Compte-rendu: Thériault, Joseph Yvon et Jean-François Laniel (dirs.). Le Québec et ses autrui significatifs, Montréal, Québec-Amérique, 2021, 447 p.

Philippe Pinet
Université du Québec à Montréal

Le livre Le Québec et ses autrui significatifs, publié dans la collection « Débats » de la maison d’édition Québec-Amérique, est le plus récent effort de reconsidération multidisciplinaire (histoire, langue, littérature, sociologie, science politique, économie et théologie) des fondements de l’identité collective québécoise.  Il s’agit des actes du colloque du même nom ayant eu lieu à l’UQÀM au mois de mai 2018. Jean-François Laniel, sociologue et professeur adjoint à la Faculté de théologie de l’Université Laval, et Joseph Yvon Thériault, professeur retraité de sociologie politique à l’UQÀM, assurent l’édition des 27 textes (sous-divisés en neuf parties) composant l’ouvrage.

Le terme « autrui significatif » est emprunté à la tradition psychosociale de l’interactionnisme symbolique et avance l’idée selon laquelle l’identité individuelle se construirait dans l’interaction avec un autrui symbolique extérieur à sa propre identité. Ainsi appliquée à la question identitaire québécoise, cette notion permettrait, selon les auteurs, « d’ajouter une couche compréhensive à la nation, celle de sa dette envers les autrui » (p. 15). Les autrui dont il est question sont donc tous étrangers au Québec ; ils sont des pays, des processus, ou encore des intellectuels. L’objectif du livre est là : étudier les apports externes à la mythologie nationale québécoise, pour ainsi mieux comprendre « ce qui lui a permis d’intérioriser des images extérieures à son imaginaire » (p. 17).

Bien qu’il ne soit pas structuré selon une chronologie explicative, le livre s’ancre dans une perspective historique claire. La forte majorité des contributions tirent d’un passé référentiel le fil d’Ariane d’une historicité de l’altérité propre à la construction identitaire nationale ; c’est dans l’exemple historique que se pondère l’effet qu’a l’autrui significatif sur « l’univers de sens québécois » (p. 15).

La figure anglaise est la toute première figure d’autrui à laquelle a dû faire face le Québec (« Dans le ventre d’Albion », Chevrier), puisque c’est en opposition aux libertés anglaises – caractérisées après la Conquête par l’Acte constitutionnel de 1791, et l’octroi par les Anglais d’une assemblée législative – que les Canadiens prennent conscience de leur existence nationale.

Le catholicisme, « l’autrui complexe » (Mager), et la France arrivent ensuite presque simultanément, « comme une suite ou un repli par rapport aux éléments désastreux, pour la nationalité naissante, ayant conduit à l’Acte d’Union » (p. 19). Ensemble, ils sont les autrui les plus significatifs du Québec pendant le siècle du Canada français (1840-1960) en raison de leur communauté d’intérêts dans la reconstruction sociale de la civilisation au Bas-Canada (Turcotte).

Quant à l’autrui étatsunien, Laniel et Thériault y voient d’abord une valeur refuge à l’époque de l’échec du rêve anglais d’autonomie politique des Patriotes (1826-1840), et ensuite un repoussoir du fait de sa langue, de sa religion, de son industrialisme urbain, et de son impérialisme post Seconde Guerre mondiale. Ce n’est qu’après les échecs référendaires que l’autrui américain positif (l’américanité) réapparaît à un moment où les Québécois tentent « d’y puiser l’hypermodernité d’un Québec pluriel et civique » (p. 20).

C’est ensuite face au miroir canadien que se façonne l’identité québécoise. L’autrui canadien présenté dans l’ouvrage regroupe en son sein autant la francophonie canadienne que le Canada anglais puisqu’avant d’être « Québécois » ou « Canadiens-français », les Français d’Amérique étaient « Canadiens », vocable de l’altérité vis-à-vis l’autrui anglais. Or, à l’approche du XXe siècle, encouragé par l’affirmation souverainiste et par le Canada multiculturel de la Charte canadienne des droits et libertés de 1982, l’autrui britannique se glisse graduellement dans l’autrui canadien-anglais (Létourneau et Couillard).

