HARPER, Kyle, Comment l’Empire romain s’est effondré : Le climat, les maladies et la chute de Rome, Paris, La Découverte, 2019, 544p.

ALEXANDRE BLIER

Université du Québec à Montréal

Dans son ouvrage de synthèse, l’américain Kyle Harper, spécialiste en histoire romaine tardive et professeur à l’Université d’Oklahoma, dresse avec habileté le portrait de la chute de l’Empire romain sous un angle novateur : le rôle du climat et des maladies. Bien que son travail ne contredit pas les thèses de l’historien anglais Edward Gibbon, véritable père de cette grande question historiographique, il la réactualise grâce à l’utilisation de nouvelles technologies.[1] En effet, les historiens peuvent aujourd’hui s’appuyer sur les avancées de la recherche microbienne et de la science du climat, notamment sur la dendrochronologie et l’étude des calottes glaciaires. Tout au long de son étude, l’historien américain intègre ces nouveaux outils à son analyse de l’Empire romain, posant ainsi un regard neuf sur son déclin. Cherchant à éviter l’écueil d’une explication trop déterministe, il se garde cependant d’en faire le centre de son argumentaire. Pour lui, ces nouvelles informations doivent être croisées avec les données archéologiques et les récits des grands auteurs de l’époque. À cet égard, il faut saluer la richesse des annexes et de la bibliographie, ainsi que les nombreux tableaux présents à l’intérieur de chacun des chapitres, qui facilitent la compréhension de certains concepts climatologiques et microbiens importants.

Le principal argument d’Harper repose sur l’idée que le climat a toujours eu une influence importante dans l’histoire romaine. Ce facteur exogène aurait agi comme « un véritable joker » (p.51). D’abord favorable aux Romains lors de l’expansion de leur empire, durant ce que les spécialistes du climat appellent « l’Optimum climatique romain », il fut également l’un des responsables de la destruction de celui-ci.[2]

La deuxième thèse formulée par l’historien américain est que les maladies infectieuses sont elles aussi une cause majeure dans la chute de l’Empire romain. Selon Harper, elles auraient même eu un impact beaucoup plus important que les changements climatiques. Néanmoins, il  faut noter que ces deux facteurs sont liés. Par exemple, la peste justinienne du VIe siècle a pu voir le jour en raison d’un contexte climatique favorable au développement de nouvelles maladies.

La démonstration de Harper s’articule autour de quatre moments importants qui marquent la fin de l’histoire romaine. D’abord le règne de Marc-Aurèle, qui signale les premières difficultés de l’Empire, liées, entre autres, à l’arrivée de la peste Antonine, première maladie pandémique affectant le monde méditerranéen. Ensuite, au IIIe siècle, l’Empire est frappé par des sécheresses et la résurgence de certaines maladies. Afin de faire face aux nouvelles réalités démographiques et environnementales, l’État établit plusieurs réformes administratives, militaires, religieuses et fiscales, menées par des empereurs autoritaires comme Dioclétien et Constantin. À la fin du IVe et au début du Ve siècle, l’Empire entre dans une période de chaos politique. Les peuples des steppes eurasiennes pénètrent dans l’Empire en le ravageant. Enfin, en Orient, il y a en quelque sorte une renaissance de l’Empire romain, qui connait une expansion sous Justinien au VIe siècle. Or, les catastrophes environnementales répétées viennent mettre fin à cette prospérité. Ainsi débute une période de refroidissement climatique s’échelonnant du Ve au VIIIe siècle, que Harper qualifie de « petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive ». C’est dans ce contexte climatique qu’émerge la peste bubonique. Responsable de la mort de près de la moitié de la population de l’Empire romain au milieu du VIe siècle, elle apparait comme un véritable coup de grâce.

Harper intègre les changements climatiques et les maladies pour affiner l’interprétation des causes de l’effondrement de la Rome impériale. Ses détracteurs pourraient être tentés d’y voir un certain déterminisme, mais au contraire, il se distancie d’un tel schéma narratif tout au long de son ouvrage. En effet, bien qu’il adopte une approche ouverte à la question environnementale, l’activité humaine reste au centre de son analyse. Il démontre cependant que les données géophysiques ne peuvent plus être ignorées pour expliquer la chute de l’Empire romain. Entre la fin de l’Optimum climatique et le début d’une période plus froide, où les déserts se sont étendus, le déclin de Rome connait clairement un tournant (p.94). Pour illustrer la nuance de son propos et sa rigueur méthodologique, un des meilleurs exemples a trait à la présentation de l’Empire de Justinien. Durant ce règne, l’Empire fait face aux pires catastrophes naturelles du VIe siècle, mais grâce aux politiques de l’empereur, il est en mesure de se relever des effets de la peste et des changements climatiques (p.355). Ainsi, pour Harper, même si l’environnement a grandement contribué à saper la puissance de l’Empire romain, sa chute est avant tout le résultat de facteurs humains (p. 343). 

Au fil de cette lecture, on peut rapidement constater que Kyle Harper s’inscrit dans le courant de Bryan Ward-Perkins.[3] Il adhère à cette théorie de la fin du progrès matériel, à un retour en arrière sur le plan technologique comme des marqueurs de la chute de Rome. C’est pourquoi, comme Ward-Perkins, il s’intéresse à la démographie et à l’économie des derniers siècles de l’Empire romain. Harper suggère que ces deux aspects sont directement liés à l’impact des changements environnementaux. Le système économique méditerranéen, développé par les Romains, fut favorisé par des conditions climatiques idéales. En revanche, ce réseau économique complexe a également accentué les conséquences des catastrophes épidémiques sur la santé démographique du monde gréco-romain.

En somme, grâce à cette édition traduite de l’anglais par Philippe Pignarre, l’historiographie française peut désormais profiter des apports de Kyle Harper. La préface rédigée par Benoît Rossignol est un véritable atout à l’ouvrage. Elle nous aide à replacer les thèses de Harper dans une école de pensée plus globale sur l’histoire de l’environnement. Bref, cet ouvrage constitue un apport précieux à l’historiographie de l’Antiquité tardive. Il nous montre qu’il n’est plus possible d’aborder la question de la chute de Rome, et plus largement l’étude du passé, sans considérer la question environnementale. De plus, en structurant sa démonstration autour de quatre moments clés de l’histoire romaine tardive, Harper ancre son analyse dans la longue durée. Ce cadre chronologique rend légitime l’usage des sources climatiques, puisque celles-ci ne peuvent pas être interprétées autrement que sur le long terme. Dans le contexte actuel, cet ouvrage nous donne également matière à réfléchir, puisque nous ne sommes pas dans une situation si différente de celle des Romains du VIe siècle. Comme ces derniers, l’espèce humaine devra s’adapter et faire face à de nombreux défis environnementaux au cours des prochaines décennies.


  • [1] Edward Gibbon, The History of the Decline and Fall of the Roman Empire (vol. I, 1776; vols. II, III, 1781; vols. IV, V, VI, 1788–1789), London: Strahan & Cadell.
  • Au 18e siècle, Gibbon avançait l’idée d’une chute plus ou moins brutale de l’Empire romain.
  • [2] L’Optimum climatique romain est cette période où l’Europe a connu un climat inhabituellement chaud entre 250 av. J.-C. et 400 apr. J.-C., correspondant ainsi aux moments d’expansions et de déclin de Rome.
  • [3] Bryan Ward-Perkins, The Fall of Rome: And the End of a Civilisation, Oxford, 2005, 239p.