Luttes religieuses et civiles à Montréal au début du XIXe siècle : La construction de la basilique Notre-Dame de Montréal

JOEL BEAUCHAMP-MONFETTE

Université du Québec à Montréal

Une des images de marque de Montréal est la basilique Notre-Dame. En dépit de sa taille impressionnante, le bâtiment situé en face de la Place d’Armes ne constitue toutefois pas la cathédrale de l’évêché. Sa situation centrale rend particulier le fait qu’elle ne semble pas mériter l’attention de l’Archevêque de Québec. Nous tenterons ici d’illustrer la situation religieuse de Montréal au début des années 1800 et montrer comment on en est arrivé à construire la plus grande église en Amérique du Nord sans qu’elle ne soit jamais une cathédrale.

À Montréal, l’ordre religieux des Sulpiciens est l’ordre auquel appartiennent les prêtres de la paroisse Notre-Dame, mais il est également l’ordre qui possède et administre, en tant que seigneurs, toute l’île de Montréal. La vieille église Notre-Dame, située en face de l’actuelle basilique, est sise directement sur la rue Notre-Dame, à la manière des rues médiévales. Il est par ailleurs intéressant que des pavés de couleur différente marquent aujourd’hui l’emplacement de l’ancienne église. Au début des années 1800, les Sulpiciens se retrouvent ironiquement à la fois au sommet de leur pouvoir civil et également dans une position difficile. Les protestants composent le tiers de la population de la ville, leur rôle comme seigneurs est contesté par les marchands anglais jusqu’à Londres, l’église Notre-Dame est trop petite et elle dessert un trop grand territoire. Les Sulpiciens constituent un ordre centralisé qui opère exclusivement à partir de Notre-Dame et refusent donc d’opérer les sacrements à partir des différentes chapelles sur l’île. Aussi, la population de Montréal augmente très rapidement et l’église est trop petite malgré trois agrandissements successifs. En fait, elle est tellement petite que malgré plusieurs messes par jours, les paroissiens débordent fréquemment des portes de l’église jusque dans la rue. L’église est donc insuffisante pour bien servir la population de Montréal, ce qui indispose les autorités ecclésiastiques qui souhaitent voir le contrôle sur la population resserré plutôt qu’assoupli.

L’Évêque de Québec, Mgr Plessis, est également débordé par ses tâches. En effet, il est le seul évêque des colonies de l’Amérique du Nord britannique, empêtré dans un évêché qui va de l’Atlantique jusqu’au Manitoba. Depuis plusieurs années, il milite à Québec, à Montréal, à Londres ainsi qu’à Rome pour diviser l’évêché en cinq parties, dont l’un des sièges serait à Montréal. En 1811, il propose donc aux Sulpiciens de faire un siège épiscopal de l’église Notre-Dame. Les Sulpiciens plus autonomistes refusent de remettre leur autorité sur la ville à l’évêque de Québec. Ceux-ci sont composés à majorité de membres français, immigrés après la Révolution et qui voient d’un mauvais œil l’accession à des postes de pouvoir par des prêtres canadiens comme Plessis. D’autre part, un évêque à Montréal permettrait de créer un contrepoids à la population protestante croissante dans la ville. La population canadienne catholique se sentirait probablement mieux investie dans un évêché dirigé par un autre Canadien. Il est appuyé par Louis-Joseph Papineau, le chef du Parti canadien, qui habite par ailleurs à Montréal et est donc soumis par obligation à l’autorité civile des prêtres de Saint-Sulpice.

En 1819, lors d’une tournée d’un an à Londres et à Rome, Plessis plaide pour la division de son évêché et les Sulpiciens lui adjoignent un des leurs, Jean-Jacques Lartigue, pour plaider pour le maintien des biens seigneuriaux des Sulpiciens. Il n’obtient pas la permission de diviser l’Évêché, mais plutôt la permission de se nommer des assistants. Il nomme Lartigue en 1821, qui fera de facto office d’Évêque sans en avoir toutefois le titre officiel. Sulpicien canadien, Lartigue rencontre une opposition forte de la part du supérieur des Sulpiciens, l’abbé Jacques-Henri-Auguste Roux. Roux s’oppose à cette contestation directe de son autorité par quelqu’un qui lui est subordonné dans l’ordre, mais également dans sa naissance canadienne et paysanne. Roux oblige ainsi Lartigue à quitter les Sulpiciens et lui refuse sa demande d’opérer l’évêché officieux à partir de l’église Notre-Dame. À partir de ce moment, les conflits se multiplient entre les deux factions. Le sulpicien Thavenet dira à Lartigue : « vous seriez évêque non pas de Montréal, mais à Montréal ». Les conflits toucheront également les marguilliers de Notre-Dame qui iront jusqu’à voler à Lartigue son trône épiscopal. En fait, les conflits prennent des proportions tellement énormes que Lartigue en vient à considérer tout abandonner jusqu’à ce que Plessis le convainque de rester et d’affronter la parade.

