Les mariages irlandais catholiques à Montréal : 1815-1834

Jonathan Duchesne

Université du Québec à Montréal

La mémoire collective québécoise retient principalement une immigration irlandaise découlant de la Grande Famine de 1845-1849 alors que l’arrivée de milliers d’immigrants pauvres et malades au Canada frappe l’imaginaire. Pourtant, elle est répandue bien avant la fin des années 1840 même s’il demeure difficile d’estimer le nombre d’immigrants irlandais au Bas-Canada. Par exemple, l’historien Robert J. Grace indique qu’en 1822 environ 7000 immigrants débarquent au port de Québec tandis qu’en 1831, seulement 9 ans plus tard, ils sont 35,000. Lors de la Grande Famine, plus de 100,000 Irlandais débarquent à Québec alors que durant le premier tiers du XIXe siècle, ils sont plusieurs autres milliers à venir s’installer en Amérique du Nord britannique[1]. De nombreuses études, publiées au cours des dernières années et basées sur des sources journalistiques, administratives ou gouvernementales, ont souligné l’importance de la diaspora irlandaise dans les deux Canadas ainsi que dans les provinces maritimes[2]. Bien que plusieurs chercheurs soulignent que Montréal accueille de plus en plus d’Irlandais vers 1815, peu se sont penchés plus en profondeur sur le sujet. Nous savons qu’ils sont présents à Montréal, mais comment les retrouver? Et, surtout, qui sont-ils plus précisément?

Dans cet article, nous tâcherons de démontrer qu’un important nombre de mariages concernant au moins un Irlandais ont lieu à la paroisse Notre-Dame de Montréal entre 1815 et 1834. Pour y arriver, nous avons dépouillé les registres paroissiaux qui colligent plusieurs informations sur les époux et les épouses. D’abord, nous avons remonté jusqu’à l’année 1800 cependant, seulement 13 mariages ont été recensés pour la période allant de 1800 à 1814. L’année 1815 a donc été choisie en raison de l’important nombre d’Irlandais et d’Irlandaises qui débarquant au port de Québec à la suite des Guerres napoléoniennes[3] et l’arrivée de prêtres anglophones sulpiciens à Montréal[4]. Durant cette période, nous remarquons une nette hausse du nombre de mariages comprenant au minimum une personne d’ascendance irlandaise. Par la suite, nous avons analysé les registres allant jusqu’en 1834. Année, qui d’une part correspond à la fondation de la Société Saint-Patrick de Montréal et, d’autre part, permet de cibler les immigrants de premières générations, plus nombreux. Dans l’article qui suit, nous dresserons dans un premier temps un bref aperçu des travaux portant sur les Irlandais au Canada durant la période préfamine. Nous présenterons les registres paroissiaux utilisés dans notre recherche et qui permettent de rendre compte de l’évolution du nombre de mariages avec au moins un Irlandais à Montréal. Puis, dans un second temps, nous aborderons les caractéristiques de ces Irlandais, aussi inscrites dans les registres paroissiaux. Finalement, nous présenterons les résultats de notre analyse concernant une partie de la population irlandaise de Montréal entre 1815 et 1834.

Les Irlandais au Canada avant la Grande Famine

Les travaux pionniers de Donald Akenson, Cecil J. Houston, William J. Smyth et Bruce S. Elliott ont permis de sortir des sentiers battus en étudiant les Irlandais établis ou de passage au Canada avant la Grande Famine. Donald H. Akenson, dans son étude Being Had : Historians, Evidence and the Irish in North America[5] parue en 1985, dénonce le manque de connaissances sur les Irlandais en Amérique du Nord. Plus encore, l’historien s’attaque à l’idée que les Irlandais se retrouvent majoritairement dans les villes, et non en milieu rural, alors que, selon lui, rien ne prouve cette affirmation. Son étude s’attarde davantage à démonter cette supposition que de dévoiler de nouvelles informations. Du côté de Cecil J. Houston et William J. Smyth[6], les Irlandais ont complètement disparu du récit historique canadien avant 1845 alors que l’immigration de la Grande Famine est l’unique événement retenu par la majorité de la population. D’ailleurs cette immigration « anormale » masque le modèle d’immigration caractérisée par des choix rationnels d’immigrants irlandais, instauré avant 1845. Leur ouvrage aborde donc plusieurs thèmes dont : la provenance des Irlandais, le processus d’immigration, les villes dans lesquelles ils se trouvent en plus d’inclure de la correspondance entre les Irlandais établis au Canada et leurs proches demeurés dans la mère patrie. L’étude contient quelques brefs renseignements sur Montréal et Québec. Il en ressort une tonne d’informations générales sur les immigrants irlandais, ce qui nous permet de constater l’ampleur de l’immigration irlandaise avant la Grande Famine, sans toutefois mieux connaître le profil des individus ayant choisi de s’établir au Canada. Puis, l’historien Bruce S. Elliott, dans l’ouvrage Irish Migrants in the Canadas : A New Approach[7] cherche à mieux comprendre le réseau d’immigration créé par 775 familles protestantes originaires de Tipperary, en Irlande, et installées au Canada avant 1845. Toutefois, puisque l’étude d’Elliott concerne une population protestante originaire de North Tipperary, et que cette dernière s’installe majoritairement dans le Haut-Canada, elle ne nous renseigne que très peu sur l’établissement des Irlandais dans le Bas-Canada, hormis quelques références à la ville de Montréal.

