PHILIPPE PINET
Université du Québec à Montréal
| Résumé Cet article repose sur une étude de la couverture des enjeux raciaux offerte dans les pages du magazine Commentary entre 1945 et 1970. La période couverte permet d’évaluer le support relatif offert par une frange intellectuelle – juive dans ce cas-ci – de la communauté libérale du Nord au mouvement des droits civiques. Il tâche de saisir l’évolution de la rhétorique par les intellectuels juifs pour traiter de la quête des Afro-Américains pour l’atteinte et la sécurisation de leurs droits civiques. La progression de l’argumentaire des contributeurs à la revue, de l’optimisme pour les programmes fédéraux des années 1940 jusqu’à l’hostilité envers les demandes de traitement préférentiel et de contrôle communautaire dans les années 1960, témoigne d’un retrait des engagements préalables et d’un repli ethnique défensif. L’analyse propose plus précisément le récit d’un désenchantement, celui des intellectuels juifs de Commentary quant au libéralisme racial d’après-guerre. |
Mots-Clés
Plan
- À l’origine du malaise : Commentary dans les années 1940
- Commentary, la déségrégation et le consensus libéral anticommuniste des années 1950
- Les années 1960 et le « problème noir » de Commentary
- Conclusion
- Notes
En 1945, la fondation du magazine Commentary par l’American Jewish Committee (AJC), un organisme de défense des droits civiques des Juifs, s’inscrit dans une volonté de rapprocher la diaspora juive américaine de ses institutions communautaires. Ce journal d’opinion mensuel se présente d’abord et avant tout comme un outil pour contrer la désorientation sociale des Juifs et les accompagner dans leur ascension vers la classe moyenne. Sa vocation plus large exprime en fait un désir d’enregistrer l’histoire et la mémoire juive dans son contexte américain[1]. Déjà connu du monde institutionnel juif[2], Elliot E. Cohen est désigné pour piloter le projet et tenu de diriger un organe non partisan alliant les affaires juives aux enjeux contemporains, mais résolument favorable aux positions de l’AJC. Les opinions exprimées dans Commentary s’harmonisent donc avec le programme de son commanditaire, présentant dans une perspective universelle les enjeux reliés à la lutte contre la bigoterie, la protection des droits de la personne et la promotion des intérêts et des accomplissements culturels des Juifs en Amérique[3].
Mais Elliot E. Cohen entend assouvir des ambitions plus vastes ; sous sa gouverne, Commentary se voit accorder comme mandat de reconnecter les intellectuels juifs, les Juifs assimilés et les Juifs en quête de mobilité sociale avec les intérêts plus larges de la communauté. Plus important encore, Cohen voit en Commentary un médium censé incarner la possibilité pour les intellectuels juifs, et par extension tous les Juifs, de tourner le dos à leur radicalisme politique et d’embrasser les valeurs et les courants dominants de la vie politique et culturelle américaine[4].
Lors de la période de gestation du magazine, le libéralisme américain est l’un des sujets désignés pour cimenter le lien entre la communauté juive, ses intellectuels et la société d’accueil. Le fait est qu’au lendemain de la guerre, la question raciale et les enjeux reliés à la lutte des Noirs pour l’atteinte de leur égalité sociale, économique et politique représente l’un de ses domaines où les prétentions libérales sont mises en échec par un système discriminatoire exposant les contradictions de l’idéologie dominante. De 1945 à 1959, le Commentary dirigé par Elliot E. Cohen démontre un intérêt marqué pour les enjeux raciaux. Ils jouissent d’une couverture généreuse, incluant un traitement sociologique, historique et légal des préjugés, du racisme, de la ségrégation, et de la discrimination dans des domaines tels que l’emploi, l’éducation et le logement. Les contributeurs au journal y abordent généralement le sujet dans l’optique d’un partage des traditions culturelles et d’objectifs communs alliant Noirs et Juifs dans le combat contre la bigoterie.
Après la mort de Elliot E. Cohen en 1959 et la prise en charge du magazine par Norman Podhoretz en 1960, la couverture des enjeux raciaux subit l’influence d’une ligne éditoriale de plus en plus sceptique quant aux nouvelles tangentes du mouvement des droits civiques. Au fil des années 1960, certains contributeurs au magazine s’attaquent aux dogmes du libéralisme et remettent de plus en plus en question les fondements théoriques et applications pratiques de la promesse phare du libéralisme racial d’après-guerre : l’intégration.
Le détachement se fait graduellement. Il se manifeste d’abord par un scepticisme critique face aux stratégies globales du mouvement des droits civiques et ensuite par une réticence à l’égard d’un libéralisme de plus en plus empreint des valeurs de la Nouvelle Gauche américaine. À partir du milieu des années 1960, plusieurs évènements concrétisent le désengagement des contributeurs à Commentary envers la cause noire : les émeutes raciales, le Black Power, l’hostilité de la Nouvelle Gauche à l’égard d’Israël lors de la guerre des Six Jours en 1967, l’opposition à la guerre du Vietnam, les manifestations étudiantes à l’Université Columbia en 1968, ainsi que les tensions entre Noirs et Juifs lors de la grève scolaire de Ocean Hill-Brownsville la même année.
L’histoire de Commentary et de son rapport à la question raciale américaine, de la naissance du magazine jusqu’à la fin des années 1960, renvoi au récit d’une désillusion politique. Cette notion de désillusion – voire de désengagement – des contributeurs de la revue à l’égard de la cause des Noirs américains constitue un angle mort de l’historiographie sur Commentary. Les quelques travaux ayant fait l’histoire du magazine mettent plutôt l’accent sur son importance culturelle dans le monde des revues intellectuelles américaines et sur son influence dans le développement d’un conservatisme juif, limitant son interaction avec les enjeux liés à l’égalité raciale à l’analyse de quelques articles[5]. Pour combler ce déficit, le présent article entend aussi puiser dans la littérature portant sur l’histoire des relations entre les Noirs et les Juifs aux États-Unis durant le XXe siècle. Ici, la question de la désillusion des intellectuels juifs est abordée sous l’angle plus large du rôle joué par la philanthropie juive dans la quête pour les droits civiques des Noirs au XXe siècle[6] et de la rupture entre les intérêts des deux communautés dans les années 1960, comprise comme une crise du libéralisme juif[7].
La question d’une crise du libéralisme juif est centrale à l’analyse. Parmi tous les facteurs du désenchantement, seuls ceux concernant l’intégration raciale constituent une rupture formelle avec les tenants de base du libéralisme tel qu’il est promu dans le magazine lors de ses années de germination. De l’appui sans condition au principe d’intégration raciale et d’abolition de la ségrégation jusqu’au ressentiment à l’endroit des revendications pour une égalité de fait, force est d’admettre que la progression du positionnement de Commentary face au libéralisme, à l’antiracisme et à la protection des droits civiques des Noirs américains suscite plusieurs questionnements. Comment évoluent les modalités rhétoriques de l’argumentaire racial des contributeurs au magazine durant cette période ? Quelle place occupe le facteur juif dans l’argumentaire de ses contributeurs? Et, finalement, quel rôle joue la question raciale dans la lassitude des perspectives de Commentary à l’endroit du libéralisme d’après-guerre ?
Qui sont les intellectuels juifs du magazine Commentary? Si certains partagent des traits associés à la tendance néoconservatrice[8] ou au groupe des New York Intellectuals[9], cet article entend toutefois les saisir en tant qu’intellectuels dits « public » (public intellectuals), c’est-à-dire en fonction de leur prise de parole dans le débat public national. L’appellation inclut donc des gens issus des universités (historiens, philosophes, politologues, sociologues, psychologues, etc.), des spécialistes de la politique publique, des militants, des journalistes ou encore des artistes (romanciers, poètes, acteurs, etc.). L’échantillon retenu, sans pour autant retenir que des intellectuels d’origines juives, révèle la tendance du magazine à publier des textes exprimant des opinions enlignées avec les intérêts d’un comité éditorial d’abord et avant tout intéressé aux enjeux de la communauté juive américaine.