Les Sulpiciens n’ont toutefois pas la toute-puissance apparente conférée par leur pouvoir civil sur l’île. Ils sont par ailleurs relativement peu appréciés en raison d’un certain dédain de la population, dû à leur pouvoir comme seigneurs et prêtres, recevant la dîme, édictant les règlements et mettant des embûches au cheminement religieux des Canadiens. La population canadienne voit ainsi d’un bon œil un évêque qui serait un contre-pouvoir à l’autorité des Sulpiciens. Les luttes entre les différents pouvoirs permettent à la population une plus grande marge de manœuvre. Ainsi, dès 1823, Lartigue travaille à amasser des fonds pour construire une nouvelle église qui sera son centre d’opération. Entre 1823 et 1825, la cathédrale Saint-Jacques est bâtie, en majeure partie grâce aux fonds accumulés auprès de la population, lassée des Sulpiciens. Deux familles canadiennes montantes de Montréal, les Viger et les Papineau, jouent un rôle important dans le financement de la construction. La nouvelle cathédrale possède un clocher qui domine le champ visuel au nord-est du faubourg Saint-Laurent, à l’emplacement actuel du pavillon central de l’Université du Québec à Montréal. L’endroit n’est pas choisi au hasard puisque la rue Saint-Denis constitue le cœur de la bourgeoisie canadienne-française de l’époque. Pour réagir à la concurrence de Lartigue, les Sulpiciens élaborent rapidement des plans pour construire une nouvelle église Notre-Dame qui serait assez grande pour conserver les fidèles qui ne peuvent entrer tous dans la petite église. On choisit de la bâtir juste à côté de l’ancienne église pour que celle-ci puisse rester en opération pendant la construction (voir la représentation de Georges Delfosse ci-dessous). Il y a dans cette concurrence entre l’évêque et les Sulpiciens, un certain concours de vitesse. Ainsi, dès 1824, les plans sont établis et la première pierre est posée.

Figure 1 : Georges Delfosse Les deux églises Notre-Dame La première église Notre-Dame juste avant sa démolition. À l’avant-plan, l’un des puits de Ville-Marie. 1830 Archives de la Ville de Montréal, cote: VM94,SY,SS1,SSS1,D6

On fait appel à un architecte irlandais basé à New York, James O’ Donnel, en lui spécifiant la nécessité de bâtir rapidement. En seulement cinq ans, il bâtit la plus grande église en Amérique du Nord, grâce à une méthode de production raffinée, une des premières du genre au Bas-Canada, qui utilise le principe d’une usine de production avec des spécialisations poussées. Dans les carrières de pierres du Mont-Royal, on produit en série des pierres taillées selon seulement quelques modèles différents, basés sur une seule série de dessins par O’Donnel. Avec une main-d’œuvre peu qualifiée et une pierre très dure, on limite au maximum la quantité de détails sur les pierres. L’allure néogothique est très simplifiée, mais en conjonction avec le style de l’époque. Une fois les pierres taillées, on les achemine rapidement et à longueur d’année vers l’église pour y être assemblés sur place. La répétition des motifs sur le bâtiment permet donc de couper dans les coûts et le temps. Cette spécialisation permet aussi de limiter le nombre d’employés qualifiés au sein d’une population peu spécialisée. Dans un temps très court, on parvient donc à bâtir une église gigantesque qui peut accueillir huit mille croyants à la fois. La course contre la montre est telle que lorsqu’on détruit la vieille église Notre-Dame en 1830, on en préserve le vieux clocher plutôt qu’en bâtir un nouveau. Le clocher, seul au centre de la rue Notre-Dame, permettra à la basilique de se faire entendre et rivaliser avec la nouvelle cathédrale jusqu’au moment où les fonds amassés seront suffisants pour compléter le clocher de la nouvelle basilique Notre-Dame. Les clochers sont finalement complétés treize ans plus tard par l’architecte John Ostell et l’on procède enfin à la démolition du vieux clocher.

L’aspect très montréalais de la basilique est également illustré par son esthétisme à fort caractère protestant et britannique. En effet, si l’église Saint-Jacques s’apparente à une architecture plus française, Notre-Dame a un côté résolument néogothique, très proche des églises des commissaires en Grande-Bretagne, tant par sa forme que grâce à ses détails intérieurs et extérieurs. Les conflits des Sulpiciens avec le gouverneur britannique au sujet des droits seigneuriaux peuvent facilement expliquer le choix d’une architecture plus britannique, ce qu’une bonne quantité d’églises catholiques au Canada construites à la même époque font également par ailleurs. Ainsi, les habitants tant catholiques que protestants la trouvent majestueuse et elle contribue à faire rayonner l’influence britannique dans le Vieux-Montréal, au même titre que la colonne Nelson sur la place Jacques-Cartier.

Néanmoins, dans sa symbolique, l’église Notre-Dame est un énoncé très clair de la puissance des Sulpiciens et de leur attachement à la France. En effet, si on la regarde rapidement, son aspect général ressemble assez à la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, ce qui permet de renforcer son côté mystique. Ses clochers dominent la vue dans le Vieux-Montréal et font rayonner sa puissance. Sa taille est assez facile à justifier d’un point de vue strictement rationnel. En effet, elle peut accueillir tous les croyants de l’île sans avoir à diviser la paroisse. Toutefois, le choix de sa taille est en même temps également un énoncé de la richesse et de l’importance des catholiques dans la ville, éclipsant largement la taille de la cathédrale anglicane. Il faut donc voir dans sa situation, sa taille et son architecture un reflet des conflits religieux en ébullition à Montréal dans la première moitié des années 1800.

Pour en savoir plus :

DES ROCHERS, Jacques, Dominique DESLANDRES, John Alexander DICKINSON et al. Les Sulpiciens de Montréal : une histoire de pouvoir et de discrétion, 1657-2007, Montréal, Fides, 2007, 672p.

LAUZON, Gilles et Madeleine FORGET, L’histoire du Vieux-Montréal à travers son patrimoine, Sainte-Foy, Les Publications du Québec, 2004, 289p.

MARSAN, Jean-Claude, Montréal en évolution. Historique du développement de l’architecture et de l’environnement urbain montréalais. Montréal,Méridien, 1994 515 p.