Au miroir de la valeur : Le mercenaire suisse, une construction littéraire par la noblesse de France durant la Renaissance (1465-1559)

VALENTIN GRANDCLAUDE
Université du Québec à Montréal – Université Rennes 2

Résumé
Précipités sur le devant de la scène européenne durant la seconde moitié du XVe siècle en raison des nombreuses guerres auxquelles ils prirent part, les Suisses furent rapidement loués pour leur férocité au combat par les différents observateurs de l’époque. L’historiographie militaire des guerres d’Italie a souvent expliqué ce phénomène par la volonté des observateurs de l’époque de rendre compte de la performance du modèle d’infanterie suisse afin d’alimenter une théorie militaire en pleine émergence. Cet article vise à dépasser ce constat pour ouvrir sur les usages politiques et sociaux qu’implique la construction littéraire du mercenaire suisse. Ce dernier devint, au cours de la Renaissance, une figure militaire stéréotypée qui permit aux observateurs de l’époque de valoriser la noblesse militaire française par effet de comparaison.

Mots-Clés

Plan

  1. Les descendants des légions antiques : le fantassin suisse ou la naissance d’une figure militaire glorieuse
  2. Prouesse militaire et valeurs similaires : valoriser le chevalier français à travers le fantassin suisse
  3. L’ours et le cheval : la hiérarchisation militaire franco-suisse par la distinction sociale

« Mesprisoyent iceulx Allemans les pietons françoys, disant que, sans le secours de leurs Ligues, les gens d’armes a cheval de France n’auroyent seur rainfort de leurs pietons »[1].

Sous la plume du chroniqueur Jean d’Auton, les soldats outre-Rhin, en dressant un constat sévère à l’égard des « pietons françoys » du début des guerres d’Italie, révèlent l’importance nouvelle prise par l’infanterie au sortir du Moyen Âge. À partir de l’époque moderne cette dernière, en effet, ne règne plus sur les conflits armés comme ce fut le cas pendant la période médiévale et sa prépondérance militaire est supplantée par l’infanterie, nouvelle reine des batailles, avec laquelle elle doit dorénavant être étroitement associée. Dans ce contexte, la monarchie française eut maintes fois recours au service de mercenaires étrangers pour former son infanterie. Au premier rang de cette dernière se trouvent les Suisses, lesquels sont pour la première fois engagés en France durant la guerre de la Ligue du Bien Public (1465-1468) sous la bannière du comte de Charolais, et futur duc de Bourgogne, Charles le Téméraire et dont la valeur militaire éclate aux yeux de l’Europe occidentale à partir des guerres de Bourgogne (1474-1477). Chroniques, mémoires, livres de raison, traités militaires : toute la littérature nobiliaire de la première moitié du XVIe siècle ne cesse alors en France de louer cette figure militaire qui émerge à la Renaissance et est réputée, jusqu’à la fin des guerres d’Italie, comme étant la meilleure infanterie du monde[2], après quoi elle fut supplantée par le Tercio espagnol. L’historiographie militaire des guerres d’Italie a souvent expliqué ce phénomène par la volonté des observateurs de l’époque de rendre compte de la performance du modèle d’infanterie suisse afin d’alimenter une théorie militaire en pleine émergence[3]. Décrire l’organisation et les hauts faits remplirait donc un double objectif historique et militaire : il s’agit, d’une part, de consigner le déroulement des batailles et de noter les évènements édifiants qui les parcourent et, d’autre part, d’étoffer la littérature théorique militaire consacrée à la question de l’infanterie idéale.

Derrière cette stratégie d’écriture s’en cache pourtant une autre, qui reste à étudier : celle de la construction littéraire d’une figure militaire stéréotypée qui servit à la noblesse d’épée française pour maintenir la réputation de ses armes. Car, à lire les écrits de l’époque, la valeur militaire de l’infanterie suisse n’est pas celle de la cavalerie française. Parfois similaire à la leur, parfois opposée, cette valeur a été définie avec nuance sous la plume des hommes de guerre français qui cherchaient avant tout à se valoriser et qui se sont bien gardés de faire un parallèle trop explicit entre la prouesse du fantassin suisse et celle du chevalier français. En effet, les militaires français n’ont consenti à louer la valeur des Suisses qu’en raison des retombées positives que cela pouvait avoir sur leur propre statut social et sur leur réputation, ce qui nécessitait aussi bien de souligner des caractéristiques partagées, comme le courage, que de mettre en avant des différences irréconciliables, comme le statut social. Dans cette perspective, le présent article cherche à identifier à quels objectifs politiques et sociaux répond la construction littéraire stéréotypée du fantassin suisse par la noblesse de France durant la Renaissance. Pour ce faire, le corpus mobilisé n’a pas été restreint à la seule noblesse militaire de France mais à l’ensemble des acteurs ayant écrit à propos des Suisses et dont l’opinion a circulé en France. Ainsi, les propos des observateurs italiens et des courtisans français du temps des guerres d’Italie ont été pris en considération car leurs œuvres, qui visent également à glorifier ou à dénoncer les fantassins suisses et les chevaliers français, ont également joué un rôle majeur dans l’opposition de ces deux figures.