Pour Nathan Abrams, l’intérêt du Commentary des années 1960 pour le mouvement des droits civiques en fut un superficiel et teinté par l’anti-intégrationnisme et l’antilibéralisme de son éditeur Norman Podhoretz[10]. Au-delà de la personnalité de Podhoretz, la thèse défendue dans le présent article tentera de démontrer que l’activisme juif au sein du mouvement des droits civiques, comme l’affirme l’historien Seth Forman, ne fut pas totalement dénoué d’intérêts identitaires et ethniques : « [P]articipation in the civil rights struggle also represented one of the ways by which Jews could continue to identify as a distinct cultural group within a pluralistic democracy, rather than being seen merely as individuals who adhere to a seperate but increasingly homogenous religious faith[11]. » Il s’inspire aussi de l’idée mise de l’avant par l’historien Marc Dollinger voulant que les Juifs se soient inspirés du Black Power pour en extirper une affirmation identitaire et ethnique afin de remettre en question le statu quo juif et d’établir de nouvelles connexions institutionnelles et intellectuelles intracommunautaires[12]. Finalement, à l’instar de la thèse de Nadja A. Janssen, cet article stipule que la rupture des intellectuels juifs de Commentary avec le libéralisme fut motivée par la redécouverte de leur identité juive, une appréciation renouvelée pour le statu quo américain et par un anticommunisme et un proaméricanisme nourri par un survivalisme juif[13].
Pour ce faire, l’argumentaire qui suit s’appuiera sur les articles publiés dans Commentary traitant des différents aspects des revendications sociales, économiques, politiques et culturelles des Noirs américains. L’examen des idées présentées dans le journal couvrira la période allant du premier numéro du journal en 1945 jusqu’en 1970, date correspondant aux derniers articles traitant de l’affrontement Noirs-Juifs ayant eu cours lors du conflit scolaire d’Ocean Hill-Brownsville en 1968.
À l’origine du malaise : Commentary dans les années 1940↑
Dès la fondation de Commentary, le combat contre le racisme s’y déployant suit le chemin tracé par l’AJC qui, depuis sa création en 1906, a incorporé à son mandat la notion voulant que, pour protéger les droits des Juifs, les droits de tous les Américains doivent être protégés. Après la guerre, l’organisme joint ses forces avec la communauté noire et met en place un plan d’action pour l’« equalization of citizenship », lequel cherche à promettre la défense des droits garantis par la constitution. L’AJC fait donc pression sur la Cour suprême des États-Unis afin de l’inciter à assurer la sécurité contre le lynchage, la protection du droit de vote, et le démantèlement des lois et barrières légales à des secteurs clés tels que l’éducation supérieure, le logement et l’emploi[14].
Sous l’impulsion de ces préceptes, Elliot E. Cohen engage son journal dans la voie de la justice sociale. À ce sujet, si certains évoquent une perspective quelque peu radicale durant les années 1940, allant au-delà du simple optimisme intégrationniste[15], celle-ci cadre plutôt dans l’« orthodoxie libérale ». Commentary témoigne en fait d’une attitude assez répandue chez les intellectuels du Nord à l’époque stipulant que le credo américain requiert pour les Noirs non seulement la sécurisation de leurs droits civiques, mais aussi l’atteinte de l’égalité des chances dans le secteur de l’économie privée et l’intégration totale dans le secteur public[16].
Par exemple, dans le secteur de l’éducation, Commentary traite de manière indulgente les initiatives telles que l’Intercultural Education Movement et encense l’amenuisement de barrières discriminatoires comme les systèmes de quotas présents dans certains collèges[17]. Dans le domaine de l’emploi, le comité éditorial du magazine est préoccupé par le Fair Employment Practices Committee (FEPC), un programme lancé en 1941 ayant pour objectif de mettre un terme aux pratiques d’embauches discriminatoires au sein des agences fédérales, des syndicats, ainsi que dans toutes les compagnies engagées dans l’industrie de guerre. Emblème de la trame narrative de la coalition Noirs-Juifs après la Seconde Guerre mondiale[18] et supporté par des termes universalisant le « principe jeffersonien d’égalité des droits », la « paternité divine » et la « fraternité humaine »[19], le FEPC se présente dans Commentary comme le cheval de bataille d’une lutte non pas contre les préjugés, mais pour la promotion des droits économiques individuels[20].
En l’occurrence, la prémisse de l’engagement de Commentary à l’égard de l’antiracisme est intrinsèquement liée au parallèle entre le statut minoritaire des Juifs et des Noirs et leur partage d’une expérience commune vis-à-vis l’exclusion. Renforcée par le traumatisme de l’Holocauste, cette idée se transpose en un dispositif rhétorique récurrent, faisant place à des titres d’articles tels que « Homes For Aryans Only: The Restrictive Covenant Spreads Legal Racism in America[21] » et « Alaska’s Nuremberg Laws: Congress Sanctions Racial Discrimination[22] ».
La comparaison entre l’antisémitisme nazi et le racisme américain est symbolique dans la mesure où, en plus d’universaliser les mécanismes d’oppression, elle souligne un paradoxe affligeant : ayant combattu le fascisme et le racisme tel qu’il s’est manifesté en Europe lors de la Seconde Guerre mondiale, les Américains perpétuent eux-mêmes sur leur territoire des formes institutionnalisées de discriminations raciales[23]. Certains auteurs chez Commentary ne manquent pas de dénoncer ce double standard et les sophismes appelant à combattre les atteintes à la dignité humaine en Europe de l’Est tout en justifiant la perpétuation des lois Jim Crow selon des considérations d’ordre privées, liées au droit des États du Sud de disposer de leurs propres affaires[24].
En général, la discussion offerte aux lecteurs de la revue mobilise majoritairement les commentaires de spécialistes blancs, issus des milieux politiques et académiques, et contribue à l’articulation d’un dialogue à huis clos. À l’écart du point de vue noir, les réflexions présentées dans Commentary font l’étalement d’une vision de l’intégration raciale restreinte à sa progression au Congrès et dans le domaine de la politique publique ; a priori, la revue met de l’avant un propos sur les Noirs, mais structuré et proféré par et pour les Blancs spécialisés. L’étude de trois figures – Kenneth B. Clark, James Baldwin et Anatole Broyard – ayant publié dans les pages du magazine montre bien que, lorsque le comité éditorial s’engage à mettre de l’avant le point de vue d’Afro-Américains, il le fait toujours en marge du débat politique sur l’intégration.
Kenneth B. Clark par exemple, professeur de psychologie dont les travaux sur les effets des préjugés raciaux sur les enfants allaient jouer un rôle important dans la décision Brown v. Board of Education en 1954, est le premier, en février 1946 à aborder l’épineux sujet des relations entre Noirs et Juifs. Dans son article « Candor About Negro-Jewish Relations », il propose une analyse objective des tabous et insécurités à la base de l’antagonisme entre les deux groupes en reconnaissant que le problème de ces relations ne comporte que très peu d’importance en soi : « They reflect, with modifications in terms of the status of each group, the general social fact that prejudice has a certain political, economic and psychological function in the over-all pattern of American society[25]. » Pour Clark, les différences culturelles entre groupes minoritaires sont moins significatives que la pression exercée par la culture dominante sur celles-ci, préférant insister sur les manières dont les pathologies de la société américaine peuvent affecter les attitudes d’individus et de groupes jusqu’à les pousser vers un dissentiment mutuel dans la concurrence pour l’acceptation sociale.
James Baldwin, dont le parcours littéraire fut très tôt encouragé par la bienveillance paternaliste d’éditeurs juifs new-yorkais[26], est quant à lui d’abord convoité par Commentary en raison de son innocence politique apparente[27]. Ses textes publiés dans le journal présentent un jugement incisif et éclairé, mêlant les considérations identitaires ethniques à leur rapport au politique et au social. Le motif de son article « The Harlem Ghetto, Winter 1948 » se rapproche d’ailleurs du propos de Clark. Sur le sujet du « vicious circle of frustration and prejudice », Baldwin souligne que l’animosité des Noirs à l’endroit des Juifs dans Harlem implique dans la psyché noire une amertume spécifique reliée au statut de possédant des Juifs dans le quartier. Baldwin, à l’instar de Clark, pointe du doigt les structures de la société américaine pour leur attribuer la responsabilité de l’hostilité :
They do not dare trust each other – the Jew because he feels he must climb higher on the American social ladder and has, so far as he is concerned, nothing to gain from identification with any minority even more unloved than he ; while the Negro is in the even less tenable position of not really daring to trust anyone […] so there seems no hope for better Negro- Jewish relations without a change in the American pattern[28].
