Les contrecoups de l’incendie de Shek Kip Mei : un test de légitimité pour l’administration coloniale britannique, 1949-1957

JULIEN LEHOUX

Université du Québec à Montréal

Résumé

Le 25 décembre 1953 est déclenché à Shek Kip Mei l’incendie le plus important de l’histoire de la colonie de Hong Kong. En moins de cinq heures, le feu embrase le bidonville et plus de 50000 réfugiés chinois perdent leur maison. L’administration britannique sous Alexander Grantham détient peu de moyens pour régler les problèmes engendrés par l’incendie et au lendemain de celui-ci, le régime risque de tomber en pleine crise de légitimité. Cet article explore les mesures entreprises par la colonie britannique pour subvenir à l’aide aux réfugiés. Que ce soit au niveau du logement ou de la charité, l’administration Grantham est forcée de changer ses pratiques si elle désire conserver le pouvoir. Le cas contraire, les sinistrés risquent de s’agiter.


La défaite des Japonais en août 1945 marque le retour des Britanniques sur l’île de Hong Kong. L’administration coloniale retrouve sa place dans un contexte différent : celui d’après-guerre. À ce moment, Hong Kong est en ruine : littéralement et figurativement. Outre les importants dommages sur les infrastructures engendrés par les combats en 1945, l’économie générale se retrouve aussi carrément anéantie par les années sous l’occupation japonaise. En bref, pour les Britanniques, c’était repartir la colonie à partir de zéro. Au même moment, les affrontements entre les forces nationalistes et communistes reprennent sur le continent et plusieurs milliers de migrants se dirigent vers Hong Kong. Celle-ci a toujours été sujette aux vagues de réfugiés selon les évènements majeurs en Chine[1]. Cette fois-ci, l’intensification de la guerre civile puis de la victoire des communistes en 1949 poussent de nombreux Chinois vers la fuite. La situation s’avère telle que l’on calcule 3 000 nouveaux expatriés par jour, dès l’automne 1945. En novembre de la même année, Hong Kong abrite déjà 700 000 réfugiés[2]. Ce nombre continue à croître au fil des années. En 1956, la population totale atteint 2,5 millions avec les migrants chinois qui en constituent le tiers[3]. Toutefois, au lendemain de la guerre civile, en 1949, Hong Kong n’est pas une colonie apte à accueillir autant de réfugiés.

Hong Kong devient donc un lieu d’échange auquel se mélangent des natifs aux nouveaux migrants chinois. Si ces derniers n’encouragent pas nécessairement le communisme, ils n’embrassent pas pour autant le régime britannique : ils sont d’abord venus pour fuir une situation dangereuse et améliorer leur condition de vie en attendant que la situation se calme en Chine. Pendant ce temps, la masse d’expatriés se contente du peu qu’offrent les quartiers qu’ils construisent eux-mêmes. Toutefois, le 25 décembre 1953, l’incendie le plus important de l’époque se déclenche dans le bidonville de Shek Kip Mei. Durant la nuit de Noël, les flammes embrasent des centaines de huttes et laissent plus de 50 000 personnes sans logis. « A match and a light breeze were sufficient to doom these inaccessible communities » note-t-on dans un rapport du gouvernement colonial[4].Les feux posent ainsi un grave problème pour le régime colonial qui reconnaît en même temps que les bidonvilles constituent un risque réel d’insalubrité. Dès 1953, il devient donc du devoir de l’administration britannique de répondre adéquatement aux conséquences de la tragédie et de se préparer à d’autres incendies.

Les études de l’incendie de Shek Kip Mei sont habituellement axées sur son impact sur les politiques de logements. Plusieurs historiens considèrent l’événement comme le commencement d’une réforme en ce sens. Mark Chi-kwan note qu’avant l’incendie, la majorité de la planification immobilière est gérée par des compagnies privées[5]. Lee Ming Kwan pointe aussi l’incendie comme l’origine de la réforme gouvernementale sur les politiques de logement des réfugiés[6]. Au contraire, Margaret Jones argumente plutôt que les Britanniques opèrent une telle politique bien avant la Deuxième Guerre mondiale et qu’ils ne font que la reprendre après l’incendie[7]. Cependant, peu d’historiens ont traité des implications politiques dans les réformes sociales du gouvernement. Cet article porte ainsi sur la légitimité de la présence britannique dans sa gestion de la crise des réfugiés au lendemain de l’incendie[8]. Comment l’incendie de Shek Kip Mei représente-t-il une menace pour la légitimité de l’administration britannique ? De quelle façon celle-ci réussit-elle à mâter ce risque dans les années suivantes ? Nous argumentons que l’incendie de Shek Kip Mei n’a pas déclenché une crise de légitimité en tant que telle, mais qu’il a certainement souligné les nombreux problèmes dans les politiques de la colonie et qu’il a forcé le gouvernement à réformer son approche face au problème des réfugiés. Hong Kong se retrouve alors sur le bord d’une crise et pour la traverser, les Britanniques ont dû procéder à des changements au sein de leurs institutions afin d’accommoder les réfugiés chinois. Nous observons donc une modulation de l’administration coloniale dès 1954 où, en effet, les Britanniques entreprennent une révision importante de leurs politiques sociales. L’objectif est alors d’assurer leur hégémonie sur Hong Kong et d’éviter tout débordement.

Dans un premier temps, nous établirons brièvement notre cadre théorique concernant les notions de légitimité. Les travaux du politologue Bruce Gilley sur la légitimité étatique serviront de base à notre sujet et les théories de l’historien William H. Sewell Jr complèteront les idées de Gilley. Dans une deuxième partie, nous explorerons la prise de conscience de l’administration britannique face à un problème plus large que le feu de Shek Kip Mei : celui des réfugiés. Hong Kong vécut son lot d’incendies avant et après 1953, chacun d’entre eux réaffirmant la difficulté de venir en aide aux sinistrés. Toutefois, par son ampleur, Shek Kip Mei est l’événement qui fait réaliser l’ampleur du problème dans la colonie au niveau du logement et de l’aide gouvernementale. Dans une troisième partie, nous explorerons le virage qu’entreprend alors l’administration de Alexander Grantham qui encourage dès lors l’inclusion des réfugiés en tant que migrants permanents dans la colonie. Pour cet article, notre corpus documentaire est constitué des rapports annuels de 1950 à 1955, en plus de divers documents gouvernementaux. Nous sollicitons aussi une sélection de témoignages et de mémoires écrits par des acteurs de l’époque.

