Compte-rendu : Poutanen, Mary Anne. Une histoire sociale de la prostitution. Montréal 1800-1850, Remue-Ménage, 2021, 498p.

JONATHAN DI GREGORIO
Université du Québec à Montréal

L’ouvrage de Mary-Anne Poutanen, spécialiste de l’histoire des femmes et de Montréal au XIXe siècle, est une traduction de Beyond Brutal Passions: Prostitution in Early Nineteenth-Century Montreal, paru en 2016 et pour lequel l’auteure a reçu le Prix Lionel-Groulx. En tant que première étude majeure sur l’histoire de la prostitution à Montréal dans la première moitié du XIXe siècle, l’ouvrage comble un important vide dans l’historiographie montréalaise. Cette œuvre s’inscrit aussi dans la suite de nombreux travaux en histoire des femmes et en histoire urbaine s’étant intéressés au commerce du sexe dans plusieurs grandes villes comme Londres, Paris et New York depuis la révolution industrielle. 

Avec cette monographie, Poutanen nous offre un accès inédit au monde de la prostitution féminine montréalaise de la première moitié du XIXe siècle. Plus qu’une simple histoire sociale de la prostitution, l’auteure nous fait entrer dans le quotidien et le vécu des femmes qui participent au commerce du sexe lors de cette période. Plus précisément, l’historienne propose de faire une histoire de la prostitution à travers le regard de celles qui ont pratiqué ce métier. Ceci permet de faire ressortir l’expérience et l’agentivité des travailleuses du sexe, qui occupent une place importante dans l’espace public montréalais de l’époque. En s’intéressant aux interactions des prostituées et des tenancières avec leur famille, leurs voisins et les représentants de la loi, l’auteure nous permet de mieux comprendre les raisons qui poussent ces femmes vers la prostitution ainsi que les conséquences pour celles qui s’en trouvaient accusées. Pour son analyse, Poutanen se base sur de nombreuses sources judiciaires complétées par les dossiers de police et de prison ainsi que des registres paroissiaux, des actes notariés et des recensements. L’auteure mobilise également de nombreux travaux portant sur la prostitution dans plusieurs villes nord-américaines et européennes, ce qui lui permet d’appuyer son argumentation et parfois de combler les lacunes archivistiques montréalaises.  

La première partie du livre est composée de trois chapitres qui s’intéressent au vécu des diverses femmes ayant pratiqué le métier de prostituée et aux différents aspects de leur vie, comme leurs relations sociales et leur lieu de travail. Le premier chapitre porte sur la géographie de la prostitution, qui s’étend à l’ensemble de la ville. L’auteure s’intéresse à la place des bordels dans l’espace public. Généralement tolérés, ces lieux doivent toutefois se conformer aux normes de l’ordre et de la morale en s’assurant de demeurer discrets et en ne causant pas de problèmes. Les tenancières de bordel sont relativement dépendantes de la bonne volonté du voisinage pour opérer ouvertement et sont à risque d’être poursuivies en justice par des citoyens mécontents, d’où l’importance de tisser des liens et d’entretenir de bonnes relations avec ceux-ci. Le second chapitre se penche pour sa part sur les raisons, généralement économiques, qui poussent certaines femmes à se servir de leur domicile pour faire le commerce du sexe comme moyen de subsistance, souvent intégré à l’univers familial. Le troisième chapitre aborde plutôt la situation souvent difficile des prostituées de rue. Souvent itinérantes, elles doivent mettre au point des stratégies de subsistance, y compris l’emprisonnement volontaire, pour s’assurer le minimum vital. Ces stratégies exigent d’entretenir un vaste réseau social assurant une certaine forme d’entraide et de solidarité, que ce soit avec d’autres prostituées, des clients, des itinérants ou diverses figures d’autorité, dont les connétables qui patrouillent les rues de Montréal. 

