CATHERINE THIBEAULT
Université du Québec à Montréal

« Si c’est filmé, par conséquent, c’est aussi emprisonné dans la glace ». Cette citation tirée du film Fragments de glace réalisé par Maria Stoianova résume à elle seule le rôle central de l’image dans la discipline historique. Ces fragments d’histoire, sélectionnés avec soin par la réalisatrice ukrainienne, nous permettent de visualiser non pas la grande histoire de l’URSS, mais plutôt celle de ses peuples, de ses individus.
Née à Kiev en 1986, cette réalisatrice vit donc ses premières années dans une URSS en plein changement. Sous les projecteurs dès sa naissance grâce à la caméra de son père, elle tombe à son tour dans le monde du montage cinématographique, préconisant notamment la superposition entre vidéos personnelles, voire familiales, et archives publiques. Cet intérêt pour ce style de production la pousse notamment vers la réalisation de deux courts métrages : Ma (2017) et La seconde vague (2020). Sa plus récente œuvre cinématographique, Fragments de glace (2024), relate l’histoire de sa famille à travers les yeux de son père, maître du sport et champion de patinage artistique de la troupe Ballet sur glace de 1986 à 1994. Sur fond de chute de l’Union soviétique, ce sportif filme non seulement des moments personnels comme une visite au zoo ou encore un souper avec la famille élargie, mais aussi ses voyages à l’étranger, plus particulièrement ceux en terrain capitaliste, où il s’émerveille à chaque visite.
Ses images sont une mine d’or pour les historiennes et historiens de l’Union soviétique. Elles sont une incursion dans le quotidien des Soviétiques, qui pour la plupart n’avaient pas accès à une caméra. Même si chacun n’a pas la chance d’avoir cet objet de luxe, les Soviétiques ne vivent plus dans la terreur comme c’était le cas sous Joseph Staline. Au contraire, leur niveau de vie a considérablement augmenté depuis la fin des années 1960, puisque la consommation de masse est désormais acceptée et valorisée par les différents successeurs au Kremlin. Malgré ce pas vers un système plus « occidental », il n’en demeure pas moins que l’économie soviétique stagne dû aux choix de prioriser l’industrie lourde à celle plus légère[1]. Le film débute en 1986, soit quelques mois à peine après l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Cette période de l’histoire soviétique est traversée par une vague de changements importants. Afin de réformer le système communiste au bord du gouffre, Gorbatchev se lance donc dans la Perestroïka, soit dans la restructuration du pays et de son système. Cette série de réformes permet de voir apparaître en URSS des notions que l’on n’aurait jamais pu entendre trente ans auparavant : profit, entreprise privée, décentralisation et même… économie de marché[2].
Ces remaniements de nature économique ne suffisent pas à eux seuls à redonner espoir aux Soviétiques déçus et pessimistes. Les contacts de plus en plus fréquents avec le monde occidental et capitaliste, comme c’est le cas de « Misha » Stoianov lors de ses nombreux voyages à l’étranger avec sa troupe de patin, font rêver ces gens. Il est donc maintenant plus difficile de faire évoluer cette société vers le communisme, alors que l’idéologie déçoit depuis longtemps les assoiffés de liberté. Face à ce problème de plus en plus imposant, Gorbatchev met alors en place la glasnost ou la transparence. Ce tournant politique permet alors la libre discussion; les Soviétiques ont maintenant le droit de partager leur avis et de critiquer tout. Cette ouverture inclut même les décisions du Parti communiste (PC)[3]. Cette transparence contraint donc le gouvernement soviétique à partager non plus uniquement les réussites, mais également les échecs, comme ce fut le cas pour l’incident de Tchernobyl le 26 avril 1986. Le film permet de voir l’impact de ces différentes réformes sur les personnes qui les vivent. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la glasnost n’a pas pour autant été adoptée instantanément; de la résistance provenant autant de la société que de la bureaucratie a subsisté face à cette critique du monde qui est le leur. Elle a également permis l’émergence (ou la résurgence) de questionnements sur leur identité même[4]. Sont-ils Soviétiques… ou Ukrainiens? La dualité des langues russe et ukrainienne tout au long du documentaire, choix fort intelligent de la part de la réalisatrice, nous offre une porte d’entrée vers cette interrogation identitaire. Le simple fait qu’une troupe de patinage artistique puisse porter des costumes folkloriques ukrainiens est très révélateur. Malgré plusieurs tentatives pour créer un être se définissant comme Soviétique, l’identité nationale de chacun des peuples de l’URSS, plus particulièrement les Ukrainiens, n’a pas pu être neutralisée. Au contraire, elle a même été renforcée au fil du temps par les politiques de l’État[5]. Le sport et sa version « spectacle » deviennent aussi un véhicule identitaire important et une façon de se démarquer à l’intérieur de l’Union soviétique, mais aussi sur la scène internationale[6]. L’intégration de vidéos plus personnelles où l’on peut apercevoir le changement linguistique, notamment la scène avec le père Noël, se veut une transition intéressante entre le monde soviétique et postsoviétique. Les images tournées par le père mettent de l’avant ce qui semble être une rencontre entre le père Noël et la classe de sa fille. Lorsque celui-ci montre un ours, certains enfants répondent en russe medved’, alors que le terme en ukrainien est plutôt vedmidʹ. Ce moment marque les esprits, car il est possible d’y voir la difficulté du passage d’un monde où la langue (et la culture) russe domine à la construction d’une société qui met de l’avant leur propre identité.