Dans le cas d’Anatole Broyard, qui entretenait lui-même une relation ambivalente avec sa propre identité raciale[29], le commentaire se présente dans un cadre sociopsychologique. Inspiré par le livre Réflexion sur la question juive de Jean-Paul Sartre, son article « Portrait of the Inauthentic Negro » présente les effets psychologiques de l’antipathie sociale sur la personnalité des victimes de préjugés. Pour Broyard comme pour Sartre, l’ultime abomination de la discrimination se manifeste dans l’inconscient, par le biais de procédés par lesquels une victime remodèle sa personnalité jusqu’à la transformer en une abstraction de sa propre individualité. Le résultat contribue à former un « Noir inauthentique », s’aliénant non seulement des Blancs, mais aussi de son propre groupe et de lui-même : « Since his companions are a mirror in which he sees himself as ugly, he must reject them; and since his own self is mainly a tension between an accusation and a denial, he can hardly find it, much less live in it[30] ». L’argument de Broyard prône une individualité pleinement assumée et d’une confiance envers l’autodétermination : « Until the Negro defines his self, then, he’s not going to get very far in formulating a program for living. At present, he is still between Jim Crow and political scarecrow—both propositions based on an x factor[31] ».
En réalité, cette mobilisation de la perspective noire traduit une intention d’éclairer les liens inhérents entre la culture et le politique. Elle exprime la volonté de Commentary, décrite par Thomas L. Jeffers, de redéfinir les critères d’appartenance de l’individu à son groupe : « On the ground, the tension is between “I” and “we,” and the political, and even legal, pressures of the day are driving each “I” toward identification with an increasingly racial or ethnic “we[32].” » Or, les écrits de Clark, Baldwin et Broyard sont en symbiose avec cette perspective constitutive cherchant à réévaluer la nature des interactions entre groupes minoritaires.
Commentary, la déségrégation et le consensus libéral anticommuniste des années 1950↑
Lors des premières années de publication, Commentary avait insisté sur le fait que la lutte contre la ségrégation constituait une arme essentielle dans la guerre idéologique de propagande contre l’URSS. Les actions en faveur de la justice sociale étaient, selon les propos d’un collaborateur à la revue, un moyen d’éviter d’alimenter la propagande soviétique[33]. Or, à l’aube des années 1950, l’ambiance rigide de la Guerre froide provoque un retournement de l’argumentaire. Les références à la question raciale, influencées par les écrits d’Hannah Arendt sur les régimes totalitaires[34], se voient confinées à un amalgame récurrent associant les réformes raciales à grande échelle proposées par le gouvernement au communisme[35].
L’exemple le plus flagrant de cette tangente au début des années 1950 se présente dans un article à propos des émeutes de Peekskill, une communauté du comté de Westchester, au nord de la ville de New York. Au mois d’août 1949, Peekskill attire l’attention des médias lorsque la population locale entreprend de perturber la tenue d’un concert du chanteur afro-américain et militant communiste Paul Robeson, provoquant une série d’émeutes où se déploie une violence anticommuniste, raciste et antisémite. Dans sa couverture des évènements, Commentary répudie la croyance selon laquelle les manifestations avaient servi à abriter un niveau de répression et de haine similaires à celui qui avait précédé la montée du nazisme en Allemagne. La faute, argumente-t-on, devait plutôt être attribuée à un pseudo-complot d’agitateurs communistes qui, comparés aux nazis et à leur propagande antisémite, cherchaient à renverser le gouvernement américain au profit de l’Union soviétique grâce à des slogans antiracistes [36].
Le début des années 1950, marqué par Peekskill, la Guerre de Corée, les activités du House Un-American Activities Committee (HUAC), le maccarthysme et le procès pour espionnage d’Ethel et de Julius Rosenberg, se manifeste notamment chez Commentary par une volonté de purger les rangs libéraux de ses allégeances communistes[37]. La couverture des enjeux reliés à la quête pour l’égalité des Afro-Américains s’en retrouve amoindrie. Or, autant dans la fréquence de parution que dans le contenu du message, l’objet continue d’être exploré selon les repères thématiques de la décennie précédente[38].
Les articles typiques de cette tendance présentent le racisme et la ségrégation comme des problèmes en voie d’extinction au sein d’une société adéquatement ordonnée et fonctionnelle. La ligne éditoriale du magazine propose un discours relativiste, réaffirmant sa confiance vigoureuse envers les principes démocratiques libéraux et faisant l’apologie du mode de vie américain. Dans « The Free American Citizen, 1952 », un rare texte publié par Elliot E. Cohen, l’éditeur en chef du journal reconnaît l’immoralité du sort réservé aux Noirs américains tout en témoignant son optimisme : « Most on our conscience is the Negro: but even here we need hardly grovel in guilt before other nations[39] ».
En mai 1954, à la suite de l’arrêt Brown v. Board of Education qui rend inconstitutionnelle la ségrégation dans le système scolaire public américain, la question des droits civiques des Noirs est de nouveau projetée à l’avant-plan. Face aux nouvelles avancées sur le terrain, l’optimisme de la communauté intellectuelle libérale renvoie à ce que Walter A. Jackson appelle une vision « familiale » du changement social. La famille américaine est présentée comme un socle social fondamental, le seul détenant le pouvoir d’entretenir des individus forts, de favoriser la diversité et de servir de rempart contre l’État au fil des générations. La rigidité des vices du Sud, selon cette idée, finirait par être mise en échec si les applications concrètes du procédé ne suscitaient aucun soulèvement dramatique[40].
Dans les pages de Commentary, cette présupposition se manifeste dans la promotion d’un idéalisme gradualiste favorisant des réformes par étapes. À partir de 1955, la déségrégation devient l’une des principales sources de sollicitude du magazine. Mis à part quelques articles défiant l’approche gradualiste et modérée, et qui évoquent la nécessité d’en faire un enjeu fédéral et national plutôt que local[41], l’arrêt Brown est perçu dans le journal comme la plus récente manifestation d’un processus dynamique censé éradiquer le racisme en tant que force politique sérieuse. Caractéristique de cette tendance, une série d’articles présente des reportages et commentaires sur les avancées de la déségrégation dans les États limitrophes de la ligne Mason-Dixon[42].
En 1956, le début de la « Massive Resistance » menée par des leaders sudistes blancs, le sénateur de la Virginie Harry Byrd à leur tête, vient changer la donne en lançant un vaste mouvement d’insubordination dans le Sud du pays. Plusieurs législatures étatiques s’acharnent à nullifier la décision de la Cour Suprême en passant des lois pour réprimer les activités des militants pour la protection des droits civiques des Noirs, l’Alabama allant jusqu’à déclarer illégale la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). D’autres groupes et rassemblements citoyens dont les White Citizen’s Councils[43] et le Ku Klux Klan utilisent le boycottage, l’intimidation, l’ostracisme et la violence pour assurer la soumission des Noirs.
En réponse au développement de la situation, Commentary fait appel au professeur d’histoire de l’Université Johns Hopkins, C. Vann Woodward, spécialiste de la mythologie sudiste et ancien consultant de la NAACP. Dans « The “New Reconstruction” In the South », Woodward propose de comprendre la situation dans le Sud à travers l’analogie d’une « Nouvelle Reconstruction », caractérisée, à l’instar de celle des années 1860, par une crise constitutionnelle déclenchée par la volonté du Nord d’imposer ses velléités sur le Sud. Pour ne pas aliéner le Sud davantage et exacerber la résistance, Woodward penche pour une approche gradualiste rappelant le changement générationnel évoqué plus tôt. À son avis, les idées raciales du Sud sont arrivées à maturité pendant la Seconde Guerre ; celles-ci comportent dorénavant une dimension libérale susceptible d’entraîner des changements durables et des résultats endémiques, pourvu que cette Nouvelle Reconstruction vise un procédé à long terme[44].
En 1957, un autre évènement vient secouer les convictions du comité éditorial de la revue. Lorsque, à la rentrée scolaire de septembre 1957, le gouverneur de l’Arkansas Orval Faubus refuse d’autoriser la déségrégation de l’école Central High, à Little Rock, le gouvernement d’Eisenhower envoie les troupes fédérales pour escorter neuf étudiants noirs à l’intérieur de l’enceinte scolaire, entraînant un bras de fer dramatique entre les autorités étatiques et fédérales.