Il s’agira de montrer en premier lieu que le parallèle traditionnellement fait entre les Suisses et les légions grecques et romaines par les observateurs de l’époque permettait de reconnaître aux fantassins des ligues des valeurs héritées de l’Antiquité qu’eux-mêmes revendiquaient. Au-delà de ce supposé héritage, les fantassins suisses se sont également distingués durant la Renaissance par leurs hauts faits et leur comportement militaires. La chevalerie française n’a ainsi pas manqué de souligner cela pour se valoriser à son tour en expliquant à quel point les Helvètes étaient des adversaires redoutables tout en concédant, jusqu’à un certain point, qu’ils partageaient une culture militaire commune. Cela fera l’objet d’un deuxième développement. Enfin, il s’agira de mettre au jour que cette proximité s’arrêtait à des caractéristiques purement militaires et que, d’un point de vue social, fantassins suisses et chevaliers français avaient un statut et des pratiques diamétralement opposées, ce qui permit à la noblesse militaire française de réaffirmer son identité de groupe menacée par les évolutions de l’art militaire de la première modernité.

1. Les descendants des légions antiques : le fantassin suisse ou la naissance d’une figure militaire glorieuse

D’un point de vue militaire, les Suisses incarnent les héritiers des légions antiques. Nombre d’observateurs de l’époque insistent sur le fait qu’il leur revient d’avoir redonné à l’infanterie le lustre qu’elle avait durant l’Antiquité. La tactique suisse, qui repose sur des unités de fantassins hérissées de piques pour défaire l’ennemi, est en effet comparable, selon eux, à celle des anciens, derniers à avoir su utiliser l’infanterie de façon efficace. Dès lors, la filiation est évidente pour Nicolas Machiavel : « Ces corps ont été nommés légions par les Romains, phalanges par les Grecs, et en France caterva[4] chez les Suisses, qui seuls ont conservé quelque ombre de l’ancienne discipline, il sont appelés d’un nom qui, dans leur langue, revient à celui de battaglione »[5]. Au-delà de son caractère militaire, cette comparaison accompagne un objectif politique : celui d’accorder la primauté de la valeur militaire à des individus qui s’apparentent à des soldats-citoyens. Le Florentin place ainsi ce modèle d’organisation suisse, qu’il veut appliquer dans sa cité, dans la filiation directe de celui des anciens, dont ils partagent les caractéristiques et les compétences : des unités de pied formées par des citoyens capables de défaire la cavalerie :

Ceux-ci, pauvres et jaloux de leur liberté, étaient et sont encore sans cesse obligés de résister à l’ambition des princes allemands qui pouvaient aisément entretenir une nombreuse cavalerie. Mais la pauvreté des Suisses leur refusait ce moyen de défense, et, obligés de combattre à pied contre les ennemis à cheval, il leur fallut recourir au système militaire des anciens qui peut seul, au jugement de tous les hommes éclairés, assurer les avantages de l’infanterie.[6]

Les chroniqueurs et hommes de guerre français ont été prompts à se servir de cette analogie et employèrent souvent le lexique de l’Antiquité pour décrire ces mercenaires. Jean d’Auton, historiographe du roi Louis XII, les désigne ainsi par les termes de « pellerins de Mars »[7] lorsqu’il décrit le pillage de la ville de Tortone en février 1500. Le 14 juin 1512 les Suisses qui traversent le Tessin à la nage et apparaissent nus aux soldats français sont quant à eux comparés aux héros grecs de l’Antiquité par le général La Palice qui commande l’armée du roi[8]. L’année suivante, leurs succès militaires face à Louis XII, notamment à Novare, leur vaut une comparaison des plus élogieuses sous la plume de François Guichardin, historien florentin témoin du début des guerres d’Italie :

cette action fit grand bruit dans l’Europe, & on alla jusqu’à soutenir que la hardiesse de l’entreprise, le mépris de la mort, l’extrême valeur des Suisses dans la mêlée, & le bonheur de leurs armes étoient bien au dessus des plus grands efforts de la valeur Greque & Romaine.[9]

Dans de telles conditions, vaincre les Suisses s’apparentait à un acte de prestige considérable et certains témoins de l’époque soulignèrent parfois la prouesse que représentait une victoire contre ces descendants des infanteries grecques et romaines. Guillaume de Saulx, militaire de carrière ayant entrepris de relater au début du XVIIe siècle les exploits de son père durant les guerres d’Italie, explique ainsi que la réputation de François Ier résulta en partie de l’exploit d’« avoir deffait les Suisses, autant redoutables que les legions romaines »[10] à la bataille de Marignan.