Les études menées à plus petite échelle permettent toutefois de préciser quel genre d’individu immigre au Canada en plus de nous renseigner sur leurs motivations. Si Québec et New York sont les principaux ports d’accueil des immigrants irlandais, la ville de Montréal n’est pas pour autant en reste. En effet, en nous intéressant de plus près aux Irlandais venus s’installer au Canada avant la Grande Famine, nous constatons rapidement que Montréal attire énormément d’Irlandais, notamment en raison de la construction du canal de Lachine[8]. À cet égard, la création de journaux[9] et la mise sur pied d’associations[10] au cours des années 1820 et 1830 nous indiquent que plusieurs réseaux d’Irlandais s’organisent à Montréal. Dans un premier temps, nous avons donc été interpellés par ceux qui prennent le chemin de Montréal, alors en pleine transformation[11]. Si les études de Louis-Georges Harvey (2011), de Mary Haslam (2007) et de Wayne Timbers (2001) nous renseignent sur l’expérience irlandaise au Bas-Canada, elles demeurent toutefois axées sur les discours des dirigeants politiques et religieux de l’époque. Nous ne savons toujours pas quel est le profil des individus venus s’établir à Montréal. Par exemple, sont-ils en majorité catholiques ou protestants? Est-ce que ce sont seulement des journaliers qui ne font que passer pour travailler sur les chantiers? Pour en savoir un peu plus, nous avons dû nous pencher sur les travaux de Gillian I. Leitch, Rosalyn Trigger et Sherry Olson qui s’intéressent principalement aux Irlandais de confession catholique. Les deux premières[12] apportent de nouveaux éléments de compréhension quant à l’organisation des Irlandais, mais toujours, en grande partie, par l’entremise des responsables politiques ou religieux.

Dans les travaux portant sur les Irlandais du Canada au XIXe siècle de la géographe Sherry Olson, quelques observations concernent la population irlandaise catholique avant 1840. Grâce aux papiers de Bartholomew O’Brien, aubergiste et changeur d’argent, Olson reconstitue ce qu’elle appelle le « réseau social ethnicisé » dans lequel les Irlandais tendent à se regrouper et s’entraider lors des défaillances du marché. L’article « Silver and Hotcakes and Beer : Irish Montrealers in the 1840’s »[13], publié en 2013, met de l’avant les réseaux d’entraide au sein de la communauté irlandaise, encore au stade embryonnaire, au cours des années 1830 et 1840. Nous savons donc que plusieurs s’enracinent à Montréal et qu’ils s’organisent entre eux. Ils fondent, entre autres, des paroisses, des associations et des réseaux d’entraide.

Grâce à ces recherches, nous avons un portrait plus global de l’expérience irlandaise à Montréal. Cependant, nous ne savons toujours pas qui sont ces Irlandais qui immigrent à Montréal dans le premier tiers du XIXe siècle. Bien que nous avons vu qu’ils s’organisent principalement autour des préceptes de la religion catholique, que savons-nous sur ces individus? Par l’entremise des 770 mariages avec au moins époux de parents irlandais célébrés dans la paroisse Notre-Dame de Montréal, nous montrerons, par le nombre élevé de célébrations, que plusieurs Irlandais se trouvent effectivement à Montréal entre 1815 et 1834. Ensuite, nous allons circonscrire les profils de ces Irlandais à l’aide de quelques caractéristiques notées par le prêtre dans les registres paroissiaux.

Sources et méthodologie

L’Église Notre-Dame est la plus grande paroisse de Montréal au début du XIXe siècle. Nous avons donc choisi de dépouiller les registres paroissiaux de celle-ci où nous avons trouvé plusieurs centaines de mariages irlandais lors de notre premier survol pour les années 1815-1834. Bien que le mariage ne représente qu’un bref instant dans la vie de ces individus, il s’avère être un événement fondamental dans le processus d’enracinement des Irlandais au Canada. De fait, il contribue, entre autres, à former et consolider un réseau au sein de la diaspora irlandaise. Au total, nous avons dénombré 770 mariages comportant au moins un époux ou une épouse d’origine irlandaise sur 3997 unions au sein de la paroisse Notre-Dame de Montréal entre 1815 et 1834, ce qui représente 19.2 % des unions.