Face à la crise, Commentary envisage la publication d’un article de la philosophe politique Hannah Arendt, qui ausculte dans un essai controversé les leçons à tirer des évènements. L’État, selon elle, détient l’obligation de prévoir la discrimination dans la sphère politique (avec le droit de vote, par exemple) et de favoriser l’abolition des prohibitions légales à la liberté d’association dans les secteurs de la vie sociale nécessaire à la conduite des affaires. En fait, Arendt ne voit aucune raison pour l’État d’interdire à un groupe le droit de refuser dans ses rangs les membres ne satisfaisant pas les critères de sélection dudit groupe. La discrimination, selon Arendt, est un droit de recours privé et l’idée de placer le fardeau du changement social sur le dos des enfants implique leur subjectivation à un conflit entre les valeurs de leur domicile et celles de la société[45].
L’essai de Arendt est loin de ce que le comité éditorial de Commentary eut espéré. Selon Walter A. Jackson, les éditeurs de Commentary cherchèrent à éviter qu’un discours sur le droit à la différence des groupes ethniques et sur l’importance des sphères d’associations privées comme rempart contre la conformité et le totalitarisme vienne obscurcir un débat national déjà litigieux et antagonisant[46]. Après qu’il eut suscité des conflits internes insurmontables, Arendt décide elle-même de retirer son article et de le soumettre plutôt au magazine Dissent[47]. Dans l’entrefaite, Commentary opte pour un article plus tranchant, démontrant de quelle manière les évènements de Little Rock constituent l’échec de la modération et nécessitent un règlement que seuls les dispositifs à la charge du gouvernement fédéral peuvent mener à terme[48].
En 1958-1959, la déségrégation ne gagne que très peu de terrain. Pourtant, remarque Jackson, les libéraux blancs gardent généralement espoir concernant la situation dans le Sud. Quand le gouverneur de la Virginie abandonne son programme de « Massive Resistance » et rend possible une intégration minime, ses actions sont saluées comme de grandes victoires malgré l’absence d’une intégration substantielle dans les États du Deep South ; la résistance future, selon eux, demeurerait isolée et locale, plutôt que massive et régionale. À pareille date, Commentary démontre son optimisme vis-à-vis du Civil Rights Act de 1957, lequel cherche à combattre l’inaccessibilité aux bureaux de votes pour les Noirs du Sud. Même si l’efficacité du projet de loi demeure modeste, plusieurs libéraux, dont C. Vann Woodward dans Commentary[49], y voient le présage d’un changement imminent, le signe de l’affaiblissement du pouvoir réactionnaire du Sud[50].
Au terme de la décennie, Commentary est en perte de vitesse. Durement affecté par l’absence d’Elliot E. Cohen, le trio d’éditeurs désigné pour le remplacer – les frères Clement et Martin Greenberg et Norman Podhoretz – est miné par des querelles qui culminent lors du débat entourant l’essai d’Hannah Arendt. Cet épisode avait fait en sorte de mettre la lumière sur un comité éditorial de moins en enclin à remettre en question les idées reçues et à débattre des tendances intellectuelles dominantes[51]. Après l’arrivée d’Anatole Schub, anciennement éditeur du New Leader, le journal est temporairement revigoré[52], mais les réjouissances sont de courte durée : en mai 1959, le décès d’Elliot E. Cohen marque la fin d’une ère pour Commentary.
Les années 1960 et le « problème noir » de Commentary↑
L’entrée de Commentary dans les années 1960 se fait sous l’égide du renouvellement : dès février 1960, c’est le nom de Norman Podhoretz, nouvel éditeur en chef de la revue, qui se trouve en entête du numéro. Selon Nadja A. Janssen, le Commentary de Podhoretz se lance, dès les premiers instants de la décennie, dans une phase qui initie le glissement de la rhétorique du magazine vers une critique conservatrice radicale cherchant à unifier l’anticommunisme et l’expérimentation sociale[53].
Les positions du nouvel éditeur sont a priori en accord avec l’objectif central du mouvement des droits civiques : la sécurisation des droits fondamentaux, civiques et constitutionnels, préalablement refusés aux Noirs dans l’histoire américaine. Cette communauté d’intérêts n’empêche toutefois pas Podhoretz d’utiliser son journal pour remettre en question les dogmes du libéralisme progressif juif[54] et critiquer les fondements théoriques et les applications pratiques de la promesse intégrationniste. Le mouvement des droits civiques, à son avis, nécessite un changement de direction à 180 degrés[55].
Plusieurs articles illustrent les nouveaux objectifs. Le sociologue Nathan Glazer, par exemple, remet en cause la réelle capacité d’intégration du système scolaire public new-yorkais vis-à-vis une imposante démographie ethnique – noire et portoricaine – qui viendrait affecter négativement l’éducation des enfants blancs en ne prenant pas en ligne de compte les problèmes structurels (difficultés de langages, niveaux d’alphabétisation moindre, statut professionnel des membres de la famille, etc.) de ces communautés[56]. D’autres marquent une volonté de s’éloigner des courants dominants de l’activisme antiraciste. À cet effet, un article d’un étudiant de l’Université de Chicago conteste l’adhésion aveugle des militants à l’approche non-violente et à la stratégie d’action directe et émet des doutes quant à leur impact réel sur les mœurs du Sud et de la société américaine plus globalement[57]. Un autre article d’avril 1961, signé par l’acteur, romancier et militant afro-américain Julian Mayfield, s’attaque au leadership de la communauté noire traditionnellement représentée par des militants de la classe moyenne. Dans un réquisitoire contre les dirigeants de la NAACP, Mayfield annonce la fin de la résistance passive au profit de la violence, elle seule étant en mesure, à son avis, de faire sortir la classe ouvrière noire de sa torpeur et d’ébranler l’intransigeance des structures de pouvoir de l’oligarchie sudiste[58].
L’exposé le plus manifeste de la tangente antilibérale est l’essai « My Negro problem – And Ours », de Norman Podhoretz. Né d’une dispute entre l’éditeur et James Baldwin[59], « My Negro Problem » est un plaidoyer contre la soi-disant hypocrisie des libéraux blancs engagés dans la lutte des Noirs. Dans un texte relatant ses propres tribulations de jeunesse avec le racisme et la subsistance ambigüe de certains de ces sentiments, Podhoretz s’attaque à la duplicité d’une morale libérale qu’il considère malsaine et malhonnête, et dont l’engagement abstrait envers une cause avec laquelle elle n’a au fond que très peu ou pas d’expérience, ne saurait surmonter l’épreuve d’une confrontation directe[60]. La conclusion de l’essai vacille entre des idées cosmopolites et les bénéfices potentiels de la préservation d’identités ethniques, raciales et religieuses distinctes. Podhoretz termine en se questionnant sur la capacité de rédemption du peuple noir, sur sa possibilité d’entretenir un rêve commun qui justifierait sa survie en tant que groupe ; au final, son scepticisme lui fait proposer le métissage racial comme seule solution envisageable et désirable pour outrepasser l’infamie politique associée à sa couleur de peau[61]. L’essai de Podhorezt marque, selon Seth Forman, l’échec des intellectuels juifs de Commentary dans leur quête de réconciliation culturelle avec les Afro-Américains[62].
En 1964, un autre élément vient consacrer le fossé Noirs-Juifs dans le magazine : les revendications en faveur des traitements préférentiels. Dans le cadre du symposium « Liberalism and the Negro », Commentary souligne à gros traits son hostilité à l’égard de cette école de pensée jugée radicale, puisque s’appuyant sur la prémisse voulant que les droits et privilèges d’un individu lui soient légués par le statut du groupe auquel il appartient[63]. Un article de Nathan Glazer, « Negroes & Jews: the New Challenge to Pluralism », s’y attarde longuement, marquant le dernier seuil d’optimisme social de Commentary et le retrait de ses engagements interraciaux au profit d’un repli ethnique sur les intérêts juifs[64]. Les traitements préférentiels entraîneraient, selon l’auteur, une égalité légale forcée compromettant la nature individualiste de l’avancement social ; ils mettraient en péril un système méritocratique qui avait servi les Juifs, leur ayant permis d’intégrer au mérite certains domaines et institutions, notamment dans le secteur de l’éducation[65].
Au milieu de la décennie, Commentary démontre néanmoins un intérêt pour l’avancement au Congrès des Civil Right Act de 1964 et Voting Rights Act de 1965[66]. Pendant cette période, le magazine ouvre ses pages au militant et stratège du mouvement des droits civiques, Bayard Rustin. Les propositions de Rustin dans la revue tournent autour d’une réforme systémique radicale fondée sur un mouvement de coalition et proposant des programmes sociaux fédéraux, qui elle-seule serait en mesure d’éradiquer les conditions socio-économiques défavorables à l’émancipation des Afro-Américains[67]. Son propos fit de lui un choix tout désigné pour légitimer le positionnement de Commentary, notamment en raison de son appréhension pour un changement de direction du mouvement et son insistance sur des programmes facilitant plutôt que conférant directement l’accès des Noirs à leur égalité[68].