Héritiers d’une tradition militaire antique, la réputation militaire des Suisses s’enracinerait ainsi dans le temps long, forgeant une figure militaire dont la valeur des armes serait si ancestrale qu’elle en deviendrait atemporelle. Brantôme, militaire et écrivain français de la seconde moitié du XVIe siècle, ne rappelait-il pas, en ce sens, que déjà durant l’Antiquité les « braves Romains de Jules Caesar craignirent les Suisses »[11] en référence aux Helvètes qui formaient l’un des peuples celtes les plus redoutables ? Leur valeur n’étant plus uniquement historique, elle en devient ontologique, à l’image de leurs capitaines qui, lors de leur occupation du Milanais en 1511 menacent une ville qu’ils assiègent de « [leurs] bras que Dieu a créés pour les combats et [de leurs] mains qu’il a formées pour la guerre »[12]. Étienne Dolet, qui écrit dans une logique de patronage et d’exaltation de l’armé du roi avant sa disgrâce, s’amuse d’ailleurs vers 1540 de cette arrogance supposée des Suisses dans Les Gestes de Françoys de Valois, où le chroniqueur déclare que le jour de la bataille de Marignan, le roi « voulut bien rabattre l’orgueil d’une Nation, qui se dict estre née aux armes »[13].

Avant tout interprété par l’historiographie comme le fruit d’un humanisme militaire naissant[14] prompt à regarder la réalité guerrière de l’époque au prisme des traités militaires grecs et romains, la mise en avant du lien entre modèle suisse et modèle antique a également un objectif politique et social : valoriser par effet de miroir les chevaliers français qui furent autant les alliés que les adversaires des Suisses.

2. Prouesse militaire et valeurs similaires : valoriser le chevalier français à travers le fantassin suisse

Le parallèle avec les légions antiques fut le point d’ancrage d’une image d’Épinal qui perdura durant tout le XVIe siècle : les Suisses forment le modèle par excellence des fantassins de l’Europe de la Renaissance.

Philippe de Commynes écrit ainsi que les Français de l’armée de Charles VIII en 1495 « n’avoient point de gens de pied si bons queux »[15] tandis que le prince d’Orange, la même année, juge que « l’armée des Suisses est le principal nerf de l’armée françoise »[16]. Cela n’échappait pas aux Suisses eux-mêmes qui ne se privaient pas à l’occasion de railler leurs homologues français, à l’image de ce passage où Jean d’Auton précise que « mesprisoyent iceulx Allemans[17] les pietons françoys, disant que, sans le secours de leurs Ligues, les gens d’armes a cheval de France n’auroyent seur rainfort de leurs pietons, car peut d’ordre tiennent en bataille, facillement sont espartys et a grant peyne ralyez »[18]

Au regard de la faiblesse des autres infanteries européennes, notamment française et italienne, nombreux furent les observateurs à faire des mercenaires suisses les seuls fantassins respectables des guerres d’Italie aux côtés des lansquenets allemands et du Tercio espagnol[19]. La chevalerie française issue de la noblesse, qui voyait d’un mauvais œil ces gens de pied roturiers, développa ainsi un avis différent à l’égard des confédérés en raison de leurs prouesses militaires. Dans sa Chronique de Savoie, Guillaume Paradin affirme même à propos d’une visite rendue par le roi François Ier au duc de Savoie en 1516 que :

Le Roy, les Princes, tous les Seigneurs & gentilshommes s’y trouverent tous à pié en accoutrements de gens de guerre tous dune parure, avec force grans pennaches, à la mode des Suisses, & marchoyent les Princes & Seigneurs tous en coletz couverts de broderie, de porfilures & canetilles de fin or, les chausses balafrees & et decopees à la grand Suisse, comme ils avoyent veu estre accoustrez les Suisses à la iournee de Marignan.[20]