Dans ces registres on retrouve diverses informations qui apportent d’importantes précisions quant aux caractéristiques de ces Irlandais et Irlandaises dont la date du mariage et le nombre de bans, généralement 3. Les bans de mariage, annonçant les épousailles, sont publiés durant 3 semaines consécutives devant l’Église et s’il n’y a pas d’opposition, le mariage a lieu la semaine suivante. Le prêtre annonce ensuite le nom de l’époux, son métier, la paroisse où il habite, s’il a atteint la majorité, son statut matrimonial (est-il veuf?), le nom de ses parents et s’ils sont encore vivants ainsi que le lieu de résidence de ceux-ci. C’est principalement cette information qui nous permet de cerner les récents immigrants d’origine irlandaise puisqu’il est indiqué si les parents résident toujours dans la mère patrie. Les mêmes informations sont également disponibles en ce qui a trait à la future épouse. Nous avons donc récolté plusieurs données intéressantes qui permettent de mieux cerner les profils de ces individus. Puis, nous en savons aussi sur l’entourage des couples, car le prêtre mentionne les gens présents durant la cérémonie ainsi que le nom d’au moins 2 témoins, nécessaires pour valider le mariage. Il déclare ensuite qui est en mesure de signer et qui ne peut signer (y compris les époux). Enfin, nous voyons les signatures des époux et des témoins, à condition que ceux-ci sachent signer. Ces informations apportent d’importantes précisions quant aux caractéristiques de la population étudiée. Au final, nous avons retenu les époux et épouses ayant au moins un parent résidant dans un comté en Irlande lors du mariage pour prendre le pouls de cette population au début du XIXe siècle. Advenant qu’il s’agisse d’un second mariage, nous avons pris en compte seulement les veufs et les veuves ayant un époux, ou une épouse, décédé venant d’Irlande.

Les mariages entre 1815 et 1834

D’abord, comme nous le voyons dans le tableau 1, un bond important est signalé en 1818 alors que 11 mariages, comprenant au minimum un époux de parents irlandais, ont lieu à la paroisse Notre-Dame de Montréal. Une légère baisse est notable pour l’année 1819 avec seulement 6 mariages. Or, de 1820 à 1823, nous pouvons constater une nette progression (de 11 mariages à 43 mariages). Pendant ce temps, le gouvernement britannique sanctionne de nouvelles lois concernant l’immigration tout au long de la première moitié du XIXe siècle. Par exemple, en 1816, il impose des restrictions aux bateaux se dirigeant vers les États-Unis. En conséquence, les tarifs doublent, ce qui a pour effet d’accroître le nombre de migrants se dirigeant vers le port de Québec[14]. Le gouvernement britannique sanctionne également une nouvelle loi en 1823 qui augmente le tarif  des traversées vers Québec à 3,10 £[15]. Selon l’historien Robert J. Grace, les immigrants plus pauvres sont donc moins tentés par l’immigration[16]. Puis, une légère baisse pour 1824 et 1825 alors que l’année 1826 atteint de nouveaux sommets avec pas moins de 48 mariages avec au moins un époux de parents irlandais. Même si le nombre fluctue au cours des années, de plus en plus d’Irlandais débarquent à Québec, surtout à partir de 1822[17]. Il est grandement possible que plusieurs d’entre eux se rendent ensuite à Montréal pour s’y marier. De plus, en 1827, année où le gouvernement britannique lève les restrictions réglementant l’immigration, on note que 16,682 Irlandais arrivent au port de Québec[18], alors que seulement 32 mariages avec au moins un époux ou une épouse de parents irlandais ont lieu à la paroisse Notre-Dame de Montréal. L’année 1828 est le théâtre d’une baisse importante avec seulement 7 mariages irlandais tandis que de nouvelles lois entourant l’immigration sont mises en place. Beaucoup moins d’Irlandais arrivent donc à Québec, mais dès 1829 il y a un regain. En effet, on note 45 unions avec au moins un époux ou une épouse de parents irlandais alors qu’en 1830, nous en observons 52. Selon Robert J. Grace, le nombre d’immigrants irlandais augmente lors des périodes de mauvaises récoltes[19] alors que, comme nous l’avons mentionné plus haut, l’organisation pour envoyer davantage d’immigrants en Amérique du Nord se déploie.