L’attirance de Podhoretz à l’égard d’un leadership noir prêt à délaisser l’activisme de terrain au profit d’une stratégie systémique se veut une réaction inquiète à la montée d’un militantisme ancré dans une idéologie appelant à la préservation d’une identité culturelle et raciale : le Black Power. Pour Stokely Carmichael, leader du Student Non Violent Coordination Committee (SNCC), « [l]es partisans du Black Power ne veulent plus des slogans et de l’éloquence creuse propres à la lutte pour les droits civiques de ces dernières années. Progrès, non-violence, intégration, crainte du « recul blanc », coalition : ce langage appartient au passé, il est maintenant vide de sens[69] ». Associé au langage de la bourgeoisie blanche, l’intégration est délaissée au profit d’un nouvel objectif : le contrôle.
Là où les Noirs ont la majorité, […] ils essaieront d’utiliser le pouvoir pour contrôler la vie de la région. […] Là où les Noirs n’ont pas la majorité, le Black Power entend qu’ils soient normalement représentés et qu’ils puissent participer au contrôle. Il entend créer les bases de pouvoir, de force, à partir desquelles les Noirs pourront modifier les structures – locales ou nationales – de l’oppression […][70]
L’idéologie Black Power est une source importante de préoccupations. En 1965, le magazine fait d’abord paraître deux articles sur le sujet, oscillant entre curiosité et ressentiment[71]. L’année suivante, deux autres articles s’y attardent, l’un présentant le Black Power comme une utopie réactionnaire[72] et l’autre exprimant une réserve plus nuancée quant aux gains potentiels que pourrait récolter un tel mouvement de revendications ethniques[73]. Ailleurs, l’aversion est plus assumée, comme en témoigne un article élaborant une comparaison peu flatteuse entre les relations des Noirs et des Juifs aux États-Unis et celles entretenues par les Juifs et les paysans de l’est de l’Europe (les Muzhiks) au tournant du XIXe siècle[74]. Mais c’est en 1967, après la guerre des Six Jours et à l’occasion de la National New Politics Convention de Chicago, que l’insécurité juive se cimente face à la rhétorique de la Nouvelle Gauche et de son leadership afro-américain nationaliste et révolutionnaire dénonçant l’impérialisme israélien dans un discours jugé antiaméricain, antisioniste et antisémite[75].
En 1968, deux évènements rendent finalement irrévocable la désillusion de Commentary et de ses contributeurs à l’endroit de la militance afro-américaine. Le premier prend place au printemps, sur le campus de l’Université Columbia à New York, lorsque plusieurs bâtiments de l’institution sont pris d’assaut par des manifestations programmées par une coalition d’étudiants de la Students For Democratic Society (SDS) et de la Society of Afro-American Students (SAS). Deux facteurs motivent le soulèvement : l’affiliation de l’Université avec l’Institute of Defense Analysis, une organisation de recherche indépendante, mais rattachée au milieu académique et travaillant pour le Département de la Défense, ainsi que l’empiétement sur le Morningside Park, dans le quartier Harlem, d’un projet de construction visant l’aménagement d’un gymnase privé affilié à Columbia.
Mis à part un article sobre et assez sympathique quant au rôle joué par la SAS dans les évènements[76], Commentary prend le pouls de la crise de manière plus sentimentale. En fait, la crise comporte une dimension personnelle, puisqu’elle importe la culture de protestation sur l’ancien campus d’un nombre important de contributeurs au journal. Une autrice écrit par exemple un rapport sensible s’indignant des attaques orchestrées contre ce lieu de savoir[77], alors qu’un texte désapprouve la haine dirigée à l’endroit du monde académique, condamnant au passage le rôle joué par les étudiants noirs dans les évènements : « There is a terrible score to settle : elements of the black leadership want to compel the white adversary to accord blacks the right to live as once the whites forced the blacks to live, apart[78] ».
Le second évènement, le plus déterminant dans la consécration du schisme entre l’équipe de Commentary et la communauté noire, est la grève scolaire du district d’Ocean Hill-Brownsville, à Brooklyn. La crise en question trouve son origine dans un projet de décentralisation du système de gouvernance scolaire qui visait à donner un plus grand contrôle à la communauté noire au sein de commissions scolaires dans lesquelles elle se trouvait sous-représentée, malgré sa majorité démographique. La prise en charge du district de Ocean Hill-Brownsville par le surintendant et nationaliste noir Rhody McCoy s’accompagne du congédiement sans préavis de dix-neuf professeurs et superviseurs considérés non coopératifs, la plupart d’entre eux étant Juifs. Craignant l’érosion du pouvoir de son syndicat, le United Federation of Teachers (UFT), en majorité composé de membres juifs, vote en faveur d’une grève qui affecte environ 350 enseignants pendant près de deux mois[79].
Dans Commentary, la question du contrôle communautaire se présente comme l’un des points de fuite. Un auteur souligne que le problème de celui-ci tient au fait qu’il s’est vu transformé en un conflit ethnique suite à l’antagonisme dont avait fait preuve certains représentants du Black Power envers Israël[80]. Un autre texte libellé « The Price of Community Control » aborde le conflit comme une guerre civile libérale conduite par des objectifs irrationnels, argumentant qu’aucune preuve n’était en mesure de démontrer qu’un contrôle communautaire basé sur la race serait en mesure d’augmenter la qualité de l’éducation[81].
Mais la pierre d’achoppement du conflit se manifeste dans une série de débats émotionnels où se déploie une rhétorique diffamatoire, raciste et antisémite.
Un élément en particulier est mis de l’avant pour légitimer l’animosité dans le désengagement des intellectuels juifs de Commentary : l’incapacité des libéraux – blancs et noirs – à condamner l’antisémitisme de la communauté noire. Un article dénonce par exemple les sentiments de culpabilité mal placés de la communauté libérale blanche[82], alors qu’un autre évoque l’existence d’une symbiose manipulatrice entre la communauté WASP privilégiée et les masses noires défavorisées pour expliquer la réticence à la dénonciation de l’antisémitisme des nationalistes noirs[83]. En ce sens, les éléments radicaux de la militance noire ne sont pas les seuls à récolter le blâme ; puisque les Juifs radicaux, en fonction de leur association avec la Nouvelle Gauche, se voient aussi accorder une part importante de responsabilité. L’article « Blacks, Jews & the Intellectuals » observe dans l’ association des militants juifs à la culture WASP un désir camouflé et suicidaire d’effacement identitaire : « If Jews honestly believe that their own evil deeds are significantly responsible for the position of blacks in America, […] then they can only accept whatever the next black tells them is the highest wisdom—even if he tells them to kill themselves, as indeed some blacks have.[84] »
Lorsque la commission scolaire est finalement suspendue et que le district en entier est placé sous la supervision de l’État, la résolution de la grève fait de l’expérience de contrôle communautaire d’Ocean Hill-Brownsville un échec. Les deux camps ressortent de la crise avec l’impression d’avoir été trahis par un allié. D’une part, les Juifs se sentent victimisés par une rhétorique ayant réveillé le spectre de l’antisémitisme, alors que d’autre part, les Noirs voient dans le retrait juif une marque de cynisme.
Conclusion↑
Selon Fred Siegel, l’amenuisement du consensus libéral de Commentary dans les années 1960 prit deux tangentes. Dans le Sud, l’opposition entre la posture gradualiste et l’appui opportuniste manifesté au début de la décennie à la résistance violente rendait compte d’une discussion presque exclusivement articulée à l’intérieur du carcan libéral du Nord, à l’écart des mouvements de masse de la population du Sud. L’idée d’une coopération Noirs-Juifs ne fut que très peu évoquée et le journal démontra peu de considération pour le fait que Martin Luther King ait marché aux côtés de rabbins lors des évènements de Birmingham en 1963, ou encore pour l’assassinat de deux militants juifs du Congress Of Racial Equality (CORE) pendant le Freedom Summer de 1964. Vers la fin de la décennie, l’absence de voix appelant à un mouvement de coalition, comme celle de Rustin, démontra une certaine fermeture au dialogue. Dans le Nord, le désenchantement libéral progressa au fur et à mesure de la réalisation d’un dilemme fondamental : Commentary supporta l’idée d’une intégration plus ample au sein d’institutions mieux adaptées tout en s’opposant à la distribution des fonds publics selon des critères ethniques ou raciaux. Cette tension reposait sur le fait que les demandes d’une distribution favorable des emplois dans le secteur public mettaient en danger le système compétitif et méritocratique suivi par les Juifs pour atteindre ces postes de gouvernance. L’idée du mérite, telle qu’elle était comprise par la communauté juive, était, pour les Noirs, synonyme d’une arrogance et d’une prétention à la supériorité intellectuelle[85].