En se parant de l’accoutrement de leurs ennemis, l’aristocratie militaire symboliquement sur un pied d’égalité avec eux et leur reconnaissent un statut militaire à part parmi les infanteries qui servent le roi de France. Ce dernier a même parfois armé des Suisses chevaliers sur le champ de bataille[21], preuve qu’ils étaient considérés comme dignes de partager cet état avec la noblesse. De son côté, les Suisses n’hésitaient pas à dénoncer la couardise des chevaliers lorsque ces derniers ne tenaient pas leur rang : « vous vous moquerez de messieurs de Lautrec et de Lescun qui ne se sont point trouvés à la bataille, et se sont amusés à l’appointement des Suisses, qui se sont moqués d’eux »[22] écrit François Ier dans une lettre adressée à la duchesse d’Angoulême à propos de la bataille de Marignan.

Parallèlement à cette reconnaissance mutuelle, les chevaliers français partageaient spécifiquement avec les mercenaires suisses un certain nombre de valeurs : culture de la vengeance, loyauté à l’égard du roi et foi catholique à toute épreuve.

Les historiens ont en effet noté que la culture ultraviolente qui rendaient les Suisses si redoutables au combat prenait ses racines dans une société où la culture de la vengeance était omniprésente[23], trait également caractéristique de la noblesse française pour qui la vengeance était une pratique sociale indispensable pour la défense de son honneur. De même, les Suisses furent, au même titre que la chevalerie française, progressivement attachés par un sentiment de loyauté à l’égard de la couronne à mesure que le service du roi s’affirmait comme une composante centrale de l’autoritarisme royal des Valois d’Angoulême[24]. Philippe de Commynes déclare ainsi que, en ce qui concerne les Suisses présents dans l’armée du roi en 1496, « ceulx là le servirent loyaulment jusques à la mort, et tant que plus on ne sauroit dire »[25], tandis que François Guichardin affirme que, au moment de la retraite française d’Italie un an auparavant, l’artillerie serait rester bloquée « si les Suisses, pour effacer la tâche qu’ils avaient faite à l’honneur du Roi à Pontremoli, ne s’y fussent employés de toutes leurs forces »[25]. Bien que l’on ait plus souvent rapproché les Suisses des Allemands que des Français en raison de leur proximité géographique et linguistique, le service dans les armées de France a bel et bien créé un lien spécifique entre les cantons et la couronne de France, lequel se doublait d’une foi catholique partagée. En septembre 1501, les Suisses descendus des cantons de leur propre chef pour piller la Lombardie sous domination française, négocient avec des éclaireurs français qui les interpellent aux abords de Lugano « en disant qu’ilz estoient tous bons Françoys, et pour monstrer entrée de quoy, de grans croix blanches estoyent tous signez ; et disoyent aussi qu’ilz n’estoyent illecques venus pour guerroyer le Roy, mais seulement pour demander le reste de leur payement, qui ancores leur estoit deu du temps que le feu Roy Charles Huystiesme estoyent (sic) allé au voyage de Naples, avecques lequel avoyent estez sans avoir heu fin de payement »[27].

Les chroniqueurs et hommes de guerre de la Renaissance louèrent donc autant les Suisses pour leur valeur militaire ainsi que pour certaines de leurs valeurs sociales et religieuses, que dans l’objectif de valoriser à rebours la chevalerie française. Redoutables et honorables, ils constituaient à la fois un trophée et un modèle. Toutefois, ces écrivains prirent également le soin de marquer certaines oppositions entre les mercenaires suisses et les chevaliers français. Il ne s’agit en effet pas de mettre ces deux groupes sur un pied d’égalité mais de se servir des premiers pour valoriser les seconds.

3. L’ours et le cheval : la hiérarchisation militaire franco-suisse par la distinction sociale

Mercenaires suisses et noblesse militaire française se situent aux deux extrémités du spectre économique et sociale. Là où la condition nobiliaire rime avec élite sociale et richesse, les Suisses sont considérés comme de pauvres paysans qui se sont faits soldats pour éviter la misère. Dans les montagnes, où la vie est si rude, ces derniers auraient développé une camaraderie indéfectible ainsi qu’une certaine rugosité, autant d’atouts pour faire la guerre. Philippe de Commynes observe en ce sens que « la plupart ont laissé le labour pour se faire gens de guerre »[28] tandis que Thomas Basin affirme que nombre d’entre eux, après l’échec du siège de Dole en 1477, « restèrent au service du roi, préférant la solde versée par celui-ci aux avantages qui pouvaient les attendre chez eux. Ils y sont, en effet, pour la plupart misérables, habitant dans les Alpes des montagnes peu fertiles où règnent les frimas »[29].