La légitimité politique et ses crises

La théorie sur la légitimité de Gilley, énoncée en 2008, offre une perspective intéressante. Selon lui : « Legitimacy … is the key element reflecting the governance capacity of the ruling party as well as an important factor for the party to hold a stable ruling position »[9]. De fait, la légitimité permet de mettre en relation le gouvernement et ses citoyens tout en évaluant les différents facteurs qui l’influencent. Par « crise de légitimité », nous nous référons à la définition d’Ian Scott : « A crisis of legitimacy occurs when powerful groups or significant segments of the population withdraw their support or consent and/or when the government loses its relative autonomy from these groups or from other governments»[10]. La légitimité est centrale à la préservation d’un régime[11]. Selon Gilley, une crise repose sur deux causes : une performance insuffisante du gouvernement ou un changement de valeur de la population[12]. Cette dernière ne s’applique pas à notre recherche : les réfugiés se sont établis d’abord dans la région temporairement, en attendant que le calme revienne en Chine. De fait, c’est la première cause énoncée par Gilley qui concorde à notre sujet où un régime qui performe bien peut aspirer à garder le pouvoir. Le politologue présente alors une relation interchangeable et mutuelle entre la performance et la réception de la population. Une réforme politique peut être la cause d’une crise de la légitimité comme elle peut être la réponse à celle-ci[13].

Gilley explique peu cette dynamique entre la légitimité et ce qui provoque sa crise. Pour sa part, Sewell remarque que ce qui entraîne un changement dans une structure[14] (ex. : un gouvernement) constitue un événement en tant que tel. Celui-ci est une force extérieure ou intérieure qui cause une turbulence dans plusieurs structures et qui affecte la stabilité d’une autre, forçant une modification de celle-ci[15]. L’incendie de Shek Kip Mei n’est pas simplement un évènement important : de par son ampleur, il est celui qui a provoqué le risque vers une crise de légitimité et qui a provoqué des réformes politiques au sein de la société hongkongaise. À cet effet, il impacte politiquement, symboliquement et sémantiquement l’administration britannique[16]. Politiquement, le brasier souligne un manque de ressources disponibles pour la prévention des incendies et le soin accordé aux victimes. Symboliquement, le feu laisse une empreinte dans l’imaginaire local, malgré la présence d’autres incendies importants[17]. Sémantiquement, Shek Kip Mei incarne dans le langage administratif le déclencheur des réformes. Dans une réunion du conseil législatif en 1955, on le qualifie de « great fire » qui a mis en lumière le problème des réfugiés[18]. Dans une autre réunion en 1963, on désigne Shek Kip Mei comme un événement formateur en décrivant les différentes difficultés que vivent les pompiers dix ans plus tard[19].

Dans le cadre de cet article, nous verrons que le manque de performance des institutions politiques met à risque le déclenchement d’une crise de légitimité au sein de l’administration coloniale parce qu’elle peine à servir adéquatement la masse de réfugiés chinois sur son territoire. Scott écrit que le gouvernement vécut quatre crises de légitimité importantes au cours de son histoire, de 1842 jusqu’à sa rétrocession en 1997[20]. Nous ajouterons que, à la suite de l’incendie de Shek Kip Mei en 1953, le régime britannique se rapproche d’une cinquième crise de légitimité. L’administration de Grantham réussit à sauver la situation avant de se retrouver avec des débordements incontrôlables, mais seulement au prix d’un changement drastique de son approche face aux différents problèmes reliés aux réfugiés. C’est un parcours classique, selon Gilley, où le régime tente d’améliorer sa performance institutionnelle en répondant aux demandes de la population[21].

Une prise de conscience d’un problème social

Hong Kong ne détient pas une classe sociale à laquelle on peut rattacher une identité nationale. C’est une colonie d’abord construite pour des raisons économiques et qui ne devint habitée que des années après[22]. Ainsi, dans la mentalité des autorités de l’époque, Hong Kong est avant tout une colonie d’entrepôts où les questions sociales se trouvent secondaires par rapport aux enjeux économiques. En effet, autant les marchands chinois que les administrateurs britanniques sont plutôt préoccupés par la santé économique de la région et n’ont aucun attachement culturel vis-à-vis de celle-ci. Ni l’un ni l’autre n’ont alors à cœur d’améliorer les services sociaux pour les citoyens chinois et les nouveaux réfugiés de la vague de 1949 à 1952[23]. En conséquence, il n’y a donc pas de culture politique au sein de l’élite coloniale qui la rend encline à améliorer les conditions sociales de ses habitants les plus démunis. De fait, les politiques sociales varient d’année en année, en fonction de la direction du gouverneur en poste[24].

On note à cet effet une scission dans les politiques sociales de la colonie entre les années 1930 et 1950. Durant les années 1930, la guerre civile entre les communistes et les nationalistes chinois avait fait rage et provoqué le déplacement de plusieurs milliers de personnes. Ainsi, tout comme après la victoire des communistes, plusieurs Chinois allaient se rendre dans la petite région. Durant les années 1930, le gouverneur, Geoffry Northcote, avait alors entrepris une politique active au niveau du logement, de la nourriture et des soins de santé. Le principe derrière l’aide accordée aux réfugiés à l’époque résidait dans l’idée que ceux-ci risquent de constituer des migrants permanents et que leur présence contribuerait au développement de la colonie[25]. En comparaison, on souligne une différence nette avec l’approche d’Alexander Grantham, qui est gouverneur de 1947 à 1957[26]. Jusqu’à l’incendie de Shek Kip Mei, l’administration coloniale sous Grantham délaisse entièrement toute politique sociale face aux réfugiés et laisse toute intervention aux associations charitables privées. Hilda Selwyn-Clarke, une personnalité connue au sein de la bourgeoisie hongkongaise, témoignait ainsi en 1947 que les services sociaux se résumaient au maigre travail des organisations volontaires et qu’aucune assurance sociale n’était en place. Selon elle, depuis la fin de la Guerre du Pacifique : « working-class housing projects have hardly been attempted »[27]. Cependant, avec la guerre civile qui reprend en Chine en 1945 et avec une perspective de gestion différente d’auparavant, les Britanniques se retrouvent alors avec un nouveau problème de migrants. De fait, le besoin d’un filet social se fait de plus en plus pressant.

Au tournant des années 1950, la population chinoise de Hong Kong habite en grande majorité dans des quartiers insalubres. Avec l’arrivée massive des réfugiés, les prix des propriétés montent drastiquement et plusieurs natifs chinois sont forcés à quitter leur logement et à habiter les bidonvilles[28]. En 1953, les autorités britanniques évaluent qu’il y a environ 250 000 personnes dans ces quartiers[29]. Il est toutefois possible que le chiffre réel soit beaucoup plus élevé. Feng Chi-shun est l’un de ces habitants. Comme il l’indique dans ses mémoires, les habitants chinois occupent les bidonvilles en attendant une meilleure opportunité de logement. Il donne en exemple plusieurs de ses camarades qui réussissent à se déplacer dans des quartiers plus riches de la colonie ou à immigrer en Grande-Bretagne ou aux États-Unis[30]. En fait, la destination n’est pas importante pour ces gens qui saisissent plutôt n’importe quelle chance de déménager pour augmenter leur niveau de vie.