Désabusé par les circonstances des années 1960, Commentary glissa graduellement de la gauche vers la droite, guidé par un repli ethnique défensif. Le journal et ses écrivains se retournèrent sur eux-mêmes, ignorèrent un lectorat libéral plus modéré et rationalisèrent leur retrait en pointant du doigt une forme marginale de la rhétorique antisémite de certains tenants du nationalisme noir. Vers la fin des années 1960, le romancier et essayiste Ralph Ellison alla jusqu’à qualifier Commentary et ses collaborateurs de « nouveaux apologistes de la ségrégation ». Il faisait ainsi écho à un paradoxe latent à l’argumentaire du magazine pendant la décennie : Norman Podhoretz et son journal en étaient arrivés à représenter cette conscience libérale prétendument ambigüe vilipendée dans « My Negro Problem » ; l’engagement abstrait de Commentary à la cause des droits civiques des Noirs n’avait finalement pas passé le test d’une confrontation directe[86].
Notes↑
[1] Nathan Abrams, « “America is Home”: Commentary Magazine and the Refocusing of the Community of Memory, 1945-1960 », dans Murray Friedman (dir.), Commentary in American Life, Philadelphia, Temple University Press, 2005, p. 9-10.
[2] Elliot E. Cohen avait notamment dirigé le Menorah Journal, publié par la Menorah Society, un organisme fondé en 1906 pour répondre à l’exclusion des Juifs de Harvard, en plus d’avoir été directeur des informations publiques pour la New York Federation of Jewish Philanthropies. Nathan Abrams, loc. cit., p. 24.
[3] Ibid., p. 20.
[4] John Ehrman, « Commentary, the Public Interest, and the Problem of Jewish Conservatism », American Jewish History, vol. 87, no 2-3, 1999, p. 160-161.
[5] À l’exception des travaux de Nathan Abrams (Norman Podhoretz and Commentary Magazine: The Rise and Fall of the Neocons, New York et Londres, Continuum, 2010 ) et de Nadja A. Janssen (‘Is It Good for the Jews?’ Jewish intellectuals and the Formative Years of Neoconservatism, 1945-1980, these de doctorat (histoire et philosophie), Université de Sussex, 2010) qui traitent – quoiqu’en superficie – du rapport entretenu par Commentary et ses auteurs avec le mouvement des droits civiques des années 1960, voir John Ehrman, « Commentary, the Public Interest, and the Problem of Jewish Conservatism », loc. cit. ; Murray Friedman (dir.), Commentary in American Life, op. cit. ; Nathan Abrams, Commentary Magazine, 1945-1959. A Journal of Significant thought and Opinion, London et Portland, Vallentine Mitchell, 2007 ; Benjamin Balint, Running Commentary: The Contentious Magazine that Transformed the Jewish Left into Neoconservative Right, New York, Public Affairs, 2010.
[6] L’ouvrage Not Free to Desist: A History of the American Jewish Committee 1906-1966 (Philadelphie, The Jewish Publication Society of America, 1972) s’inscrit notamment dans cette tendance, bien que Commentary n’y occupe qu’une place restreinte. Voir aussi, par exemple, Stuart Svonkin, Jews Against Prejudice : American Jews and the Fight for Civil Liberties, New York, Columbia University Press, 1997.
[7] Ici, plusieurs ouvrages traitent de la rupture entre les deux communautés en abordant au passage le rôle joué par des institutions communautaires juives dans le soutien du mouvement des droits civiques des Noirs américains. Voir notamment Jonathan Kaufman, Broken Alliance: The Turbulent Times Between Blacks and Jews in America, New York, Scribner, 1988 ; Murray Friedman, What Went Wrong? The Creation & Collapse of the Black-Jewish Alliance, New York, Free Pres, 1995 ; Seth Forman, Blacks in the Jewish Mind: A Crisis of Liberalism, New York, New York University Press, 1998 ; Micheal E. Staub, Torn at the Roots: The Crisis of Jewish Liberalism in Postwar America, New York, Columbia University Press, 2002 ; Marc Dollinger, Black Power, Jewish Politics: Reinventing the Alliance in the 1960s, Waltham, Brandeis University Press, 2018 ; Glen Anthony Harris, The Ocean Hill-Brownsville Conflict: Intellectual Struggles Between Blacks and Jews at Mid-Century, Lanham, Lexington Books, 2012.
[8] Le néoconservatisme fait généralement référence aux anciens tenants d’un libéralisme dit « classique » ayant effectué un virage à droite au courant des années 1970. Or, l’essence du terme est encore sujet à débat et englobe une multitude de facteurs tels que l’anticommunisme, la défense d’Israël, la promotion des valeurs démocratiques universelles via une politique internationale interventionniste, etc. À ce sujet, voir notamment Irving Kristol, Neoconservatism: The Autobiography of an Idea, New York, Free Press, 1995 ; Mark Gerson, The Neoconservative Vision: From the Cold War to the Culture Wars, New York, Madison Books, 1997 ; John Ehrman, The Rise of Neoconservatism: Intellectuals and Foreign Affairs, 1947-1994, New Haven & London ; Murray Friedman, The Neoconservative Revolution: Jewish Intellectuals and the Shaping of Public Policy, Cambridge, Cambridge University Press ; Peter Seinfels, The Neoconservatives: The Men Who Are Changing America’s Politics, New York, Simon & Schuster, 1979 ; Gary Dorrien, The Neoconservative Mind: Politics, Culture and the War of Ideology, Philadelphie, 1993.
[9] L’expression « New York Intellectuals » fait référence à un groupe d’intellectuels issus des milieux prolétaires juifs. Immigrants de seconde génération et radicalisés par le marxisme trotskyste, les New York Intellectuals sont connus pour avoir fait leur éducation au City College de New York dans les années 1930 et leurs contributions à des publications new-yorkaises telles que le Partisan Review. À ce sujet, voir notamment Terry A. Cooney, The Rise of the New York Intellectuals: ʻPartisan Reviewʼ and Its Circle, 1934-1945, Madison, University of Wisconsin Press,1986 ; Alexander Bloom, Prodigal Sons: The New York Intellectuals and Their World, New York,Oxford University Press, 1986 ; Alan M. Wald, The New York Intellectuals: The Rise and Decline of the Anti-Stalinist Left From the 1930s to the 1980s, Chapel Hill, University of North CarolinaPress, 1987 ; Hugh Wilford, The New York Intellectuals: From Vanguard To Institution, Manchester, Manchester University Press, 1995 ; Neil Jumonville, Critical Crossings: The New York Intellectuals in Postwar America, Berkeley, University of California Press.
[10] Nathan Abrams, Norman Podhoretz and Commentary…,op. cit., p. 61.
[11] Seth Forman, op. cit., p. 31-32.
[12] Marc Dollinger, op. cit., p. 7.
[13] Nadja A. Janssen, op. cit., p. 12.
[14] Cheryl Lynn Greenberg, Troubling Waters: Black-Jewish Relations in the American Century, Princeton, Princeton University Press, 2006, p. 116.
[15] Micheal Rogin, Blackface, White Noise: Jewish Immigrants in the Hollywood Melting Pot, Berkeley, University of California Press, 1996, p. 255.
[16] Walter A. Jackson, « White Liberal Intellectuals, Civil Rights and Gradualism, 1945-60 », dans Anthony J. Badger et Briand Ward (dir.), The Making of Martin Luther King and the Civil Rights Movement, New York, New York University Press, 1996, p. 97.
[17] Mordecai Grossman, « The Schools Fight Prejudice: An Appraisal of the Intercultural Education Movement », Commentary, avril 1946, p. 34-42 ; Edward N. Saveth, « Democratic Education for New York: Equal Opportunity Through a State University System », Commentary, juillet 1948, p. 46-52 ; Edward N. Saveth, « Discrimination in the Colleges Dies Hard: Progress Report on an American Sore Spot », Commentary, février 1950, p. 115-121.