Enfin, nous assistons à une forte progression des mariages irlandais entre les années 1831 et 1834 comme le démontre le tableau 1, particulièrement pour les années 1832 et 1833 alors que ces individus quittent l’Irlande dans un état d’urgence face aux épidémies de choléra qui causent des ravages. Ainsi, les Irlandais récemment mariés à Montréal sont bousculés en 1832 par l’arrivée massive d’immigrants dont plusieurs sont atteints du choléra lorsqu’ils atteignent l’île. À ce moment, Montréal est décrite par certains comme une ville en état d’alerte surtout au cours de l’été 1832[20]. En effet, la maladie du choléra terrifie les esprits alors que les gens doivent enterrer rapidement les morts[21]. Dans notre cas, les mariages irlandais célébrés à la paroisse Notre-Dame de Montréal bondissent et franchissent même la barre des 30 % de tous les mariages en 1832, 1833 et 1834. Au même moment, entre 1831 et 1834, environ 95,000 Irlandais débarquent au port de Québec[22].

En somme, il faut retenir l’importante fluctuation du nombre d’immigrants arrivant chaque année au port de Québec. Nous pouvons certainement penser que quelques-uns parmi ce nombre ont décidé de se rendre à Montréal pour travailler et se marier, mais il demeure tout de même difficile de le savoir, car nous ne savons pas exactement par quel port les époux et les épouses irlandais de la paroisse Notre-Dame de Montréal arrivent bien que celui de Québec soit le plus près. Il faut également tenir compte du fait que plusieurs Irlandais arrivent à Montréal après être passés, sans doute, par le port de New York ou celui de Saint John’s. Bien que nous ne pouvons être certains du lieu par lequel ils sont entrés en Amérique, au final, entre les années 1815 et 1834, il y a eu 770 mariages comprenant au moins un époux ou une épouse de parents irlandais à la paroisse Notre-Dame de Montréal.

Profils des époux et des épouses

Dans le cas des Irlandais qui se marient à la paroisse Notre-Dame de Montréal, les parents semblent toujours habités en Irlande bien que dans quelques cas, ils ont fait le voyage avec leurs enfants. En ce qui concerne notre population, 14 garçons et 95 filles sur nos 1540 individus sont mineurs et ils ont tous et toutes un parent ou un tuteur désigné. Malheureusement, l’âge exact des époux et des épouses n’est pas mentionné dans les registres paroissiaux, nous n’avons donc pas pu calculer l’âge moyen. Toutefois, les termes « majeur » ou « mineur » sont notés par le prêtre. Nous constatons donc que 98.2 % des époux ont l’âge de la majorité (au moins 21 ans) tandis que 87 % des épouses sont majeures au moment de l’union. Sur les époux de parents irlandais recensés dans notre corpus, 111 sont orphelins. Du côté des femmes, nous arrivons sensiblement au même résultat avec un total de 100 orphelines. Nous pouvons déduire que beaucoup sont orphelins assez tôt dans leur vie puisque cette information est, généralement, notée lors de leur premier mariage qui a lieu à Montréal.

Nous avons pu également comptabiliser les veufs et les veuves. Dans le cas de ces derniers, venus se marier  une seconde fois à Montréal, le prêtre indique la ville ou le pays d’origine du défunt époux. Ainsi, parmi notre corpus, 88 hommes sont veufs lors de leur second mariage à la paroisse Notre-Dame de Montréal pour un total de 11,4 %. Encore une fois, les statistiques sont assez similaires en ce qui a trait aux femmes puisque 81 des 770 femmes sont veuves pour un total de 10,6 %. Ces veufs et veuves ont quitté l’Irlande suite au décès de leur conjoint, espérant recommencer à neuf de l’autre côté de l’Atlantique. En effet, la possibilité d’immigrer est davantage considérée au cours des années 1820 et 1830. En effet, comme le souligne Jane Errington, de nombreux incitatifs pour émigrer, tels les sermons des prêtres et des publicités mettant en valeur le Canada, sont mis à la portée des Irlandais[23]. Désormais, le décès du conjoint ouvre la porte à un second mariage, non seulement en Irlande, mais également ailleurs.

Les comtés d’origine des époux et des épouses

Les tableaux 2 à 5 montrent le comté d’origine classé par province de quelques 645 époux dont les parents résident en Irlande. Au sein des 770 couples recensés, une faible proportion d’hommes non irlandais épousent des femmes irlandaises à Montréal soit : 9 Anglais, 4 Écossais, 3 Canadiens français et 1 Portugais. Ceux-ci ne sont donc pas inclus dans les tableaux 2 à 5. Du reste, nous n’avons pas inclus les individus dont le prêtre ne signale pas la ville ou le comté irlandais d’origine, qui ont des noms à consonance anglophone, mais qui proviennent d’autres villes en Amérique du Nord (6 provenant du Bas-Canada, 2 du Haut-Canada et 1 des États-Unis) puisque nous ne sommes pas certains qu’ils sont bel et bien d’origine irlandaise. En revanche, ils ont tous épousé des Irlandaises à la paroisse Notre-Dame de Montréal. De plus, 99 époux sur les 770 mariages recensés n’ont pas de ville ou de comté natal inscrit à leur registre de mariage, ils ne sont donc pas inclus dans les tableaux, mais ils ont tous épousé des femmes irlandaises. Au final, nous avons pu retenir 645 époux irlandais dans le but de mieux connaître leur lieu d’origine.