Les problèmes des réfugiés et de l’insalubrité dans les bidonvilles sont complémentaires et entraînent leurs lots de conséquences. Les Britanniques établissent dès 1950 que le besoin le plus pressant de la colonie se situe au niveau du développement urbain et de la relocalisation des migrants vers des logements adéquats[31]. Manquant d’espace, plusieurs réfugiés établissent leur taudis là où ils peuvent. Peter Pak Foon Yee mentionne ainsi, par exemple, que plusieurs réfugiés se sont installés sur le toit de son immeuble : « It was like a small shanty town »[32]. Quant à la maison de Feng, elle est trop petite pour sa famille qui comprend sept personnes et ses occupants doivent dormir dans la cuisine et le salon pour maximiser l’espace[33]. Il décrit les rues de son village comme étroites, ajoutant que se mélangent les habitations dites « légales » (celles en briques) et « illégales » (les huttes). D’après Feng : « The houses were built from scrap metal and wood, cartons, maybe some bricks and cement, and a lot of tin »[34]. Il exemplifie la précarité des taudis en décrivant la hutte d’un de ses camarades dont la porte est si faible qu’un enfant pourrait la défoncer. Pour ajouter à l’insalubrité, il précise aussi que la majorité des habitants utilise le kérosène pour cuisiner et s’éclairer[35]. À cet effet, l’administration souligne déjà dans un rapport publié en 1952 le risque important d’incendie dans les bidonvilles :

« […] these displaced persons in hundreds of thousands settled on the hillsides and in the valleys building for themselves wooden shacks literally touching each other for hundreds of yards and separated by lanes which are no more than a yard wide. Fire and health risks are consequently very serious…[36] »

Entre 1948 et 1952, on dénombre ainsi 17 incendies qui laissent plus de 36 945 personnes sans logis[37]. Denis Bray est fonctionnaire colonial à l’époque et il indique dans ses mémoires que les brasiers dans les bidonvilles s’avèrent communs et qu’ils peuvent engendrer en moyenne plus de 4 000 sinistrés. Parmi les cas les plus graves, il cite par exemple un incendie à Fa Hui qui laisse environ 20 000 personnes itinérantes[38]. Malgré tout, l’administration voit les conséquences de cet incendie comme un problème maîtrisé puisque 15 000 réfugiés sont rétablis dans de nouveaux logements quelque temps après. En 1952, les Britanniques utilisent 14 centres de réinstallation avec un objectif de 20 emplacements au total d’ici trois à quatre ans. Quelques mois avant l’incendie de Shek Kip Mei, ces centres abritent déjà 34 550 personnes et possèdent l’eau courante, des latrines, des routes et l’électricité[39]. Toutefois, ces centres ne sont fondamentalement que des dortoirs et présentent une solution temporaire à un problème plus large.

Évidemment, cela est sans compter une catastrophe de la magnitude de Shek Kip Mei. L’incendie se déclare dans les environs de 21 h 30, le soir de Noël 1953. Accéléré par le vent, le feu se propage rapidement dans les huttes et s’élève « like a Christmas tree»[40]. Dans un rapport officiel produit en janvier 1954, on établit un bête accident comme étant la cause : un homme qui travaillait chez lui accrocha par mégarde une lampe de kérosène qui tomba dans un seau de caoutchouc inflammable. Le document décrit ensuite en détail la fureur du feu qui poussa les réfugiés à fuir, bloquant chaque passage et laissant peu d’espace pour les pompiers qui, à plusieurs occasions, furent forcés de reculer[41]. De fait, il faut cinq heures pour éteindre le brasier. En plus des dégâts matériels immenses, l’incendie a provoqué trois décès[42], une quarantaine de blessés et plus de 50 000 réfugiés se retrouvent sans toit du jour au lendemain. Le feu à Shek Kip Mei s’avère exceptionnel par son volume, mais l’ampleur de la catastrophe ne semble pas étonner les autorités qui, selon Bray, s’attendaient d’un jour à l’autre à voir un tel scénario se produire[43]. Avant la tragédie, le risque d’un incendie majeur est considéré comme impossible à résoudre en raison des conditions urbaines : « The danger could not be prevented but it could be limited in scope»[44]. Au lendemain de la catastrophe, il devient très difficile de fournir des logements temporaires aux victimes et celles-ci sont forcées de dormir dans la rue. Grantham explique :

« I therefore decided that those fire victims who were unable to find shelter with friends or relatives would have to make shelter for themselves in the streets of Shamshuipo. Most of the streets in Shamshuipo have verandahs over—hanging the whole pavement, the verandahs being supported by pillars of short intervals. The weather at this time of the year is not inclement and the decision to allow these people to shelter in the streets is not such a harsh one as might appear at first.[45] »

Ce type de déclaration du gouverneur démontre le manque de moyens immédiats de l’administration coloniale pour gérer la catastrophe. De fait, les incendies dans les bidonvilles se posent alors comme l’obstacle le plus important à la stabilité du gouvernement. Contrairement à toute autre catastrophe naturelle, ils relèvent d’une dimension purement humaine et révèlent les lacunes de gestion des autorités. L’historien Alan Smart souligne ainsi une corrélation directe entre la fréquence des feux et l’inaptitude des Britanniques à les contrôler[46]. Plus que l’arrivée massive des réfugiés chinois, les incendies incarnent un vrai risque pour l’administration britannique qui pourrait se retrouver ensuite aux prises avec une crise de légitimité si le phénomène perdure. Comme Bray l’indique, il est impossible pour l’État de prendre en charge autant de gens d’un seul coup : les camps de réfugiés sont déjà complets tandis que les sinistrés des incendies précédents à Shek Kip Mei occupent la totalité des places disponibles. De plus, faire construire un autre établissement temporaire pour les victimes de Shek Kip Mei serait « futile » et « impossible »[47].