[18] Cheryl Lynn Greenberg, op. cit., p. 125.
[19] Felix S. Cohen, « The People VS. Discrimination: The FEPC Fight Initiates a New Epoch », Commentary, mars 1946, p. 17-22.
[20] Malcom Ross, « The Outlook for a New FEPC », Commentary, avril 1947, p. 301-308. Voir aussi Irving Howe et B.J. Widick, « The U.A.W. Fights Race Prejudice: Case History on the Industrial Front », Commentary, septembre 1949, p. 261-268 et Scott Fowler, « Congress Blocks the Civil Rights Program: How to Break the FEPC Log Jam », Commentary, mai 1950, p. 397- 406.
[21] Charles Abrams, « Homes for Aryans Only: The Restrictive Covenant Spreads Legal Racism in America », Commentary, mai 1947, p. 421-427.
[22] Felix S. Cohen, « Alaska’s Nuremberg Laws: Congress Sanctions Racial Discrimination », Commentary, août 1948, p. 131-137.
[23] Voir Alon Confino, Fundational Pasts: the Holocaust as Understanding, Cambridge, Cambridge University Press, 2011 et Kisten Fermaglich, American Dreams and Nazi Nightmares: Early Holocaust Consciousness and Liberal America, 1957-1965, Waltham, Brandeis University Press, 2006.
[24] James A. et Nancy F. Wechsler, « The Road Ahead for Civil Rights: The President’s Report: One Year Later », Commentary, octobre 1948, p. 297-304.
[25] Kenneth B. Clark, loc. cit., p. 12.
[26] L’historien Murray Friedman qualifie ses éditeurs juifs de « commanditaires » et de « philanthropes » étant donné le rôle qu’ils jouèrent dans la promotion des premiers écrits de James Baldwin. Bien qu’il y reconnaisse aussi une relation ouvertement paternaliste, Friedman affirme que cette attitude s’avéra nécessaire pour combler le fossé social qui séparait Baldwin de la scène littéraire et de la culture américaine. Murray Friedman, What Went Wrong? The Creation and Collapse of the Black-Jewish Alliance, New York, Free Press, 1995, p. 113-115.
[27] Carol Polsgrove, Divided Minds: Intellectuals and the Civil Rights Movement, New York, W.W. Norton & Company, 2001, p. 87-88.
[28] James Baldwin, « From the American Scene—The Harlem Ghetto: Winter 1948. The Vicious Circle of Frustration and Prejudice », Commentary, février 1948, p. 170.
[29] À propos de l’ambivalence identitaire d’Anatole Broyard, voir Henry Louis Gates Jr., « White Like Me », The New Yorker, 17 juin 1996.
[30] Anatole Broyard, « Portrait of the Inauthentic Negro: How Prejudice Distorts the Victim’s Personality », Commentary, juillet 1950, p. 56.
[31] Ibid., p. 58.
[32] Thomas L. Jeffers, « What They Talked About When They Talked About Literature: Commentary in Its First Decades », dans Murray Friedman (dir.), op. cit., 2005, p. 99-100.
[33] Louis Fischer, « A Peacable Answer to the Russian Challenge », Commentary, juillet 1946, p. 22.
[34] Nadja A. Janssen, op. cit., p. 81.
[35] Carol Polsgrove, op. cit., p. 74-75.
[36] James Rorty et Winifred Raushenbush, « The Lessons of the Peekskill Riots: What Happened and Why », Commentary, octobre 1950, p. 320.
[37] Irving Kristol, « Civil Liberties, 1952 – A Study in Confusion », Commentary, mars 1952, p. 232-238 ; Lucy Dawidowicz, « Anti-Semitism’ and the Rosenberg Case », Commentary, juillet 1952, p. 40-46.
[38] Pour la couverture de la progression des droits civiques à la Cour et dans le secteur du logement et de l’emploi, voir Milton R. Konvitz, « The Courts Deal A Blow to Segregation: The “Separate but Equal” Dcotrine Begins to Crumble », Commentary, février 1951, p. 158-166 ; Charles Abrams, « The Time Bomb That Exploded in Cicero: Segregated Housing’s Inevitable Dividend », Commentary, octobre 1951, p. 407-414 ; Oscar Handlin, « Party Maneuvers and Civil Rights Realities – Chief Danger: Isolation of the Negro », Commentary, février 1952, p. 197-205 ; Herbert R. Northup, « Progress Without Federal Compulsion: Arguing the Case for Compromise Methods », Commentary, février 1952, p. 206-211.
[39] Elliot Cohen, « The Free American Citizen », 1952, Commentary, février 1952, p. 222.
[40] Walter A. Jackson, loc. cit., p. 99.
[41] Voir Charles Abrams, « “…Only the Very Best Christian Clientele” Discrimination in Hotels and Resorts: U.S.A., 1955 », Commentary, janvier 1955, p. 10-17 ; Id., « Civil Rights in 1956: Politics Replaces the Economic Motive », Commentary, août 1956, p. 101- 109.
[42] Voir James Rorty, « Desegregation Along the Mason-Dixon Line: Some Border Incidents and Their Lessons », Commentary, décembre 1954, p. 493-503 ; Id., « Desegregation: Prince Edward County, VA. A Local Chronicle », Commentary, mai 1956, p. 431-438 ; Id., « Virginia’s Creeping Desegregation: Force of the Inevitable », Commentary, juillet 1956, p. 47-55. Pour d’autres exemples d’articles faisant la couverture du processus de déségrégation et de la résistance dont il fit l’objet, voir Albert Rosenfeld, « New Mexico’s Fading Color Line: Albuquerque Shows the Way », Commentary, septembre 1955, p. 203-211 ; Morroe Berger, « Desegregation, Law, And Science: What Was the Basis of the Supreme Court Decision? », Commentary, mai 1957, p. 471-477 ; Keith Kyle, « Desegregation and the Negro Right to Vote », Commentary, juillet 1957, p. 15-19 ; Samuel Lubell, « Racial War in the South: A Test of the American Character », Commentary, août 1957, p. 113-118.
[43] Voir son traitement dans Commentary : David Halberstam, « The White Citizen’s Councils: Respectable Means for Unrespectable Finds », Commentary, octobre 1956, p. 293-302 ; Jackson Toby, « Bombing in Nashville: A Jewish Center and the Desegregation Struggle », Commentary, mai 1958, p. 385-389.
[44] C. Vann Woodward, « The “New Reconstruction” In the South: Desegregation in Historical Perspective », Commentary, juin 1956, p. 508. Cet engagement modéré de Woodward se transpose dans d’autres articles publiés par ce dernier dans Commentary, notamment « Books in Review – Propaganda vs. Sobriety », Commentary, septembre 1956, p. 288-292 ; « The Great Civil Rights Debate: The Ghost of Thaddeus Stevens in the Senate Chamber », Commentary, octobre 1957, p.283-291 ; « The South and the Law of the Land: The Present Resistance and Its Prospects », Commentary, novembre 1958, p. 369-374.
[45] Hannah Arendt, « Reflections on Little Rock », Dissent, hiver 1959, p. 45-56.
[46] Walter A. Jackson, loc. cit., p. 107-108.
[47] Pour plus de détails sur l’analyse de l’essai de Arendt et sur les querelles que ce dernier provoqua au sein du comité éditorial de Commentary, voir Nathan Abrams, Norman Podhoretz and Commentary Magazine…, op. cit., p. 161-163 ; Carol Polsgrove, op. cit., p. 50-59 ; Walter A. Jackson, loc. cit., p. 107-108. Pour plus d’informations sur les perspectives raciales d’Hannah Arendt, voir les chapitres intitulés « Reflections/Refractions of Race, 1945-1955 » et « Arendt, the Schools, and Civil Rights » dans Richard H. King, Arendt and America, Chicago, The University of Chicago Press, 2015.
[48] Oscar Handlin, « Civil Rights After Little Rock: The Failure of Moderation », Commentary, novembre 1957, p. 392-396.
[49] C. Vann Woodward, « The Great Civil Rights Debate…», loc. cit., p. 290.
[50] Walter A. Jackson, loc. cit., p. 108-109.
[51] Pour plus d’informations sur le rôle des frères Greenberg au sein du comité éditorial de Commentary, mais aussi sur la nature des conflits qui minèrent leur relation avec Norman Podhortz, voir Nathan Abrams, op. cit., p. 153-159.