Les tableaux 1 à 4 montrent les comtés d’origine des époux irlandais entre les années 1815 et 1834. Globalement, ces données nous indiquent que les Irlandais en provenance des comtés de Cavan, Tipperary, Cork, Wexford et Antrim immigrent et se marient en plus grand nombre à Montréal. Les Irlandais viennent donc de différents comtés et provinces. Ils ne semblent pas provenir d’un réseau déjà établi à Montréal puisque nous y retrouvons des gens de partout en Irlande. Au total, ce sont les époux des comtés de la province de Leinster qui se marient le plus entre les années 1815 et 1834 (220 époux sur les 645 recensés). La province d’Ulster suit en deuxième avec 208 époux. En ce qui concerne les deux autres provinces, ce sont 144 hommes en provenance du Munster et 73 pour le Connacht entre les années 1815 et 1834. Pourquoi des gens de tels comtés irlandais se marient-ils à Montréal plutôt que d’autres? Il est difficile de répondre à cette question, mais nous pouvons émettre quelques hypothèses. D’ailleurs, il faut savoir que l’immigration irlandaise au Canada au début du XIXe siècle est essentiellement protestante. Dans le cas de Leinster, se peut-il que la proximité avec le port de Dublin facilite l’immigration de plusieurs Irlandais vers l’Amérique? Se peut-il, dans le cas de la province d’Ulster, où l’on retrouve plus de protestants que dans les autres provinces, que les catholiques habitant cette province partent en plus grand nombre vers l’Amérique en raison d’un réseau déjà établi? Est-ce que les Irlandais catholiques savent, dès le départ, que Montréal est une ville majoritairement de confession catholique et qu’ils pouvaient s’y marier? Ou est-ce une fois arrivé en Amérique qu’ils se rendent à Montréal? Est-ce qu’ils entendent parler de cette ville par l’entremise d’un proche? Malheureusement, les registres paroissiaux ne nous indiquent pas pourquoi un individu d’un comté plutôt que d’un autre se marie à Montréal.

Pour les mêmes raisons citées plus haut, nous n’avons pu retenir toutes les épouses. Au total, nous avons compté 572 épouses de parents irlandais. Le comté de Cavan arrive également en tête chez les femmes, mais avec une marge beaucoup plus grande, car pas moins de 66 d’entre elles affirment que leurs parents y habitent. Loin derrière, en deuxième, est le comté de Longford avec 39 individus. Ensuite, Tipperary, King’s et Antrim sont les comtés les plus mentionnés par les épouses lors du mariage. Au final, nous retrouvons une grande diversité parmi les comtés des épouses même si elles déclarent venir en plus grand nombre des provinces de Leinster et d’Ulster entre les années 1815 et 1834. Nous pouvons donc conclure que les comtés d’origine les plus mentionnés lors des mariages par les époux et les épouses ne sont pas tout à fait les mêmes. Si Cavan arrive en tête de liste pour les hommes et les femmes, les comtés de Cork et Wexford s’avèrent plus mentionnés par les hommes à Montréal que les femmes. En somme, nous observons certaines disparités entre les époux et les épouses en ce qui concerne le comté d’origine. Si certains comtés sont mentionnés le même nombre de fois ou presque, d’autres s’avèrent beaucoup plus importantes du côté des hommes que des femmes et vice versa. Aussi, ces résultats vont dans le sens des affirmations du premier agent d’immigration au Canada, A.C. Buchanan[24]. Il faut mentionner que Buchanan est un Irlandais protestant et il encourage davantage l’immigration protestante[25]. Comment se fait-il alors que de nombreuses Irlandaises catholiques se marient à Montréal? En fait, comme pour les époux, nous détenons peu d’indices concernant les motivations précises de ces femmes. Comme le mentionne Jane Errington, il est fort probable que l’influence d’un proche joue un rôle important dans la décision de quitter l’Irlande pour s’établir en Amérique et s’y marier[26].

En somme, des Irlandais de chaque province se marient à Montréal bien que celles du Leinster et d’Ulster sortent du lot. De plus, nous constatons une importante diversification dans les comtés d’origine une fois plus d’Irlandais à Montréal, surtout à partir de 1825. Les lettres en provenance de Montréal, le bouche-à-oreille, les brochures et les sermons contribuent à ce que de plus en plus d’Irlandais des quatre provinces s’y rendent.