Avant le brasier de Shek Kip Mei, les migrants chinois se montrent coopératifs face aux mesures entreprises par les Britanniques quant aux réinstallations[48]. Cette collaboration existe parce que ces derniers interviennent activement sur la question et que les Chinois y voient une amélioration concrète de leurs conditions de vie. Cependant, cette collaboration est fragile, comme nous pouvons le voir avec l’incendie du 21 novembre 1951 à Tung Tau. À ce moment, plus d’une dizaine de milliers de sinistrés sont relocalisés dans des camps de fortune pendant plusieurs mois. Le 1er mars 1952, les gardes frontaliers britanniques interceptent un convoi de ravitaillement envoyé par Pékin ; une initiative jugée suspecte par les administrateurs coloniaux[49]. Devant le manque pressant de vivres et l’obstination des Britanniques à ne pas autoriser la livraison, les réfugiés déclenchent une émeute[50]. Les Britanniques réussissent à contenir les Chinois et l’un des organisateurs est déporté en Chine en conséquence[51]. Si l’incident est vite maîtrisé, il montre le risque d’un soulèvement des réfugiés lorsque ceux-ci sont privés de secours immédiats. Comme le précise Gilley, ce genre d’incident violent qui vise directement l’État indique un manque de recours politique légal de la population et de fait, menace la légitimité du gouvernement[52]. Ainsi, ce soulèvement n’est pas unique et les habitants chinois sont toujours à risque de protester pour améliorer leurs conditions de vie. Notamment en octobre 1956, lorsqu’une foule en colère s’en prend à des magasins tenus par des adhérents communistes et lorsque certains parmi eux sont lynchés par les émeutiers. Les autorités britanniques réussissent néanmoins à mettre un frein à l’émeute, qui se conclut par un total de 59 décès et 443 blessés[53]. Si l’incident tire ses origines de la guerre civile, la possibilité existe aussi qu’il résulte de la précarité des réfugiés. Grantham reconnaît ainsi que les Chinois vivent dans des conditions déplorables : « it is not surprising if their fate has engendered a sense of frustration and bitterness »[54]. De telles violences illustrent les conséquences possibles d’un soulèvement de la masse de réfugiés au lendemain de Shek Kip Mei. C’est un véritable problème si on prend en compte le faible nombre de policiers dans la colonie. En 1953, 5 194 officiers constituent la police hongkongaise pour une population de 2,5 millions d’habitants[55]. Les autorités notent la faible proportion et semblent s’en inquiéter : «The Hong Kong Police is probably unique in having to deal with an oversized population by far the greater part of which was until 1949 permitted to have free entry and egress at all points in the Colony »[56].

Pour éviter tout risque de débordement de la part des réfugiés au lendemain de l’incendie, il devient impératif pour le gouvernement d’agir le plus rapidement possible. De fait, l’administration coloniale va mobiliser tous les organismes charitables possibles : « the kaifongs, [l’organisation de santé] St. John, Red Cross, Boy Scouts, the armed services and many others » en plus de toutes les organisations gouvernementales concernées[57]. La rapidité est de mise. Comme l’explique Peter Pak Foon Yee, toutes les organisations locales ont travaillé conjointement avec le gouvernement hongkongais pour trouver de l’espace pour les nouveaux sans-abris. Jeune enfant à l’époque, c’est la vue des terrains de jeux occupés par les nombreuses tentes des réfugiés qui le frappe surtout[58]. Il est impossible pour Grantham et son administration de régler la situation immédiatement. Cependant, il est primordial de montrer aux réfugiés qu’ils tentent tous les moyens pour leur prêter assistance.

L’incendie de Shek Kip Mei apporte ainsi un bouleversement dans les structures coloniales en soulignant les faiblesses existantes dans les politiques du gouvernement. Devant le risque de perturbations et le manque de moyen de l’administration à gérer une émeute potentielle des réfugiés, il devient impératif de procéder à un changement d’approche vis-à-vis la situation. Selon l’aveu de Grantham, Shek Kip Mei est le point décisif des politiques sociales du gouvernement quant à la gestion des réfugiés[59]. Il reste à voir comment les autorités britanniques s’adaptent à ce changement qui implique de retourner aux anciennes politiques de logement des années 1930. Bien que, vingt ans plus tard, le problème a pris une ampleur complètement différente, l’objectif de fournir des logements adéquats aux réfugiés est similaire[60]. Dorénavant, l’administration britannique ne cherche plus simplement à réinstaller les sinistrés, mais vise à inclure les réfugiés dans la société hongkongaise.

Une nouvelle prospérité économique au service de la population?

Selon Bray, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la situation économique à Hong Kong est tout sauf glorieuse : « It was year zero »[61]. Les maigres ressources financières de la colonie servent à réparer les infrastructures et à maintenir un semblant de commerce avec la Chine, les États-Unis et la Grande-Bretagne. Hong Kong est encore basée sur une économie d’entrepôts et ses revenus sont à la merci des flux internationaux. De fait, la Chine représente la principale source d’importations pour la région[62]. Cependant, l’avènement des communistes en 1949 complique la situation tandis qu’ils instaurent divers embargos, coupant une partie de l’approvisionnement de la colonie[63]. Arthur Grenfell Clarke, secrétaire financier, fait état de cette dépendance à double tranchant :

« Apart from a very few industries, such as the dockyards, the Colony was dependent for its income, for its very livelihood, on what it earned from buying and selling goods; on its services as a middleman between China and the outside world. When world trade slumped, Hong Kong suffered a depression; when it boomed, Hong Kong boomed. The Government in those days could do nothing to help, because it had no control over events.[64] »

De fait, Hong Kong n’est pas une colonie particulièrement riche, bien qu’elle jouisse d’une augmentation croissante de son revenu[65]. Le défi du gouvernement est alors de s’occuper des réfugiés avec un maigre budget. Pour l’instant, les rescapés de Shek Kip Mei sont réinstallés dans des camps temporaires, mais il est important de les placer dans des logements permanents le plus rapidement possible. Au début de l’année 1954, les Britanniques doivent faire face à 60 000 nouveaux sans-abris qui s’ajoutent aux 40 000 réfugiés dont la réinstallation est planifiée[66]. Après l’incendie de Shek Kip Mei, l’administration de Grantham prend plus au sérieux la situation : c’est 32 % de son budget qui est maintenant alloué aux services sociaux[67]. Reste à déterminer comment la colonie répartit ses ressources pour régler le problème des réfugiés. L’inclusion de ceux-ci dans la société hongkongaise s’avère être la motivation derrière les investissements dans les services sociaux, jusqu’à la fin de la gouvernance de Grantham.

Dans le rapport annuel de 1955, on constate que « There are no signs of the Colony’s refugees wishing to return on any large scale to China […] »[68]. À partir de cette année, il devient alors certain que les réfugiés resteraient dans la colonie. Devant ce constat, la solution pour Grantham revient à les insérer dans la société hongkongaise par le logement et le travail[69]. Il est en effet plus facile d’administrer des citoyens enregistrés plutôt que des réfugiés sans papiers et d’après Grantham, il est également plus simple de faire respecter les lois dans un quartier organisé plutôt que dans un bidonville. De fait, on considère les migrants pour la première fois comme étant « our people »[70].