De cette origine montagnarde, les témoins de cette époque ont volontiers tiré des rapprochements avec la figure de l’ours. Cet animal au tempérament sauvage et indomptable est d’autant plus convoqué qu’il a la supériorité physique sur les autres animaux, comme l’a le Suisse sur les autres nations. François de Scépeaux juge ainsi à propos des Cent-Suisses du roi qu’ils « sont comme patriotes des ours »[30] tandis que l’on trouve écrit dans une pièce de théâtre écrite au début du règne de François Ier que « les Suisses, ours, ravissants rapteurs, / Se disoient des princes correcteurs »[31]. À en croire Brantôme, certains alimentaient ce rapprochement de leur propre chef, à l’image de ce capitaine suisse au service de Louis XII, nommé Tocquenet :

Mais le monde n’est plus enfant et n’a plus peur de ces faux visages, ny loups-garoux, ainsy que nous lisons dans un petit livre en espaignol des guerres de Milan soubs le roy Louys XII, d’un cappitaine suisse qui s’appelloit Tocquenet. Je pense que celuy que nous avons veu en France, fort aymé dy roy Charles IX et capitaine de sa garde suisse, estoit son parent. Celuy doncques marchoit tousjours vestu de pied en cap de peau d’ours fort pelu, les cheveux longs et hérissés, avecques la barbe pareille, de sorte qu’à le veoir, on l’eust pris pour un diable sauvage, avec sa grande et démesurée taille ; si bien qu’il faisoit peur aux peureux qui le regardoient, mais non aux déterminez et assurez.[32]

L’ours convient ainsi parfaitement aux mercenaires suisses : puissant et rugueux mais aussi rustre et sauvage, soit à l’opposé d’une chevalerie qui entend rehausser son crédit militaire en monopolisant l’art de la guerre.

Car les Suisses possèdent également une légende noire, celle d’être des soldats violents et insubordonnés, en témoigne la réputation dont ils jouissent auprès des populations civiles qui les associent au pillage et aux exactions en temps de guerre. François Guichardin précise ainsi que lors la prise de Grigonisa[33] en 1496 « les Suisses y exercèrent malgré leurs officiers des cruautés qui remplirent tout le pays d’épouvante et qui aliénèrent beaucoup de peuples »[34]. Le pillage qu’ils demandaient systématiquement lorsqu’ils étaient incorporés aux armées françaises ou dont ils furent eux-mêmes à l’initiative en Milanais entre les années 1500 et 1525 – même s’il s’agit également parfois d’une nécessité dû aux limites logistiques d’une armée difficile à solder – a contribué à forger l’image d’individus extrêmement cupides[35] bien éloignée de l’idéal chevaleresque. Lors du célèbre duel entre La Châtaigneraie et Jarnac en 1547, les Cent Suisses, pourtant garde d’élite formée d’individus triés sur le volet, s’adonnent même à la rapine :

Dieu qui l’attendoit au passage, le fit, de vainqueur par fantaisie, demeurer vaincu par effet ; et fut ce soupper tout cru enlevé par les Suisses et laquais de la cour […] ; les pots et marmites renversées, les potaiges et entrées de tables respandus, mangez, dévorez par une infinité de herpaille ; la vaisselle d’argent, de cuysine et riches buffets, emprumptez de sept ou huit maisons de la cour, dissipez, ravis et volez avec le plus grand désordre et confusion du monde ; et pour le dessert de tout cela, cent mille coups de hallebardes et de baston départis sans respect à tout ce qui se trouvoit dedans la tente et pavillon de Chastaigneraie, par les capitaines et archers des gardes et prévost de l’hostel qui y survindrent pour empescher ce vol et saulver ce que l’on pourroit.[36]

Les témoins de la fin des guerres d’Italie et de la seconde moitié du XVIe siècle, à l’image de François de Scépeaux qui écrit ces quelques lignes, portent un jugement plus sévère à l’encontre des Suisses qui voient leur réputation ternie après la défaite de Pavie en 1525. François Guichardin relate qu’à cette occasion « les Suisses, qui par le passé avaient combattu en Italie en acquérant une grande renommée, s’étaient comportés très lâchement »[37] et ajoute que ces derniers « oubliant leur ancien courage, sont mis sans peine en déroute »[38] tandis que Guillaume de Saulx souligne de son côté que, durant la bataille, « les Suisses refus[èr]ent de s’advancer, f[ire]nt alte, à la fin s’en allerent sans combattre »[39].  Cette critique est le point de départ d’un discours véhément contre les Suisses au sein de son œuvre, qui va même par la suite jusqu’à une remise en cause de leur hardiesse, pourtant légendaire : « ces picques de six bras rendent hardis les moins courageux, qui combattent de vingt pieds de loing ; les fers, triplez au premier rang, malaisez a penetrer à la cavallerie »[40].  Le seigneur de Tavannes reprend dans ces lignes le discours que la noblesse réservait d’ordinaire à l’arme à feu, en affirmant que les piques dont se servent les Suisses sont des armes de lâche. Les gentilshommes de guerre français du début du XVIIe siècle furent ainsi aussi prompts à retirer le crédit militaire qu’ils avaient eux-mêmes donné aux Suisses au tournant du XVIe siècle.