Les quatre chapitres qui constituent la deuxième partie se penchent plutôt sur l’aspect juridique et les régulations de la prostitution durant cette période. Cette section s’ouvre avec un chapitre qui analyse l’évolution des lois sur la prostitution ainsi que leur utilisation par les Montréalais, qui peuvent porter plainte en plus de mettre en lumière le processus juridique pour les femmes poursuivies. L’auteure dresse un profil démographique des plaignantes et des plaignants ayant engagé des poursuites contre des prostituées ou des maisons closes. Elle démontre que la grande majorité des plaintes étaient déposées par des voisins, souvent dérangés par la proximité des lieux de prostitution. Le chapitre suivant s’intéresse à la régulation de la prostitution par les autorités policières, ainsi qu’aux diverses relations qu’entretiennent les agents de la paix et les prostituées. Leurs rapports sont souvent ambigus :  bien qu’ils effectuent un travail de répression, les connétables assument parfois un rôle d’allié et viennent en aide aux travailleuses du sexe. Toutefois, ils usent également de leur pouvoir et les exploitent sexuellement et financièrement, profitant de leur vulnérabilité. Le sixième chapitre explore les tactiques mises en place, aussi bien par les plaignants que les défendeurs, ainsi que les verdicts obtenus à l’issue de ces procès. Jusqu’en 1840, la plupart des poursuites sont entreprises par des citoyens qui doivent débourser des frais judiciaires. De fait, plusieurs de ces procès ne sont pas menés à terme, soit parce que les plaignants obtiennent l’effet dissuasif escompté (par exemple à la suite d’un arrêt ou une relocalisation « volontaire » des activités de prostitution), soit parce que les défendeurs usent de stratégies pour étirer leur cause, ajoutant ainsi au coût des procédures. Le septième et dernier chapitre explore l’évolution des punitions et de la correction des prostituées. L’auteure présente les lieux d’emprisonnement ainsi que les divers discours entourant la régulation de la prostitution, alors divisée entre les partisans de la dissuasion forte et ceux de la réhabilitation.  

L’analyse et la structure de l’ouvrage de Poutanen nous permettent de mieux comprendre l’univers de la prostitution durant la première moitié du XIXe siècle. De plus, l’historienne évite de peindre un portrait victimisant de ces femmes et démontre bien l’agentivité des prostituées et leurs stratégies de résistance devant un système judiciaire masculin et patriarcal qui les oppressent. L’auteure montre néanmoins les limites de cette agentivité et les dangers de la prostitution. Elle ne tente aucunement de montrer une image faussement positive de ce métier difficile. C’est grâce à une relecture « par le bas » des dossiers judiciaires que l’historienne a pu faire ressortir le vécu et le quotidien des prostituées montréalaises. D’ailleurs, il s’agit de l’une des grandes forces de l’étude : en accordant une attention particulière à l’expérience des prostituées, Poutanen nous offre une recherche où les femmes sont au cœur du récit et où l’on peut découvrir une partie de leur monde à travers leur regard et non seulement à travers celui des autorités qui ont traité avec elles. 

La lecture de cet ouvrage, écrit dans un style clair et précis, fut particulièrement agréable. L’auteure explique son propos d’une manière articulée, en l’appuyant de plusieurs tableaux très éclairants. Ma seule critique négative repose sur un choix d’édition, probablement hors du contrôle de l’auteure, soit de mettre les notes de bas de page à la fin du livre. Cela en rend l’usage peu pratique et frustrant pour le lecteur. Cependant, ceci ne porte aucunement ombrage au travail de Poutanen qui, avec cet ouvrage, nous offre une histoire sociale très complète de la prostitution montréalaise de la première moitié du XIXe siècle. Il ne semble pas exagéré de dire que cet ouvrage deviendra une lecture essentielle pour les historiens s’intéressant à la prostitution montréalaise et à l’histoire sociale de la ville. Nous ne pouvons que souhaiter la parution rapide d’une recherche aussi complète pour la seconde moitié du siècle.