Dans les bidonvilles, les enfants passent leurs temps à mendier de l’argent pour leurs parents et, malgré son faible coût annuel (0,50 HK $ en 1954), plusieurs familles ne parviennent pas à envoyer leurs jeunes à l’école par manque de moyens[71]. Durant les émeutes d’octobre 1956, des jeunes d’un club parascholaire établi dans l’un des bidonvilles auraient activement refusé de prendre part aux démonstrations. Pour Grantham, ce cas isolé devient la preuve que l’éducation est la clée de l’inclusion : « it was crucial to ‘turn potential little hooligans into responsible citizens’ »[72]. Dans un effort pour redresser la situation, Grantham approuve dès 1956 un projet pilote de trois ans proposé par The Boys’ and Girls’ Clubs Association of Hong Kong, une organisation charitable visant à offrir des activitées gratuites aux enfants défavorisées[73]. Au même moment, on note une nette augmentation de la fréquentation scolaire au niveau primaire au fil des années : de 120 556 enfants en 1950 à 246 403 en 1957. Entre l’année 1956 et 1957 seulement, c’est une différence de 32 330 enfants de plus[74]. En plus de l’éducation, l’intégration se fait aussi par le travail. La majorité des réfugiés ne détiennent pas d’emploi et beaucoup de gens ne sont payés que quotidiennement, sans garantie de travail le lendemain. Malgré une augmentation de la demande de main-d’œuvre dans les industries manufacturières, on évalue que seulement 5 % des réfugiés possèdent le statut d’emploi complet et que, jusqu’en 1950, la proportion n’a jamais dépassé 20 %[75]. L’accroissement économique se traduit, en effet, par un plus grand nombre d’usines et d’ouvriers, mais elle ne signifie pas une sortie de la précarité pour les réfugiés.

L’intégration des réfugiés se fait ainsi principalement par le logement. En effet, l’élimination des bidonvilles revient à inclure ses habitants dans la société. Le gouvernement investit alors massivement dans de nouveaux projets immobiliers, en concluant qu’il risque de dépenser plus d’argent à entretenir des bidonvilles plutôt qu’à construire des quartiers d’habitation[76]. En contrepartie, cette décision se traduit par une hausse des coûts des finances publiques tandis que le gouvernement rattrape des années d’inactivité dans ces secteurs[77]. Le budget en 1955 pour la réinstallation des réfugiés est évalué à 20 millions HK $, sans inclure les dépenses nécessaires en cas de nouveaux incendies[78]. Shek Kip Mei, par exemple, coûte à lui seul 16 millions HK $ à l’administration[79].

De 1951 à 1961, les Britanniques construisent plus de 14 636 logements[80]. Ces centres de réinstallations sont divisés en deux catégories. La première, de Grade A, comprend tous les aménagements dont les matériaux sont ininflammables. Les habitations de Grade B constituent les domiciles dont les matériaux se trouvent similaires à ceux des huttes. Très souvent, celles-ci sont simplement démolies et les matériaux sont réutilisés pour construire des résidences plus solides. Et pour éviter tout risque d’incendie, ils distancent les habitations de Grade B les unes des autres. On note alors une augmentation drastique du nombre de ces habitations. La population qui vit dans les domaines de réinstallations passe ainsi de 8 653 (1954) à 292 371 (1961)[81]. De plus, ces logements sont bâtis d’après de nouvelles normes, ce qui augmente leurs coûts. Selon la loi, ils doivent être pourvus de matériel qui permet de prévenir les feux : bouches d’incendie, gicleurs d’eaux, alarmes de fumées, extincteurs à mains, etc.[82].

Le rapport annuel de 1955 précise que distancer les habitations fait effet sur la propagation du feu, mais ne réduit pas la fréquence des accidents. Ainsi, on répertorie 30 incendies dans l’année 1954 seulement[83]. L’administration admet certes que des victimes vivent dans des conditions pitoyables, mais elle souligne tout de même que plus de 70 000 personnes ont été installées[84]. L’année suivante, Grantham évalue que la question du logement se trouve en voie d’être réglée alors que 120 000 sinistrés ont été relocalisés et que 20 000 autres sont en attente[85]. Toutefois, au même moment, quelque 650 000 réfugiés vivent encore dans des conditions en dessous des standards établis par le gouvernement[86]. Malgré les changements entrepris par l’administration de Grantham, cette dernière garde une attitude néo-libérale, ce que l’historien Norman Mitters surnomme une « non-intervention positive »[87] sur le plan social. L’administration Grantham lui-même condamne un mauvais placement des ressources de la colonie dû à une culture de laissez-faire ancrée depuis des années au sein du gouvernement[88]. En ce sens, les associations charitables jouent un rôle important en ce qui a trait à l’aide aux réfugiés. Nous avons noté la présence des organisations charitables au lendemain de l’incendie de Shek Kip Mei, mais leur participation ne fera que croître par après. En effet, en une année, quatre feux d’envergures sont déclenchés et engendrent 42 000 nouveaux sans-abris. D’après le rapport de 1954, une personne sur vingt à Hong Kong a perdu sa maison dans un incendie[89]. À chaque fois, les associations sont les premières au front pour fournir de l’aide aux réfugiés.

Au lendemain de l’incendie de Shek Kip Mei, les services sociaux performent au maximum de leur capacité en offrant des repas pour les victimes. En coopération avec les installations de l’armée, plus de 50 000 plats sont distribués deux fois par jour dès le lendemain de la tragédie[90]. On collecte aussi des dons du public, de même que de l’aide fournie par les gouvernements américains et chinois. Ainsi, chaque sinistré peut recevoir 5,50 HK $ et 12 livres de riz[91]. En 1954, on retrouve 15 centres sociaux dans les quartiers les plus pauvres de la colonie. Financé par les catholiques américains, chaque établissement offre des écoles, des lieux récréatifs et une chapelle[92]. La mission vise à procurer des services selon les besoins de la population[93]. Parmi les communautés religieuses, les sœurs de Maryknoll sont particulièrement actives. Grâce aux dons amassés, elles sont en mesure d’offrir de la nourriture, des soins, des vêtements et de l’aide financière aux victimes qui n’ont pas les moyens de payer le loyer ou de réparer leur hutte[94].