Les professions des époux

Les prêtres accordent une grande importance à la profession des hommes. En effet, lorsqu’ils omettent d’écrire celle de l’époux ou du père de l’épouse dans le registre de mariage, ils l’ajoutent à la toute fin du texte. Les mariages d’Irlandais catholiques entre 1815 et 1820 concernent majoritairement des sous-officiers, des soldats du rang et des journaliers[27]. Toutefois, le type d’immigrant se diversifie au début des années 1820. Car, comme nous le voyons dans le tableau VI, davantage d’Irlandais journaliers ou cultivateurs se marient à Montréal au détriment des métiers de l’armée, ce qui abonde dans le sens des résultats obtenus par Jean-Claude Robert au terme de son étude sur les structures socioprofessionnelles de la région nord de Montréal[28]. Cependant, il faut souligner qu’il n’est pas rare de trouver des professions telles que marchand, commerçant ou épicier, accolé aux noms des époux. Après tout, Montréal est une ville où l’activité commerciale constitue le secteur le plus important[29]. Toutefois, des artisans se marient aussi tels des cordonniers, des tonneliers et des tailleurs ce qui rejoint le constat de Peter Gossage dans son étude sur les familles de Saint-Hyacinthe au XIXe siècle : « In agricultural communities, people needed land to form a family; in craft communities, a skill »[30].Il semble alors que la plupart des agriculteurs doivent se tourner vers des terres en périphéries de Montréal s’ils souhaitent vivre de ce métier et c’est ce qui peut expliquer le déplacement des agriculteurs irlandais. D’un autre côté, les commerçants et artisans ont développé des habiletés plus adéquates pour la ville.

Une difficulté importante est survenue lors de notre dépouillement puisqu’à compter de 1829, les professions des époux sont de moins en moins prises en compte pour finalement disparaître en 1830. Désormais, les prêtres ne notent que dans certains cas, la profession du père de l’époux ou de l’épouse. Aussi, quelques célébrants prennent en compte seulement les métiers reliés à l’armée après 1830.

Les témoins

Un autre aspect intéressant qui nous permet d’élargir nos connaissances sur l’entourage des couples est la présence de témoins lors des mariages. Au moins deux témoins sont nécessaires pour qu’un mariage soit valide selon le Décret Tametsi. D’ailleurs, la présence de témoins vient régulariser les mariages et met un frein aux célébrations clandestines, sans témoin. Désormais, le prêtre et les témoins sanctionnent par écrit le mariage. En soi, témoigner lors d’un mariage ne révèle pas nécessairement une proximité entre les nouveaux époux et les témoins, car certains doivent n’y voir qu’une obligation. En revanche, la récurrence de certains individus irlandais comme témoins lors des mariages nous sensibilise au développement d’un réseau dans lequel des gens semblent prendre sous leurs ailes les immigrants récemment arrivés[31]. Nous observons donc qu’un certain réseau se crée autour de la pratique familiale qu’est le mariage. Dans l’ouvrage de Peter Gossage sur la population de Saint-Hyacinthe, l’auteur mentionne que le mariage « established complex webs of social interaction involving not just husbands and wives but wider networks of kin and community » [32]. En effet, en étudiant les témoins lors des mariages, nous remarquons qu’un large éventail d’individus participe aux cérémonies, mais qu’environ 40 % des mariages impliquent des membres de la famille des époux et des épouses. Par exemple, pour l’année 1824, sur 39 mariages avec au moins un Irlandais, 15 comportent au moins un membre de la famille des mariés comme témoin, pour un total de 38,4 % des mariages. Pour 1825, ce sont 13 mariages sur 32 où le prêtre signale la présence d’au moins un membre de la famille comme témoin. Si on avance un peu plus dans les années, nous remarquons une diminution des membres de la famille lors des mariages. Ainsi pour l’année 1830, 17 mariages sur 52 comportent au moins un membre de la famille présent comme témoin pour un pourcentage de 32.6 % tandis qu’en 1831, seulement 19 mariages sur 79 ont été célébrés devant un membre de la famille (24 %). Nous ne pouvons savoir exactement pourquoi le nombre diminue, mais il est possible que plus de gens arrivent seuls puisqu’il y a de davantage d’Irlandais à Montréal prêts à aider les nouveaux arrivants.