Conclusion

À l’image de Gaspard de Saulx, les chroniqueurs et hommes de guerre de la Renaissance n’étaient pas systématiquement dithyrambiques envers les Suisses. D’autres critiques leur étaient adressées, comme celle d’être mauvais pour le siège tandis que certains nobles comme Monluc affirment que c’est à cette occasion que le courage militaire se révèle vraiment[41]. D’ailleurs, leur supériorité militaire reconnue ne fut que passagère : d’abord ébranlée par leur comportement lors de la bataille de Pavie[42], leur réputation descend au second rang de la hiérarchie des infanteries suite aux succès du Tercio espagnol dans la seconde moitié du XVIe siècle[43]. Si, à l’occasion, ils soulignaient les prouesses guerrières de ces mercenaires, le véritable objectif de cette stratégie d’écriture était de mettre en lumière, par effet de comparaison, la valeur des armes d’une chevalerie dont l’hégémonie militaire fut remise en question par les transformations de la Révolution militaire[44]. Dans ce contexte, le mercenaire suisse devint le faire-valoir parfait : il pouvait tenir tête à la cavalerie lourde du royaume de France mais ne pouvait pas être mis directement en comparaison avec elle, puisque l’un se bat à pied et l’autre à cheval. Cette différence en impliquait une autre, celle d’une appartenance sociale aux antipodes entre ces deux groupes. Les Suisses demeuraient de rudes montagnards impropres à maîtriser un art militaire et équestre qui justifiait aux yeux des chevaliers français leur propre supériorité. En somme, la construction de la figure du mercenaire suisse fut l’un des outils littéraires qu’utilisa la chevalerie française pour justifier le maintien de son rang social dans un contexte de changements militaires considérables.