Cependant, autant le gouvernement que les groupes religieux peinent à répondre à la demande. Les Britanniques font donc appel aux kaifongs, des associations locales dont le nom signifie « voisin » ou « citoyen responsable » en cantonnais[95]. Le lien entre les kaifongs et l’administration coloniale s’avère plutôt mince en 1950. À l’époque, les Britanniques ne font que donner des conseils techniques aux associations charitables et promeuvent simplement leurs activités[96]. Le but des kaifongs est de promouvoir les différentes mesures sociales offertes aux résidents chinois. Pour les réfugiés, ils servent à inciter une culture du « bon voisin » de sorte à stimuler une entraide mutuelle chez les habitants. Ils se portent aussi responsables de l’ouverture de plusieurs écoles et de cliniques. En 1950, les kaifongs forment le Kaifong Welfare Associations et se font remarquer par leurs actions la même année suivant un incendie à Kowloon qui fait quelque 10 000 sinistrés. Une figure proéminente locale, à la tête de l’un des kaifongs, aide d’ailleurs à la réinstallation d’une centaine de familles[97]. Les kaifongs attirent encore l’attention du public en portant assistance aux victimes lors de deux feux en 1952[98]. Durant Shek Kip Mei, les membres distribuent aux familles des dons en argent amassés par les associations charitables[99]. En 1954, le gouvernement réquisitionne officiellement leurs services. L’objectif est de faire des leaders locaux des agents de liaison avec l’administration, de sorte à renforcer leur présence sur le terrain[100]. Grantham mentionne, par exemple, dans ses mémoires la rencontre avec un représentant de quartier au lendemain de Shek Kip Mei, un diplômé de l’université de Colombia qui parle cantonais et anglais, ce qui facilite la communication[101]. Dans le cas d’un incendie, les kaifongs sont ainsi les premiers à répondre aux besoins des victimes.

À cet effet, les efforts du gouvernement pour prévenir de nouvelles perturbations sociales donnent des résultats positifs. Dès 1954, on note une baisse générale des crimes. Hong Kong passe par exemple de 14 687 larcins rapportés (1954) à 8 523 (1960). C’est la même situation chez les vols rapportées : de 1 147 (1954) à 473 (1960)[102]. Par le fait même, nous constatons une augmentation dans la proportion des crimes mis en justice. Concernant les larcins, seulement 34,1 % des crimes sont poursuivis par la police en 1954 avant de monter à 43,8 % en 1960. Pour les vols, nous passons de 28,2 % (1954) à 30,4 % (1960). Donc dans un très court laps de temps, nous constatons que la criminalité parmi la population chinoise baisse, alors que le gouvernement britannique réussit à faire condamner plus de crimes. Le contexte social à Hong Kong ne s’avère toujours pas des plus plaisants, mais les efforts du gouvernement pour inclure les réfugiés et subvenir à leurs besoins permet au moins d’éviter une situation encore plus catastrophique.

Préserver la légitimité

Grantham écrit à son départ que la région est maintenant laissée dans un état stable. Cependant, la plus grande menace se trouve à son avis du côté de la Chine[103]. En effet, dans un contexte de guerre froide, Hong Kong est à la fois un « avant-poste » du capitalisme tout en étant un point de contact avec l’extérieur pour la Chine[104]. De fait, durant les années 1950, les États-Unis et la Chine vont d’abord partager la tâche de soutenir financièrement l’administration britannique, dans un concours de force. Dans ces circonstances, Grantham est méfiant de cette rivalité qui met en jeu l’existence de la colonie. Les Britanniques n’ont aucunement les moyens de protéger militairement la région contre la Chine et donc, il leur est plus avantageux d’entretenir une relation amicale avec Pékin[105]. À cet effet, les relations entre le continent et la colonie s’avèrent difficiles à gérer pour les autorités britanniques qui décrivent le gouvernement communiste comme « froid », « distant » et « ambigu »[106]. À l’opposée, une présence américaine accrue à Hong Kong entraîne le risque d’une escalade des tensions. Coincé entre deux superpuissances, il était donc important pour les administrateurs coloniaux de ne pas trop attirer l’attention de l’un ou l’autre. À cet effet, assurer la stabilité de la colonie éloignait indirectement ces États trop souvent enclins à s’ingérer dans ses affaires.

Les mesures entreprises par l’administration Grantham permirent de sauver l’administration britannique des risques d’une crise de la légitimité. Désormais, les Britanniques adoptent une attitude plus interventionniste vis-à-vis des affaires coloniales. Gilley vient à la conclusion que, dès qu’un gouvernement implante une politique efficace, sa population est plus susceptible de le supporter[107]. Pour reprendre ses termes, dans un contexte de performance politique, ce qui est important est la perception de la population face aux avantages sociaux. Un aspect crucial concernant une administration coloniale : un gouverneur général qui perd la confiance du peuple équivaut à un abandon de la légitimité de son régime[108]. De ce fait, adapter les structures coloniales se révèle plus difficile. D’après Scott, les colonies sont fondamentalement rigides et n’acceptent les changements que selon des circonstances particulières :

« Colonial regimes, by their nature, have particular problems with legitimacy. They find it difficult to claim a popular mandate and they normally accept political change only when there is a challenge to government practice or intentions of such proportions that the authoritative basis of decisions is threated »[109].

L’administration britannique a su respecter les attentes que les Chinois avaient à l’égard de leur gouvernement[110]. Avec Shek Kip Mei, elle a entrepris l’intégration des réfugiés chinois en offrant une scolarité plus accessible et en accroissant la demande de main-d’œuvre. En outre, c’est surtout le démantèlement des quartiers de bidonvilles et la relocalisation des réfugiés dans des logements abordables qui réussissent à régler en partie le problème des incendies et à garantir la légitimité politique des Britanniques. Il ne s’agit pas nécessairement de répondre à tous les besoins, mais simplement de montrer que des efforts sont déployés et que le gouvernement n’est pas indifférent au sort de sa population.

Après le départ de Grantham en 1957, une pétition signée par 1,5 million de personnes est envoyée à Londres pour demander une extension de son mandat[111]. C’est la preuve ultime de la popularité des différentes mesures adoptées par le gouverneur qui réussit à incorporer les réfugiés dans la société hongkongaise en association avec les différentes organisations charitables. Grantham n’a pas répondu totalement aux enjeux des sinistrés, mais la population chinoise jugea sa performance suffisante au niveau de l’éducation, de l’emploi et du logement. De la même façon, les associations charitables et les kaifongs représentent maintenant des agents fiables sur le terrain qui donnent une assistance substantielle au gouvernement. Les réformes affectèrent pour le mieux la légitimité de l’administration : Hong Kong ne vit pas de perturbations d’envergure jusqu’en 1966. De même, malgré le contexte mondial de décolonisation, les Chinois de Hong Kong ne montrèrent jamais le signe qu’ils désiraient l’expulsion des Britanniques[112]. En attendant, les réfugiés ne demandent rien de plus qu’une occasion de vivre mieux qu’en Chine. Au final, Feng sous-entend la résilience des sinistrés chinois après l’incendie de son village : « The recovery was quick. Before long it seemed that all the residences were built, in the same locations and fashions. Life went on as if nothing had happened. No fanfare, no nonsense »[113].