En conclusion, les registres paroissiaux nous renseignent de plusieurs manières sur les Irlandais de Montréal. En premier lieu, nous avons pu comptabiliser 770 mariages avec au moins un Irlandais comme époux. Nous observons une forte progression au fur et à mesure que les années passent alors qu’un effet d’entraînement se fait sans doute sentir. Puis, à l’aide des nombreuses informations colligées par le prêtre, nous sommes en mesure de rendre compte de certaines caractéristiques communes aux Irlandais, en particulier s’ils sont majeurs ou mineurs, veufs ou veuves, orphelins ou orphelines. De plus, nous pouvons cerner les comtés et les provinces les plus susceptibles de fournir de futurs époux et épouses. Enfin, le statut socioprofessionnel des époux est mieux défini. Au final, les pratiques familiales, dont le mariage fait partie, provoquent un certain rassemblement autour de cet événement. Un couple qui décide de se marier à l’Église catholique ne peut le faire seul. D’abord, un prêtre doit y participer, mais également des témoins qui viennent sanctionner le mariage, ce qui permet aux individus impliqués de tisser des liens entre eux.

Nous aimerions pousser l’analyse plus loin en abordant l’enracinement de ces couples à Montréal à l’aide des registres de baptême. Ceux-ci viennent témoigner d’un enracinement plus long de certains couples, car l’épouse donne naissance à au moins un enfant dans la paroisse Notre-Dame de Montréal. En plus de retrouver certaines caractéristiques sur les mariés, plus brèves, que dans les mariages, les registres de baptême révèlent le nom des parrains et des marraines. Ces informations permettent de rendre compte de l’importance des liens qui se développent autour des pratiques familiales dont le baptême fait également partie.

