Compte-rendu : Michelin, Franck. La guerre du Pacifique a commencé en Indochine, 1940-1941, Paris, Passés Composés, 2019, 317p.

Julien Lehoux
Université du Québec à Montréal

Le 8 décembre 1941, le Japon déclare la guerre aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et aux Pays-Bas en lançant plusieurs attaques simultanées sur leurs colonies en Asie. Dans l’historiographie de la Deuxième Guerre mondiale, cette date marque le début de la guerre du Pacifique. Cependant, Franck Michelin argumente dans son nouveau livre, La guerre du Pacifique a commencé en Indochine, une réévaluation temporelle du conflit qu’il fait commencer vers l’année 1940, au lieu de 1941. Michelin est chercheur associé à l’Institut d’Asie orientale, à la Maison franco-japonaise et à la Sorbonne en plus d’être professeur d’histoire à l’université de Teikyō à Tokyo. Il cumule ainsi plusieurs années de recherche sur les relations internationales japonaises.

Ce premier ouvrage pour Michelin, qui est une version remaniée de sa thèse doctorale sur l’invasion de l’Indochine par les troupes japonaises en 1940, constitue un ajout important dans l’historiographie du front asiatique de la Deuxième Guerre mondiale par son utilisation simultanée de sources françaises, anglaises et japonaises. En effet, jusqu’à maintenant très peu d’experts ont pris la peine de faire une étude transnationale de cet évènement, qui semble isolé du reste de la Guerre du Pacifique. L’historiographie française, en outre, tend à traiter les deux évènements de façon séparée et préfère se concentrer principalement sur les causes de l’invasion de l’Indochine ; tandis que cette dernière ne suscite que peu d’intérêt chez les historiens d’autres pays. Autant les chercheurs américains que japonais ont une approche historiographique largement centrée sur leur propre participation à la guerre. Ainsi, alors que l’invasion de l’Indochine française par le Japon passe plutôt inaperçue dans l’ensemble de la Guerre du Pacifique, l’auteur tente de démontrer que ce premier conflit marque significativement le début de cette guerre. Pour Michelin, l’invasion de la colonie française est la première étape d’un retrait complet de la présence occidentale dans toute l’Asie du Sud-est. Il argumente ainsi que c’est seulement après l’invasion de la péninsule que les États-Unis, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas portent leur attention pour la première fois sur le front asiatique.

Son argumentation se fait selon une approche chronologique des évènements qu’il divise en huit chapitres. Les deux premiers consistent en une mise en contexte générale de la situation diplomatique et militaire entre le Japon et la France. L’auteur y démontre que le front asiatique a des liens directs avec le théâtre européen. Après tout, le pacte germano-soviétique signé en 1939 fut le facteur déterminant pour que le Japon abandonne ses plans militaires contre l’URSS. De même, la prise de l’Indochine n’a été possible pour le Japon qu’après que la France eut été envahie par l’Allemagne. Les deux chapitres suivants retracent ainsi le parcours chronologique de l’invasion de la colonie française. Le Japon tente d’abord d’utiliser la voie diplomatique pour imposer sa présence sur le territoire indochinois. En revanche, devant le refus évident de l’administration coloniale française, l’entrée des forces japonaises sur le territoire devient inévitable. Bien qu’un accord avait été signé pour une entrée pacifique des forces japonaises, celles-ci s’introduisent tout de même dans le nord de l’Indochine avec fracas en déclenchant quatre jours de combats. Les forces françaises sont rapidement écrasées et le nord de l’Indochine est occupé par le Japon. Tout au long de sa description de ces manœuvres diplomatiques et militaires, Michelin met en évidence la posture politique de la Grande-Bretagne et des États-Unis qui sont constamment interpellés par la France, mais qui ne peuvent agir directement au risque de précipiter une guerre à laquelle ils ne sont pas prêts à participer. La Grande-Bretagne ne s’est résolue qu’à dénoncer publiquement l’occupation tandis que les États-Unis imposent diverses sanctions économiques au Japon.