  • [1] À cet effet, nous pouvons déterminer quatre vagues de migrations entre la fin de la guerre et les années 1980. Concernant notre recherche, nous tombons durant la première vague : celle de 1949 à 1952 ; Agnes S. Ku, « Immigration Policies, Discourses, and the Politics of Local Belonging in Hong Kong (1950–1980) », Modern China, vol. 30, no 3, 2004, p. 335.
  • [2] Diana Lary, China’s Civil War: A Social History, 1945–1949, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 49.
  • [3] Mark Chi-Kwan, « The ‘Problem of People’: British Colonials, Cold War Powers, and the Chinese Refugee in Hong-Kong, 1949-62 », Modern Asian Studies, vol. 41, no 6, 2007, p. 1146.
  • [4] Government of Hong Kong, Hong Kong Annual Report, 1954, Hong Kong, 1955, p. 2.
  • [5] Mark Chi-Kwan, loc cit., 2007, p. 1150.
  • [6] Lee Ming Kwan, «Hong Kong Identity—Past and Present», Wong Siu-Lun & Toyojiro Maruya (dir.), Hong Kong Economy and Society: Challenges in the New Era, Hong Kong, Hong Kong University Press, 1998, p. 156.
  • [7] Margaret Jones, «Tuberculosis, Housing and the Colonial State: Hong Kong, 1900–1950», Modern Asian Studies, vol. 37, no 3, 2003, p. 655.
  • [8] Il est particulier de traiter de la question de la légitimité d’un gouvernement colonial, considérant que la région de Hong Kong a été saisie à l’issue d’une guerre impérialiste. Cet article ne vise pas à juger de la légitimité des Britanniques à occuper le territoire hongkongais, mais à étudier la façon dont ils surent maintenir leur présence.
  • [9] Bruce Gilley, «Legitimacy and Institutional Change: The Case of China», Comparative Political Studies, vol. 41, no 259, 2008, p. 270.
  • [10] Ian Scott, Political Change and the Crisis of Legitimacy in Hong Kong, London, Hurst & Company, 1989, p. 36.              
  • [11] Bruce Gilley, «The Determinants of State Legitimacy: Results for 72 Countries», International Political Science Review, vol. 72, no 1, 2006a, p. 48.
  • [12] Id., loc. cit., 2008, p. 272.
  • [13] Ibid., p. 262.
  • [14] Pour une définition précise de ce qu’il entend par « structure » : William H. Sewell Jr., Logics of History: Social Theory and Social Transformation, Chicago, University of Chicago Press, 2005, pp. 124-151.
  • [15] Ibid., p. 245.
  • [16] Ces trois cadres sont établis par Sewell comme étant les trois aspects principaux qui constituent un évènement ; William H. Sewell Jr., op. cit., pp. 245-248.
  • [17] Citons brièvement l’incendie du quartier de Tung Tau qui fait 15 à 25 000 sinistrés (certains estiment même à beaucoup plus) ; Alan Smart, The Shek Kip Mei Myth. Squatters, Fires and Colonial Rule in Hong Kong, 1950–1963, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2006, pp. 74–75.
  • [18] Hong Kong Legislative Council, Official Report of Proceedings. Meeting of 2nd March, 1955, Hong Kong, mars 1955, p. 39.
  • [19] Hong Kong Legislative Council, Official Report of Proceedings. Meeting of 4th December 1963, Hong Kong, décembre 1963, p. 290.
  • [20] La première survient dans les premières années de la fondation de la colonie, lorsque des marchands britanniques se plaignent à la couronne que les administrateurs coloniaux ne participent pas dans leurs intérêts. La deuxième arrive dans les années 1890 quand les marchands britanniques et chinois décident de participer directement dans les décisions politiques de la colonie et que les administrateurs n’auront pas le choix que de les incorporer. Comme le souligne Scott, ce système aura survécu des années bien au-delà de la Deuxième Guerre mondiale. Quant aux troisièmes et quatrièmes crises, elles sortent de notre cadre temporel, survenant durant les émeutes de 1966 et 1967 ; Ian Scott, op. cit., pp. 37-38.
  • [21] Bruce Gilley, loc. cit., 2008, pp. 273–274.
  • [22] John M. Carroll, A Concise History of Hong Kong, New York, Rowman & Littlefield Publishers, Inc., 2007, p. 12.
  • [23] Raphaël Jacquet, «From Refugees to Citizens: An Identity is Born», China Perspectives, no 12, Special Hong Kong, 1997, p. 24.
  • [24] Leo F. Goodstadt, «The Rise and Fall of Social, Economic and Political Reforms in Hong Kong, 1930–1955», Journal of the Royal Asiatic Society Hong Kong Branch, vol. 44, 2004, p. 57.
  • [25] Leo F. Goodstadt, loc. cit., p. 62.
  • [26] Ibid., p. 66.
  • [27] Hilda Selwyn-Clarke, « Hong Kong Dilemma », Far Eastern Survey, vol. 16, n1, 1947, p. 6.
  • [28] Alan Smart, op. cit., p. 110.
  • [29] Government of Hong Kong, Hong Kong Annual Report, 1953, Hong Kong, 1954, p. 11.
  • [30] Feng Chi-sun, Diamond Hill: Memories of Growing up in Hong Kong squatter village, Hong Kong, Blacksmith Books, 2010, p. 29.
  • [31] Government of Hong Kong, Hong Kong Annual Report, 1950, Hong Kong, 1951, p. 12.
  • [32] Peter Pak Foon Yee, « Nostalgic Journey and Reflections », Gwulo.com, 3 octobre 2020
  • <https://gwulo.com/node/50825/view-pages> (19 mars 2021).
  • [33] Feng Chi-sun, ibid., p. 20.
  • [34] Ibid., p. 73.
  • [35] Ibid.
  • [36] Government of Hong Kong, Hong Kong Annual Report, 1952, Hong Kong, 1953, p. 7.
  • [37] Chak Kwan Chan, Social Security in Hong Kong: From British Colony to China’s Special Administrative Region, Lanham (Maryland), Lexington Books, 2011, p. 97.
  • [38] Denis Bray, Hong Kong Metamorphosis, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2003 [2001], p. 51.