[52] À ce moment, Commentary renoue avec son intérêt pour le processus de déségrégation. Voir par exemple William Korey et Charlotte Lubin, « Arlington – A New Little Rock? School Integration Fight on Washington’s Doorstep », Commentary, septembre 1958, p. 201-209 ; Bruno Bettelheim, « Sputnik and Desegregation: Should the Gifted be Educated Separately? », Commentary, octobre 1958, p. 332-339 ; Robert C. Smith, « Breakthrough in Norfolk: After Five Months Without Public Schools », Commentary, mars 1959, p. 185-193 ; Erwin Knoll, « Washington: Showcase of Integration, A Progress Report », Commentary, mars 1959, p. 194-202 ; Arnold M. Rose, « The Course of the South: Descent Into Barbarism? », Commentary, juin 1959, p. 495- 499 ; Michael Harrington, « Our Fifty Million Poor: Forgotten Men of the Affluent Society », Commentary, juillet 1959, p. 19-27 ; Herbert Hill, « Labor Unions and the Negro: The Record of Discrimination », Commentary, décembre 1959, p. 479-488 ; Wilma Dykeman et James Stokeley, « The Klan Tries A Comeback: In the Wake of Desegregation », Commentary, janvier 1960, p. 45-50.
[53] Nadja A. Janssen, op. cit., p. 109-111.
[54] Voir par exemple Norman Podhoretz, « The Issue », Commentary, mai 1960, p. a ; Lucy S. Dawidowicz, « Middle-Class Judaism: A Case Study », Commentary, juin 1960, p. 492-503 ; Emil L. Fackenheim, « The Dilemna of Liberal Judaism », Commentary, octobre 1960, p. 301-310 ; Id., « Apologia for a Confirmation Text », Commentary, mai 1961, p. 401-410 ; Milton Himmelfarb, « In the Community », Commentary, août 1960, p. 158-159 ; Theodore Solotaroff, « Harry Golden and the American Audience », Commentary, janvier 1961, p. 1-13 ; Tom Brooks, « Negro Militants, Jewish Liberals, and the Unions », Commentary, septembre 1961, p. 209-216.
[55] Norman Podhoretz, My Love Affair With America: A Cautionary Tale of a Cheerful Conservative, New York, Free Press, 2000, p. 171 et 175.
[56] Nathan Glazer, « Is “Integration” Possible in the New York Schools? », Commentary, septembre 1960, p. 185-193.
[57] Ted Dienstfrey, « A Commentary Report – A Conference of the Sit-Ins », Commentary, juin 1960, p. 524-528.
[58] Julian Mayfield, « Challenge to Negro Leadership: The Case of Robert Williams », Commentary, avril 1961, p. 297-305.
[59]Le conflit concernait un article commandé par Podhoretz à Baldwin, mais qui, une fois terminé, fut vendu par ce dernier au journal The New Yorker. La trahison rendit Podhoretz furieux, mais c’est surtout l’incapacité de la communauté libérale à dénoncer le geste de Baldwin qui guide le propos de son essai. Les détails de la dispute et du cheminement vers l’écriture de « My Negro Problem » sont présentés dans Daniel Oppenheimer, op. cit., p. 236-238 ; Norman Podhoretz, Making It, New York, Random House, 1967, p. 342 ; Id., Breaking Ranks: A Political Memoir, New York, Harper & Row, 1979, p. 121.
[60] Norman Podhoretz, « My Negro Problem – And Ours », Commentary, février 1963, p. 98.
[61] Ibid., p. 101.
[62] Seth Forman, op. cit., p. 115-122.
[63] James Baldwin, Nathan Glazer, Sidney Hook et Gunnar Myrdal, « Liberalism and the Negro: A Round-table Discussion », Commentary, mars 1964, p. 25-42.
[64] Nathan Abrams, op. cit., p. 66.
[65] Nathan Glazer, « Negroes & Jews: the New Challenge du Pluralism », Commentary, décembre 1964, p. 29-34.
[66] Pour des articles traitant de la progression du mouvement des droits civiques au Congrès, entre 1964 et 1967, mais aussi de la résistance dans le Sud, voir David Danzig, « The Meaning of Negro Strategy », Commentary, février 1964, p. 41-46 ; Samuel Lubell, « The Negro & the Democratic Coalition », Commentary, août 1964, p. 19-27 ; Alexander M. Bickel, « The Civil Rights Act of 1964 », Commentary, août 1964, p. 33-39 ; David Danzig, « Rightists, Racists, and Separatists: A White Bloc in the Making? », Commentary, août 1964, p. 28-32 ; Midge Decter, « A Commentary Report – The Negro & the New York Schools », Commentary, septembre 1964, p. 25-34 ; Haywood Burns, « The Rule of Law in the South », Commentary, septembre 1965, p. 80-90 ; John Slawson, « Mutual Aid and the Negro », Commentary, avril 1966, p. 43-50 ; Daniel P. Moynihan, « The President & the Negro: The Moment Lost », Commentary, février 1967, p. 31-45.
[67] Bayard Rustin publie cinq articles dans Commentary entre janvier 1965 et octobre 1967 : « From Protest to Politics: The Future of the Civil Rights Movement », Commentary, janvier 1965, p. 25-31 ; « Johnson So Far: II – Civil Rights », Commentary, juin 1965, p. 43-46 ; « The Watts “Manifesto” & the McCone Report », Commentary, mars 1966, p. 29-35 ; « “Black Power” And Coalition Politics », Commentary, septembre 1966, p. 35-40 ; « The Lessons of the Long Hot Summer », Commentary, octobre 1967, p. 39-45.
[68] Nathan Abrams, op. cit., p. 67.
[69] Stokely Carmichael et Charles V. Hamilton, Le Black Power. Pour une politique de libération aux États-Unis, Paris, Payot, 1968, p. 60.
[70] Ibid., p. 66-67.
[71] George Dennison, « The Demagogy of LeRoi Jones », Commentary, février 1965, p. 67-70 ; Robert Penn Warren, « Two for SNCC », Commentary, avril 1965, p. 38-48.
[72] Bayard Rustin, « “Black Power” And Coalition Politics », loc. cit. Les positions de Rustin font d’ailleurs écho à celles de Martin Luther King Jr., qui voit dans le Black power un mouvement plus thérapeutique que politique. Voir Martin Luther Kings Jr., Where Do We Go From Here. Chaos or Community?, New York, Harper & Row, 1967. Pour la réaction de l’establishment noir au Black Power et l’importance d’un conservatisme au sein de la communauté noire, voir Peter Eisenstadt (dir.), Black Conservatism : Essays in Intellectual and Political History, New York, Routledge, 2013 et Michael L. Ondaatje, Black Conservative Intellectuals in America, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2010.
[73] David Danzig, « In Defense of “Black Power” », Commentary, septembre 1966, p. 41-46.
[74] Milton Himmelfarb, « In the Community – Negroes, Jews, and Muzhiks », Commentary, octobre 1966, p. 83-86.
[75] Theodore Draper, « The Fantasy of Black Nationalism », Commentary, septembre 1969, p. 27-54. Pour plus de détails sur les perceptions américaines d’Israël, y compris celles des nationalistes noirs, voir Amy Kaplan, Our American Israel. The Story of an Entangled Alliance, Cambridge, Harvard University Press, 2018.
[76] Stephen Donadio, « Black Power at Columbia », Commentary, septembre 1968, p. 67-76.
[77] Diana Trilling, « On the Steps of Low Library: Liberalism & the Revolution of the Young », Commentary, novembre 1968, p. 29-55.
[78] George Kateb, « The Campus & Its Critics », Commentary, avril 1969, p. 40-48.
[79] Murray Friedman, op. cit., 1995, p. 260.
[80] Leonard Chazen, « Books in Review – Bureaucrats & the Ghetto », Commentary, décembre 1968, p. 96.
[81] David K. Cohen, « The Price of Community Control », Commentary, juillet 1969, p. 23-32.
[82] Murray Friedman, « Is White Racism the Problem? », Commentary, janvier 1969, p. 61.
[83] Earl Raab, « The Black Revolution & the Jewish Question », Commentary, janvier 1969, p. 23-33.
[84] Nathan Glazer, « Black, Jews & the Intellectuals », Commentary, avril 1969, p. 34.
[85] Fred Siegel, « Commentary and the City: Getting It Right, Getting It Wrong », dans Murray Friedman (dir.), op. cit., 2005, p. 74-98.
[86] Ibid., p. 80-81.