*Consulter la version PDF pour avoir accès aux tableaux en annexe


  • [1] Robert J. Grace, The Irish in Mid-Nineteenth Canada and the Case of Quebec: Immigration and Settlement in a Catholic City, Tome 1, thèse de PHD (histoire), Québec, Université Laval, 1999, p.45
  • [2] Gwen Barry, Ulster Protestant Emigration to Lower Canada, Nouvelle-Écosse, Evans Book, 2003 54 p.; Lucille H. Campey, Atlantic Canada’s Irish Immigrants, A fish and Timber Story, Toronto, Dundurn, 2016, 423 p., Roland Viau, Du pain ou du sang : les travailleurs irlandais et le Canal de Beauharnois, Beaconsfield, Presses de l’Université de Montréal, 2014, 321 p.
  • [3] Robert J. Grace, Op., cit., p.50
  • [4] Sherry Olson, «Silver and Hotcakes and Beer: Irish Montreal in the 1840’s» dans Canadian Ethnic Studies, Numéro 1-2, 2013, p.186
  • [5] Donald Akenson, Being Had: Historians, Evidence and the Irish in North America, Port Credit, P.D. Meany Publishers, 1985, 243 p.
  • [6] Cecil J Houston et William J. Smyth, Irish Emigration and Canadian Settlement: Patterns, Links and Letters, Toronto, University of Toronto Press, 1990, 370 p.
  • [7] Bruce S. Elliott, The Irish Migrants in the Canadas: A New Approach, Montreal et Kingston, McGill Queen’s University Press, 2004, 408 p.
  • [8] Voir Roland Viau, op., cit., 321 p. et l’article de Dan Horner, « Solemn Processions and Terrifying Violence: Spectacle, Authority, and Citizenship during the Lachine Canal Strike of 1843 », Urban History Review, Volume 38, Numéro 2, printemps 2010, p.36-47
  • [9] À première vue, la fondation d’un journal comme le Vindicator en 1828 démontre que l’expérience irlandaise prend de l’ampleur au Bas-Canada. Le souci de rendre compte des enjeux touchant la population irlandaise justifie la publication d’un tel journal. Comme l’ont démontré les historiens Louis-Georges Harvey («L’exception irlandaise»: la représentation de l’Irlande et des Irlandais dans la presse anglophone du Bas-Canada, 1823-1836», Cahiers des Dix, Vol. 65, 2011, p.117-139) et Mary Haslam «Ireland and Quebec 1822-1839: Rapprochement and ambiguity», The Canadian Journal of Irish Studies, Volume 33, no 1, Printemps 2007, p.75-81), le Vindicator s’avère davantage un moyen d’expression pour les élites de l’époque qui se disputent l’appartenance des Irlandais : les Patriotes les perçoivent comme des Canadiens tandis que les Loyalistes les considèrent comme des sujets britanniques.
  • [10] La fondation de la Saint-Patrick’s Society of Montreal en 1834, entre autres, est un bon indicateur que les Irlandais s’organisent et s’enracinent à Montréal.
  • [11] Robert C.H Sweeny. Why Did We Choose to Industrialize?, Montreal, 1819-1849, Montreal and Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2015, 456 p.
  • [12] Concernant l’identité irlandaise et la foundation des paroisses voir : Gillian I. Leitch Community and Identity in 19th Century Montreal: The Founding of Saint Patrick’s Church, mémoire M.A (histoire), Ottawa, Université d’Ottawa, 1999, 193 p. et Rosaly Trigger, The Role of the Parish in Fostering Irish-Catholic Identity in 19th Century Montreal, Mémoire de M.A. (Géographie), Université McGill, 1997, 144 p.
  • [13] Sherry Olson, Op., cit p.179-201.
  • [14] Kerby A. Miller, Emigrants and Exiles: Ireland and the Irish Exodus to North America, New York, Oxford University Press, 1985, p.194
  • [15] Robert J. Grace, Op., cit., p.54
  • [16] Ibid., p.54
  • [17] Ibid., p.54
  • [18] Ibid., p.55
  • [19] Ibid., p.51
  • [20] Le climat est tendu à Montréal en 1832 alors que des élections ont lieu. Le choléra fait plus de 3000 morts.
  • [21]France Galarneau, « L’élection partielle du quartier-ouest de Montréal en 1832 : analyse politico-sociale », Revue d’histoire de l’Amérique française, Volume 32, Numéro 4, mars 1979, p.565-584.
  • [22] Robert J. Grace, Op., cit., p.45
  • [23]Jane Errington, Emigrant Worlds and Transatlantic Communities; Migration to Upper Canada in the First Half of the Nineteenth Century, Montreal et Kingston, McGill Queen’s University Press, 2007,  p.17-18
  • [24] Dans leur ouvrage sur l’immigration irlandaise, Cecil J. Houston et William J Smyth souligne, à l’aide du Emigration Commissioners Reports to the Secretary of State for the Colonial Department 1831-1832, que A.C. Buchanan mentionne “Very many respectable and wealthy farmers came out this year from almost every portion of Ireland, but more particularly from the counties of Armagh, Fermanagh, Cavan, Leitrim, Mayo, Sligo, Tyrone, Dublin, Limerick and Wexford.” Dans cette énumération faite par Buchanan, 4 comtés sont de l’Ulster, 3 du Connacht, 2 de Leinster et 1 du Munster. Bien que 3 comtés du Connacht soient observés par Buchanan, l’Ulster demeure la province la plus importante en ce qui a trait à l’immigration au Canada, ce qui va dans le sens de nos résultats. Par contre, Buchanan évoque le Canada et non pas spécifiquement Montréal comme dans notre étude ce qui peut expliquer le fait que la province de Leinster se trouve affaiblie. La paroisse Notre-Dame de Montréal est catholique, il est donc normal d’y retrouver davantage d’Irlandais catholique en provenance de la province de Leinster, entre autres.
  • [25] J.I Little, «A.C Buchanan and the Megantic Experiment: Promoting British Colonization in Lower Canada» dans Histoire Sociale/Social History, vol XLVI no 92, Novembre 2013.
  • [26] Jane Errington, Op., cit., p.3
  • [27] D’ailleurs, il faut souligner que le terme « journalier » est généraliste et peut référer tant à un individu qui sert d’aide pour labourer une terre ou à une personne qui travaille sur un chantier de construction.
  • [28] Jean-Claude Robert, « Aperçu sur les structures socioprofessionnelles des villages de la région nord de Montréal durant la première moitié du XIXe siècle. », Cahiers de géographie du Québec, Département de géographie de l’Université Laval, Volume 28, numéro 73-74, 1984, p.63-72.
  • [29] Jean-Paul Bernard, Paul-Andre Linteau et Jean-Claude Robert, « La structure professionnelle de Montréal en 1825 », Institut d’histoire de l’Amérique française, Volume 30, numéro 3, décembre 1976, p.388.
  • [30] Peter Gossage, Families in transition. Industry and Population in Nineteenth-Century Saint-Hyacinthe, Montreal, McGill-Queen’s University Press, 1999, p.79.
  • [31] Les témoins récurrents lors des mariages recensés dans notre étude sont : Patrick Brennan, John Ferns, Patrick Phelan, James Kavanagh, John Donnollan, John Cassidy, Gregory Burns, William Dunn, James Deegan, Martin Dunn, Patrick Derragh, Henry McGill, Henry Ferns, Joseph Donovan, Thomas Battle, William Donovan, Patrick Duggan, Thomas Doyle qui ont tous été témoins à au moins trois mariages. Certains noms sont toutefois écrits de différentes manières selon le registre de mariage. De plus, il se peut que certains individus aient le même nom. En somme, nous voyons que de possibles liens se créent entre ces individus autour du mariage.
  • [32] Peter Gossage, Op., cit., p.79
  • [33] Nous avons ajouté la ville de Louth, ville natale de Pat Conney, qui se situe dans le Leinster. Celui-ci s’est marié dans la paroisse Notre-Dame de Montréal en 1834.
  • [34] Nous avons ajouté 1 époux pour l’année 1820. Sa ville natale n’est pas précisée dans le registre, seulement la province de Munster.