L’intellectuel enrichissant « l’arrière-fond de nos représentations » intervient quant à lui dans l’ouvrage pendant le siècle du Canada français. « L’autrui intrigué » est étudié selon les figures d’Alexis de Tocqueville (Corbo), de l’historien américain Francis Parkman (Dorais) et du politologue français André Siegfried (Fabre), alors que « L’autrui savant » prend forme dans les travaux du sociologue américain Everett Hughes (Vienne) et dans le réseau international du sociologue français Henri Desroches (Logo).

Malgré la variété thématique à l’œuvre dans Le Québec et ses autrui significatifs, force est d’admettre que la démarche guidant la délimitation dudit autrui qui y est faite doit être interrogée. A priori, l’idée d’appliquer à l’échelle collective – sociétale et nationale – une théorie personnaliste comme celle de l’interactionnisme symbolique semble ouvrir la voie à une analyse riche ; en situant les origines de la construction personnelle et sociale au niveau de l’interaction avec l’autre, elle suppose que l’intériorisation de cette dite interaction contribuerait à intégrer individuellement la société tout en la modifiant (p. 14). Néanmoins, en portant leur regard exclusivement vers l’extérieur, les auteurs ont laissé de côté une part cruciale du processus de construction identitaire : l’interaction avec l’autrui interne. À ce titre, le choix d’écarter les apports des autrui internes d’un débat sur la construction d’un soi identitaire et national est compréhensif – dans la mesure où les interactions entre la majorité culturelle et ses contreparties minoritaires sont reléguées par les auteurs aux nombreuses recherches déjà existantes sur l’interculturalisme –, mais dommage. 

Laniel et Thériault expliquent vouloir éviter une piste dangereuse : celle d’une discussion sur la diversité interne excluant « du champ national les groupes ne participant pas de la majorité (culturelle) historique » (p. 15). Or, en voulant éviter le piège d’un récit national traditionnellement autoréférentiel, se méfiant de l’Autre considéré comme un obstacle « au déploiement de sa propre historicité » (p. 15), les auteurs de l’ouvrage se mirent justement dans les autrui significatifs participant à leur manière à la majorité (culturelle) historique ; les autrui significatifs étrangers retenus (anglais, françaiset catholiques) occupent une place prépondérante au détriment d’autres concepts et figures qui auraient mérité un traitement plus substantiel. Ainsi, malgré le fait que les auteurs affirment ne pas vouloir procéder à une classification des autrui significatifs (p. 18), certains autrui apparaissent plus significatifs que d’autres (p. 14).

Ce refus de classification, mêlé à la décision de se mirer dans l’étranger outre-frontières, mène à des exclusions. Par exemple, la littérature, « haut lieu d’interaction symbolique » (p. 21) intègre la démarche en écartant la littérature migrante ; « Le voisin considérable américain » (Chassay), Michel Tremblay (Philippe) et Saint-Denys Garneau (Biron) se voient tous priorisés au détriment des Dany Laferrière, Kim Thuy, Régine Robin, ou Wajdi Mouawad. Les Autochtones aussi se voient relégués au statut d’autrui interne. Pourtant, remarquent les auteurs, l’interaction de l’imaginaire identitaire de ces derniers avec celui des Québécois est multiple : enracinement, survivance, catholicité, francité, négation du dialogue avec le colonisateur, etc. Selon eux, les Autochtones constitueraient justement un autrui tel qu’il ne pourrait qu’être étudié séparément. 

L’idée du livre est de rendre compte de la manière dont « le Québec s’est miré dans des conversations extérieures », certes, et son apport en la matière est considérable. Les auteurs contribuent effectivement à cerner une nouvelle facette de l’identité nationale québécoise, celle de sa dette envers certains autrui significatifs étrangers à son propre imaginaire collectif ; il n’en demeure pas moins que « l’étranger », tel qu’il est défini par les auteurs, aurait gagné à être extrapolé au-delà de son interprétation stricte pour être appliquée à ceux qui peuvent être considérés comme « étrangers » à l’intérieur même des frontières nationales et culturelles du Québec. En somme, la notion d’une interaction symbolique de l’autrui interne (interculturel) avec l’autrui externe (étranger) dans l’imaginaire identitaire québécois aurait mérité d’être au moins sommairement abordée pour rendre compte de l’apport de la diversité culturelle interne (ex. : les Anglo-Québécois, les Autochtones, les groupes issus de l’immigration, etc.) sur la construction de l’identité nationale québécoise.