Notes

  • [1] Jean d’Auton, Chroniques de Louis XII, par R. de Maulde La Clavière, Paris, Librairie Renouard, 1889, t. IV, p. 239.
  • [2] Marc H. Smith, « Émulation guerrière et stéréotypes nationaux dans les guerres d’Italie » dans Danièle Boillet et Marie-Françoise Piéjus (éd.), Les Guerres d’Italie (1494-1559) : histoire, pratiques, représentations. Actes du colloque international (Paris, 9-10-11 décembre 1999), Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001, p. 155-176.
  • [3] Bernard Wicht, L’Idée de milice et le modèle suisse dans la pensée de Machiavel, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1995, 243 p.
  • [4] Machiavel parle ici de l’espace gaulois après la conquête romaine.
  • [5] Nicolas Machiavel, L’Art de la guerre, dans Edmond Barincou (éd.), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, livre I, chap. 7, p. 45.
  • [6] Nicolas Machiavel, Op. cit., livre II, chap. 2, p. 87.
  • [7] Jean d’Auton, Op. cit., t. I, p. 184.
  • [8] Charles Kohler, Les Suisses dans les Guerres d’Italie, 1506-1512, Genève, 1896, p. 377.
  • [9] François Guichardin, Histoire des Guerres d’Italie, Londres, chez Paul & Isaac Vaillant, 1738, t. II, p. 335.
  • [10] Guillaume de Saulx-Tavannes, Mémoires de très-noble et très-illustre Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, dans M. Petitot (éd.), Collection complète des mémoires relatives à l’histoire de France, t. XXIII, Paris, Foucault, 1822, p. 200.
  • [11] Pierre de Bourdeil, seigneur de Brantôme, Grands capitaines françois, capitaines estrangers, dans Ludovic Lalanne (éd.), Œuvres complètes, t. I, p. 134.
  • [12] Charles Kohler, Op. cit., pp. 270-271.
  • [13] Étienne Dolet, Les gestes de Françoys de Valois Roy de France, Lyon, chez Étienne Dolet, 1543 p. 24.
  • [14] L’application des méthodes de l’humanisme, notamment la réduction en art, au champ guerrier qui caractérise l’humanisme militaire fut ainsi à l’origine d’un parallèle constant entre les armées modernes et anciennes, ces dernières étant prises comme un modèle dont les traités militaires écrits par les Grecs et les Romains garantissaient l’efficacité (Benjamin Deruelle, « 2. Une révolution de la culture militaire ? » dans Hervé Drévillon (éd.), Histoire militaire de la France. I. Des Mérovingiens au Second Empire, Paris, Perrin, « Hors collection », 2018, p. 195-218.). Pour aller plus loin sur la question, voir Frédéric Verrier, Les Armes de Minerve. L’humanisme militaire dans l’Italie du Nord du xvie siècle, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 1997.
  • [15] Philippe de Commynes, Mémoires, par B. de Mandrot, Paris, Alphonse Picard et Fils, 1901, t. II, p. 260.
  • [16] Beat Fidel de Zur-Lauben, Histoire militaire des Suisses au service de la France, Paris, 1751, t. IV, p. 94. Brantôme ajoute que « quand nous avions un gros de Suisses, nous estions invincibles si nous paroissoit. » (Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Grands capitaines françois, op. cit., t. III, p. 139). Ce discours sur l’importance des Suisses dans les armées françaises est encore d’actualité à la fin des guerres d’Italie, à l’image du maréchal Brissac qui déclare au colonel de l’infanterie suisse Frölich en 1555 devant Sienne : « Je n’ai douté, Monseigneur le colonel, ni de la vertu, ni de l’affection, soit de vous, soit de votre nation sur la force de laquelle cette armée est à demi appuyée » (cité par Jérôme Bodin, Les Suisses au service de la France, op. cit., p. 103.) 53
  • [17] Il s’agit bien de Suisses.
  • [18] Jean d’Auton, Op. cit., t. IV, p. 239.
  • [19] Au tournant du xvie siècle, ces infanteries gagnent leurs lettres de noblesse car les techniques de guerre qu’elles utilisent, notamment l’usage de la pique et, pour le tercio espagnol, l’intégration précoce de l’arquebuse dans leurs rangs, sont d’une efficacité redoutable. Pour aller plus loin sur cette question, voir Jean-Michel Sallmann, « L’évolution des techniques de guerre pendant les guerres d’Italie (1494-1530) » dans Jean Basalmo (éd.), Passer les monts : Français en Italie – l’Italie en France, Paris, Éditions Honoré Champion, 1998, p. 59-81.
  • [20] Guillaume Paradin, Chronique de Savoie, Reueuë et nouuellement augmentee, par M. Guillaume Paradin, doyen de Beaujeu, Lyon, Jean de Tournes, 1561, p. 395.
  • [21] Charles Kohler, op. cit., p. 52. On observe le même phénomène durant la conquête de Gênes en 1507 : Louis XII, pour récompenser les Suisses qui se distinguent en prenant le château de Castellazzo en 1507, leur donne une double paie et fait chevaliers leurs principaux capitaines (Beat Fidel de Zur-Lauben, Histoire militaire des Suisses au service de la France, t. IV, imprimé à Paris, 1751, p. 116.)
  • [22] Lettre de François Ier à la duchesse d’Angoulême sur la bataille de Marignan, dans Michaud et Poujoulat (éd.), Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’Histoire de France, Op. cit., t. V., p. 597.