Comme le montage couvre la période s’étalant jusqu’à 1994, le spectateur a donc la chance d’être transporté durant les premières années suivant non seulement la fin de la guerre froide, mais également la chute de l’Union soviétique. Cette période difficile de transition vers un système capitaliste est traversée par une crise généralisée, non seulement économique, mais aussi sociale[7]. La famille Stoianov, malgré le statut important du père durant la période soviétique, doit faire face à ces soubresauts. Autrefois protégé par une sécurité d’emploi, il fait maintenant face à l’incertitude. Suite au démantèlement de Ballet sur glace, il ne patine plus jamais et termine sa carrière dans un parc d’attractions en Ukraine. En plus de subir les effets de la perte de statut social, ces Ukrainiens doivent également se trouver un nouvel endroit pour se loger. L’appartement qu’ils réussissent à trouver est bien loin de la qualité de celui des vidéos précédentes; il est non seulement en mauvais état, mais aussi peu sécuritaire. Cette période instable amène une forte hausse de la criminalité, obligeant les gens à se munir d’une arme pour se protéger. Les cinéastes ukrainiens ne sont pas les seuls à s’intéresser à leur passé communiste, mais aussi postsoviétique. Les Russes, par exemple, se penchent notamment sur la fin de la période communiste et le début des années 1990. Leur approche parfois choquante révèle la dureté de la vie durant cette époque sombre[8]. Ce goût pour le passé n’est pas cantonné aux pays de l’ex-URSS. Des États comme l’Allemagne (notamment sa partie est[9]) avec Das Leben der Anderen en 2006[10] et la Hongrie[11] avec A napfény ízese[12] en 1999 se lancent également dans la reconquête de leur histoire nationale. En combinant la narration et les images, Maria Stoianova nous offre un accès privilégié à l’histoire non seulement de sa famille, mais aussi celle d’un peuple. Ces individus qu’on a pendant longtemps réduit à un tout homogène soumis au bon vouloir du maître du Kremlin peuvent de nouveau se distinguer des autres. Ils ne sont plus Soviétiques ou Russes, ils et elles sont Ukrainiens et Ukrainiennes. Les dernières lignes de ce film nous ramènent cependant à la réalité et à l’actualité de la guerre en Ukraine, puisqu’elle mentionne la perte d’un être cher ayant donné sa vie pour protéger leur patrie. Film nostalgique de la période soviétique ou plutôt d’une période plus insouciante de la vie? Une chose est certaine, ce film brillant nous pousse à nous interroger non seulement sur le passé, mais plus encore sur le présent.
[1] Andreï Kozovoï, La chute de l’Union soviétique. 1982-1991… 2023, Paris, Perrin, 2023, p. 35‑36.
[2] Ibid., p. 143‑145.
[3] Ibid., p. 137‑139.
[4] Jeremy Smith, Red Nations; The Nationalities Experience in and after the USSR, Cambridge, Cambridge University Press, 2013, p. 305‑308.
[5] Terry Martin, The Affirmative Action Empire; Nations and Nationalism in the Soviet Union 1923-1939, New York, Cornell University Press, 2001, p. 432‑434.
[6] Manfred Zeller, Sport and Society in the Soviet Union: The Politics of Football after Stalin, London New York Oxford New Delhi Sydney, Bloomsbury Academic, 2020, p. 142‑172.
[7] Andrea Chandler, Shocking Mother Russia democratization, social rights, and pension reform in Russia, 1990-2001, Toronto, University of Toronto Press, 2004, p. 3‑5.
[8] Birgit Beumers, A History of Russian Cinema, New York, Bergpublishers, 2009, p. 247‑250.
[9] Catherine Portuges et Peter Hames, Cinemas in transition in Central and Eastern Europe after 1989, Philadelphie, Temple University Press, 2013, p. 75‑103.
[10] La vie des autres (titre traduit)
[11] Ibid., p. 104‑134.
[12] Sunshine (titre traduit)