Le cinquième chapitre traite ensuite de la guerre franco-thaïlandaise (octobre 1940 à mai 1941). L’historien y explore le double jeu du Japon dans ce conflit : il tente à la fois d’inciter la Thaïlande à collaborer avec lui tout en la menaçant d’armer l’Indochine française dans le cas d’un refus. La guerre franco-thaïlandaise est un moment décisif de l’occupation militaire de l’Indochine puisque le Japon profite de l’instabilité du gouvernement colonial pour s’étendre davantage vers le sud de la péninsule. Le chapitre six explore la place économique de l’Indochine dans les visées japonaises sur toute la région. L’occupation militaire du nord de l’Indochine profite à des intérêts économiques importants, cependant, à ce stade de la guerre, Tokyo veut aussi se tourner vers le sud, qui offre plus de ressources et un accès à plusieurs infrastructures importantes. Toutefois, Michelin argumente dans le chapitre suivant que l’expansion vers le sud en juillet 1941 se fait aussi en prévision des futures invasions des colonies alliées. En effet, outre les ressources naturelles, l’auteur insiste que le sud de l’Indochine donne un accès facile aux colonies britanniques en mer de Chine : la Malaisie et Singapour, notamment. Le sud de l’Indochine devient aussi un centre logistique important avec ses ports, ses chemins de fer et ses ressources naturelles. Finalement, le dernier chapitre fait une mise au point de l’occupation complète des Japonais. Selon Michelin, c’est l’invasion de l’Indochine qui déclenche les premières démarches militaires de la Grande-Bretagne et des États-Unis entre juillet et novembre 1941.

Comme le rappelle l’auteur, le front asiatique est trop souvent perçu comme un conflit périphérique aux combats en Europe. L’utilisation des sources de l’armée japonaise pour analyser l’attitude de celle-ci face aux événements européens réussit à démontrer leurs liens étroits avec ses manœuvres en Asie. Les deux fronts sont intimement liés et à cet effet, l’historien plaide pour que l’invasion de l’Indochine française reçoive plus d’attention de la part de ses pairs. Après tout, la préparation militaire des Alliés en Asie s’est faite en réponse à l’attitude impérialiste du Japon, qui s’est déclarée ouvertement lors de son intrusion dans la péninsule indochinoise.

Le travail de Michelin ne sert pas simplement à donner une nouvelle perspective sur l’invasion de l’Indochine. Il explore de façon éclairée le désemparement des diplomates français, souvent partagé par l’ensemble des Occidentaux, face à leurs homologues japonais, de même que les méthodes impressionnantes avec lesquelles ceux-ci ont réussi à atteindre leurs objectifs. L’historien expose par exemple la façon dont les négociations concernant l’occupation du sud de la colonie se firent unilatéralement : le Japon déclarant son intention au régime de Vichy en soulignant qu’il compte y envoyer ses troupes, peu importe la réponse des Français. Il montre très bien que la France n’a que très peu de moyens d’action devant cet ennemi apparemment imprévisible, mais en réalité très calculateur. De plus, l’analyse des différentes structures gouvernementales et militaires (marine et armée de terre) met très bien en contexte la complexité des rouages diplomatiques japonais et la façon dont ils se butent aux méthodes occidentales. Michelin mentionne par exemple qu’une simple demande de clarification des diplomates français perturbe la coordination des plans de la marine et de l’armée de terre qui peinent, à la base, à communiquer et à travailler entre elles.

C’est là la force de l’étude de Michelin : il démontre la façon dont l’occupation indochinoise est surtout le théâtre de longues négociations entre deux empires coloniaux. Parfois menées de façon amiable ou de façon tendue selon les acteurs concernés, les différentes étapes des discussions sont clairement établies et décortiquées par l’historien. Ainsi, la démarche chronologique méticuleuse de l’auteur sert une argumentation simple, mais éclairée.   C’est en somme un ouvrage convaincant dont la démarche ne repose pas uniquement sur les faits militaires. Après tout, les combats n’ont duré que quelques jours. C’est davantage une étude approfondie sur les échanges diplomatiques qui contextualisent les quelques manœuvres militaires survenues durant l’invasion. Autant du côté français que japonais, chaque étape des négociations et des discussions est méticuleusement étudiée et remise en contexte. L’auteur fournit ainsi une recherche poussée qui laisse très peu de place à la critique.