  • [23] Amable Sablon du Corail, « Le hallebardier et le piquier : l’armée des cantons », dans : 1515, Marignan, Paris, Tallandier, « L’Histoire en batailles », 2015, p. 49-70.
  • [24] Benjamin Deruelle, « François Ier Roi de Guerre », Chambord, 1519-2019 : l’utopie à l’œuvre, catalogue d’exposition (26 mai – 1er septembre 2019), Chambord : château de Chambord, 2019 ; Jean-Marie Le Gall, « François Ier et la guerre » Réforme, Humanisme, Renaissance, n°79, 2014. p. 35-63.
  • [25] Philippe de Commynes, Op. cit., t. II, p. 348.
  • [26] François Guichardin, Op. cit., t. I, p. 159. De manière générale, la loyauté des Suisses est louée. S’ils ne sont pas exempts de se mutiner à l’occasion, ils mettent un point d’honneur à ne pas trahir leur employeur à en croire les chroniqueurs. Ainsi, Thomas Basin à propos du siège de Dole en 1477 écrit : « Il y eut des gens qui répandirent le bruit de la trahison de la garnison suisse qui aurait livré la ville aux Français et à leurs compagnons d’armes ; nous n’avons pas pu nous assurer qu’il en fut bien ainsi, mais des Allemands ne se rendent généralement pas coupables de telles trahisons ; ils se font plutôt remarquer par leur fidélité et leur loyauté » (Thomas Basin, Histoire de Louis XI, [trad. fr. Charles Samaran], Paris, Société d’édition des Belles-Lettres, 1972, t. III, p. 91.) Ce constat évolue après la déroute de Pavie en 1525.
  • [27] Jean d’Auton, Op. cit., t. I, p. 125.
  • [28] Philippe de Commynes, Mémoires, par Gustave Charlier, Bruxelles, Renaissance du livre, 1945, p. 103.
  • [29] Thomas Basin, Op. cit., t. III, p. 93.
  • [30] François de Scépeaux, sire de Vieilleville, Mémoires, dans M. Petitot (éd.), Collection complète des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, Librairie Foucault, 1822, t. XXVI, p. 252.
  • [31] Sotye nouvelle des Croniqueurs, cité en appendice dans Cronique du Roy Françoys premier de ce nom, publié par Georges Guiffrey, Paris, Librairie de la société de l’histoire de France, 1860, p. 437.
  • [32] Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Vie des grands capitaines françois, Ludovic Lalanne (éd.), Œuvres complètes, 1864, p. 306-307.
  • [33] Petite ville du sud de l’Italie proche de Campobasso.
  • [34] François Guichardin, Op. cit., t. I, p. 237.
  • [35] Le comportement des Suisses lors de la bataille de La Bicoque en 1522 qui, attirés par le butin, forcent la main au commandement pour lancer l’assaut a ainsi cristallisé la critique envers les Suisses, et ce avant la bataille de Pavie (Frank Tallett, War and Society in Early Modern Europe 1495-1715, Londres, Routledge, 1997 [éd. originale 1992], p. 71.)
  • [36] François de Scépeaux, sire de Vieilleville, Op. cit., p. 199.
  • [37] Cité par Jean-Louis Fournel, Les Guerres d’Italie. Des batailles pour l’Europe (1494-1559), Paris, Gallimard, 2003, p. 313.
  • [38] François Guichardin, Op. cit., t. III, p. 88.
  • [39] Guillaume de Saulx-Tavannes, Op. cit., p. 203.
  • [40] Ibid., p. 180-181.
  • [41] Martin du Bellay mentionne ainsi, à propos du siège de Pavie en 1522, que « les Suisses, admonestez par le seigneur de Montmorency d’aller à l’assault, luy firent response qu’ils estoient prests de combattre en campagne, et que ce n’estoit leur estat d’assaillir les places » (Martin du Bellay, Mémoires, dans Michaud et Poujoulat (éd.), Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, Paris, Librairie Foucault, 1826, t. 11, p. 159). Dans ces mêmes chroniques, l’historien rapporte les propos que le capitaine Fourly, colonel des Suisses, lui aurait soutenu, à l’occasion de la bataille de Cérisoles en 1544, « que le naturel de sa nation n’estoit d’endurer la batterie de l’artillerie » (Ibid., p. 534).
  • [42] François Guichardin écrit ainsi, à propos de cette bataille, que « les Suisses, qui par le passé avaient combattu en Italie en acquérant une grande renommée, s’étaient comportés très lâchement » (cité Jean-Louis Fournel, Les Guerres d’Italie. Des batailles pour l’Europe (1494-1559), Paris, Gallimard, 2003, p. 313.), précisant qu’à cette occasion, « les Suisses oubliant leur ancien courage, sont mis sans peine en déroute ». Guillaume de Saulx souligne quant à lui qu’à Pavie les « les Suisses refusent de s’advancer, font alte, à la fin s’en allerent sans combattre », passage qui constitue le point de départ d’un discours véhément envers les Suisses au sein de son œuvre (Guillaume de Saulx, Op. cit ., p. 203.)
  • [43] Brantôme leur donne ainsi le titre de « fleur de toutes [les] nations » (Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Rodomontades espaignolles, Œuvres complètes, op. cit., t. VII, p. 8.) et remarque qu’à l’inverse de la situation française « plusieurs grandz seigneurs ausquelz on donne en Espaigne le nom de doms s’estiment fort honnorez d’avoir une compagnie de gens de pied » (Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, Grands capitaines estrangers, op. cit., t. I, p. 335.)
  • [44] Clifford J. Rogers (éd.), The Military Revolution Debate: Readings on the Military Transformation of Early Modern Europe, Boulder, Westview Press, 1995.