Compte-rendu : Preston, Diana. Eight Days at Yalta : How Churchill, Roosevelt, and Stalin Shaped the Post-War World, New York, Atlantic Monthly Press, 2019, 416p.

ROSALIE RACINE
Université du Québec à Montréal

Le 4 février 1944 s’ouvrait, en Crimée, la conférence de Yalta qui rassemblait le président américain, Franklin D. Roosevelt; le premier ministre britannique, Winston Churchill; et le dirigeant de l’Union soviétique, Josef Staline. Les objectifs de cette rencontre étaient d’abord d’accélérer la défaite de l’Allemagne, puis d’assurer un ordre mondial pacifique pour l’après-guerre. Publié en 2019, lors du 75e anniversaire de cette rencontre, Eight Days at Yalta propose une présentation chronologique des événements de la conférence de Yalta. L’historienne britannique y présente plusieurs débats entourant la question de cette rencontre, comme l’idée que la conférence aurait laissé l’Europe divisée plutôt que de garantir une stabilité. Son ouvrage ne défend aucune thèse, mais présente une chronique descriptive des événements de la conférence de Yalta.

Preston s’appuie sur un nombre impressionnant de sources primaires. Provenant principalement des archives américaines et britanniques : l’autrice base notamment sa recherche sur plusieurs journaux intimes des membres des délégations américaine et britannique. S’ajoute un grand nombre de témoignages et de mémoires rédigés après les événements, comme ceux d’Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères britannique, ainsi que plusieurs documents administratifs et diplomatiques. Cependant, l’absence d’un système de référence ˗ il n’y a aucune note de bas de page ˗ rend difficile le repère des sources mobilisées par l’autrice.

Le livre de Preston est divisé en cinq parties organisées de façon chronologique, précédées d’un prologue et suivies d’un épilogue. La première partie sert de mise en contexte. Preston y présente d’abord les trois dirigeants ainsi que leurs différents objectifs personnels en vue de la conférence de Yalta. Elle souligne que Churchill était davantage concerné par les relations entre les différents Alliés et la conduite de la guerre, il était donc peu enclin à discuter longuement des enjeux domestiques (p.13). Preston offre également un court historique des rencontres entre les dirigeants alliés qui ont précédé Yalta. Cette première partie met bien la table pour la seconde en présentant de façon complète et claire les différents facteurs qui ont influencé la prise de décision des dirigeants : Churchill, particulièrement concerné par les relations entre les différents alliés ainsi que la conduite de la guerre, souhaitait par exemple conserver une certaine harmonie entre les dirigeants.

La deuxième partie de l’ouvrage, très courte, traite des préparatifs en amont de la conférence. Preston élabore brièvement sur la situation en Europe : l’Union soviétique ayant fait d’importantes avancées militaires dans les mois précédant la rencontre, elle se trouve désormais dans une position favorable au moment de la conférence. L’autrice y mentionne également qu’un des objectifs principaux de Roosevelt est de convaincre Staline d’entrer dans la guerre du Pacifique afin de soulager les coûts américains (p.62). Bien que succincte, cette partie permet de bien comprendre les interactions entre les motivations personnelles de chacun des dirigeants ainsi que les différentes tensions qui se font sentir avant même le début de la conférence.

La troisième partie, qui constitue la partie la plus volumineuse de la monographie, concerne la conférence de Yalta en elle-même. Cette partie du livre suit en parallèle les rencontres entre les dirigeants et celles entre leurs délégations menées par les ministres des Affaires étrangères. Preston aborde les nouvelles tensions qui émergent lors de la rencontre entre les dirigeants, ainsi que l’incompatibilité de plusieurs de leurs objectifs respectifs. Par exemple, l’autrice mentionne qu’un des objectifs principaux de Roosevelt était d’amener l’Union soviétique à s’impliquer dans la guerre du pacifique pour soulager les coûts, alors que Staline avait l’intention de demander un coût élevé pour quelconque engagement contre le Japon (p.62, p.104). Les dirigeants n’avaient pas préparé de planification préliminaire pour Yalta. Par exemple, selon Molotov, le ministre des Affaires étrangères soviétique, Staline allait être prêt à discuter de ce que voudrait aborder Roosevelt (p.99). Très rapidement, les deux enjeux principaux de la conférence de Yalta sont présentés par Preston : le sort de la Pologne dans l’après-guerre et la fondation de l’Organisation des Nations Unies. La question de la Pologne était particulièrement importante puisqu’elle mettait d’abord en lumière les fortes tensions qui divisaient les trois principales nations alliées. Il s’agit également d’un enjeu qui devait permettre aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à l’Union soviétique de montrer au reste du monde la bonne entente entre les Alliés (p.198). L’autrice y rapporte non seulement les discussions et les débats entre les trois dirigeants, mais également ceux des délégations dirigées par les ministres des Affaires étrangères. On y suit également les aventures des filles des leaders politiques, des jeunes secrétaires qui les accompagnaient et plusieurs autres groupes de personnes qui composaient les délégations. Bien que l’accent soit mis sur les rencontres entre les dirigeants, la quantité imposante de détails et d’anecdotes personnelles concernant chacun des acteurs politiques alourdit la lecture de cette partie et en détourne le thème principal. De plus, un nombre important de personnes est nommé par l’autrice, souvent sans repères autres que leur nom de famille. Cela peut ajouter à cette lourdeur du texte puisqu’il devient parfois difficile de se souvenir à quelle délégation appartient la personne nommée et quel était son rôle lors de la conférence.

Dans la quatrième partie de l’ouvrage, Preston aborde les pressions internes et externes qui ont ébranlé une alliance qui semblait déjà fragile après la conférence de Yalta. Dans le chapitre intitulé « Elephants in the Room », l’autrice met de l’avant les sujets qui ont été intentionnellement laissés de côté par les dirigeants alliés : le génocide juif, le sort des Pays baltes et la bombe atomique (p.261). Preston s’étend sur l’évolution de la découverte de l’explosion atomique et son souci du détail la mène parfois à diverger de la problématique principale du chapitre. Toutefois, comme sa description des événements le démontre, l’invention de la bombe atomique a joué un rôle important dans les tensions entre l’Union soviétique et les États-Unis : ces derniers n’avaient plus besoin de l’aide soviétique dans la guerre du pacifique, un aspect qui avait été important pour Roosevelt à Yalta (p.302). La cinquième partie de l’ouvrage traite de l’effritement rapide de l’unicité de façade dont avaient fait preuve les Alliés. En effet, les décisions qui avaient été prises à Yalta concernant l’Europe de l’Est, surtout les nouvelles frontières de la Pologne et de l’Ukraine, avaient compliqué la situation des personnes déplacées qui souhaitaient retourner chez elles. Bien qu’ils aient apporté des changements drastiques dans l’ordre mondial, les principes de Yalta ont, comme le note Preston, rapidement disparu. Ces deux dernières parties étaient particulièrement intéressantes puisqu’elles mettaient en lumière la fragilité de l’entente alliée. L’autrice y met en lumière les jeux d’alliance qui ont miné l’illusion d’unicité qu’avaient préalablement présentée les dirigeants. Sa discussion sur les conséquences des décisions prises à Yalta donne un aspect humain à des décisions prises par des dirigeants préoccupés par des objectifs politiques et diplomatiques majeurs.

Concernant la viabilité de la liberté de l’Europe de l’Ouest au profit de celle de l’Est, Preston affirme, dans son épilogue, que la réponse dépend de l’aspect de la conférence de Yalta qui est étudié. Si Roosevelt et Churchill ont affirmé, plus tard, que les résultats de la conférence concernant l’Europe de l’Est étaient, au mieux, imparfaits, ils témoignent également qu’il s’agissait du meilleur dénouement possible à ce moment (p.323). La conférence de Yalta, finalement, n’aura pas mis fin au système d’alliances exclusives, de sphères d’influence et de balance des pouvoirs, comme l’affirmait Roosevelt, mais aura plutôt servi de compromis. En tant que tel, défend l’autrice, Yalta s’ouvre aux critiques : les négociations de la paix et la liberté occidentales qui auraient été faites au prix de la liberté de l’Europe de l’Est, par exemple.

En somme, cet ouvrage, bien que très dense par moment, plaira à quiconque souhaite en apprendre davantage sur l’histoire de la conférence de Yalta ainsi que sur ses acteurs. Grâce à une documentation riche et vaste, Preston réussit à humaniser ces grands hommes qui ont participé à la rencontre. Cette monographie permet également de décentrer l’importance accordée aux dirigeants alliés. En abordant également le rôle d’autres membres des délégations, Preston permet à son lectorat de connaître d’autres acteurs diplomatiques qui ont permis à Yalta d’acquérir l’importance qu’elle a aujourd’hui.


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