  • [39] Government of Hong Kong, op. cit.,1953, pp. 94–95.
  • [40] Feng Chi-sun, op. cit., p. 73.
  • [41] Public Records Office, Recording Hong Kong, HKRS163-1-1578, Document about Shek Kip Mei Fire, 1954, pp. 1–2.
  • [42] Selon le gouverneur Alexander Grantham, ces trois décès furent causés par des arrêts cardiaques dû à la fumée du feu ; Alexander Grantham, Via Ports : From Hong Kong to Hong Kong, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2012 [1965], p. 155.
  • [43] Denis Bray, op. cit., p. 51.
  • [44] Government of Hong Kong, op. cit., 1955, p. 2.
  • [45] Public Records Office, op. cit., p. 3.
  • [46] Alan Smart, op. cit., p. 4.
  • [47] Denis Bray, op. cit., p. 52.
  • [48] Government of Hong Kong, op. cit., 1951, p. 65.
  • [49] Nous noterons au passage que le gouvernement britannique va tenter plusieurs fois de faire fermer les frontières avec la Chine de sorte à contrôler les vagues de réfugiés. Toutefois, à chaque contrôle des frontières, Beijing sera prompt à protester ces mesures ; Ibid., p. 10.
  • [50] Laura Madokoro, « Surveying Hong Kong in the 1950s: Western humanitarians and the ‘problem’ of Chinese Refugees », Modern Asian Studies, vol. 49, no 2, 2015, p. 508.
  • [51] Alan Smart, op. cit., p. 77.
  • [52] Bruce Gilley, loc. cit., 2006a, p. 508.
  • [53] John M. Carroll, op. cit., p. 146.
  • [54] Ian Scott, op. cit., p. 77.
  • [55] Government of Hong Kong, op. cit., 1954, p. 125.
  • [56] Id., op. cit., 1951, p. 72.
  • [57] Alexander Grantham, op. cit., pp. 155–156.
  • [58] Peter Pak Foon Yee, « Nostalgic Journey and Reflections », Gwulo.com, 3 octobre 2020
  • <https://gwulo.com/node/50825/view-pages> (19 mars 2021).
  • [59] Alexander Grantham, ibid., p. 156.
  • [60] Margaret Jones, loc. cit., p. 680.
  • [61] Anne Simon Kleinman, Inhabited Politics: Political Power and Housing in Hong Kong, thèse de PH.D. (philosophie), Université de Yale, 2002, p. 119.
  • [62] Government of Hong Kong, op. cit., 1954, p. 8.
  • [63] Ian Scott, op. cit., p. 66.
  • [64] Hong Kong Legislative Council, op. cit., mars 1955, p. 59.
  • [65] Ian Scott, ibid., p. 74.
  • [66] Government of Hong Kong, op. cit., 1953, p. 14.
  • [67] Ibid., p. 13.
  • [68] Government of Hong Kong, Hong Kong Annual Report, 1955, Hong Kong, 1956, p. 10.
  • [69] Id., op. cit., 1954, p. 12
  • [70] Hong Kong Legislative Council, op. cit., mars 1955, p. 40.
  • [71] R. Donders, « The Forced Migration and the Refugee Problem of Hong Kong (1949–1954) », International Catholic Migration Congress: Geneva, 1954, 1954, p. 265.
  • [72] Mark Chi-Kwan, loc. cit., 2007, pp. 1164–1165.
  • [73] Ibid., 2007, p. 1165.
  • [74] K. M. A. Barnett, Hong Kong Statistic, 1947–1967, Hong Kong, Census & Statistic Department, 1969, p. 184.
  • [75] Government of Hong Kong, op. cit., 1951, p. 64.
  • [76] Ian Scott, op. cit., p. 74.
  • [77] Ibid., p. 76.
  • [78] Hong Kong Legislative Council, op. cit., 1955, p. 55.
  • [79] Ibid., p. 59.
  • [80] K. M. A. Barnett, op. cit., p. 171.
  • [81] Government of Hong Kong, op. cit., 1954, p. 173.
  • [82] Hong Kong Legislative Council, op. cit., décembre 1963, p. 293.
  • [83] Government of Hong Kong, op. cit., 1956, p. 118.
  • [84] Id., op. cit., 1955, p. 4.
  • [85] Hong Kong Legislative Council, op. cit., mars 1955, p. 37.
  • [86] Government of Hong Kong, ibid., 1956, p. 112.
  • [87] Steve Tsang, « Government and Politics in Hong Kong: A Colonial Paradox », Judith M. Brown et Rosemary Foot (dir.), Hong Kong’s Transitions, 1842–1997, London, Macmillan Press, 1997, p. 76.
  • [88] Ian Scott, op. cit., p. 78.
  • [89] Government of Hong Kong, op. cit., 1955, p. 131.
  • [90] Public Records Office, op. cit., pp. 2–3.
  • [91] Ibid., p. 4.
  • [92] R. Donders, loc. cit., p. 267.
  • [93] Ibid., p. 270.
  • [94] Cindy Yik-yi Chu, The Maryknoll Sisters in Hong Kong, 1921–1969. In love with the Chinese, London, Palgrave Macmillan, 2004, pp. 75–76.
  • [95] Government of Hong Kong, op. cit., 1953, p. 107.
  • [96] Id., op. cit., 1951, p. 63.
  • [97] Government of Hong Kong, op. cit., 1951, p. 11.
  • [98] Id., op. cit., 1953, p. 113.
  • [99] Mark Chi-Kwan, « Defence or decolonisation? Britain, the United States, and the Hong Kong question in 1957 », The Journal of Imperial and Commonwealth History, vol. 33, no 1, 2005, p. 97.
  • [100] Mark Chi-Kwan, loc. cit., 2005, p. 90.
  • [101] Alexander Grantham, op. cit., p. 118.
  • [102] K. M. A. Barnett, op. cit., p. 204.
  • [103] Alexander Grantham, ibid., p. 199.
  • [104] Wang Gungwu, « Hong Kong’s Twentieth Century: The Global Setting », Pricilla Roberts & John M. Carroll (dir.), Hong Kong in the Cold War, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2017, p. 5.
  • [105] James T. H. Tang, « From Empire Defence to Imperial Retreat: Britain’s Postwar China Policy and the Decolonization of Hong Kong », Modern Asian Studies, vol. 28, no 2, 1994, p. 325.
  • [106] Government of Hong Kong, op. cit., 1954, p. 6.
  • [107] Bruce Gilley, loc. cit., 2006a, p. 61.
  • [108] Bruce Gilley, « The Meaning and Measure of State Legitimacy: Results for 72 Countries », European Journal of Political Research, vol. 45, 2006b, p. 501.
  • [109] Ian Scott, op. cit., pp. 36–37.
  • [110] Steve Tsang, op. cit., p. 66.
  • [111] Mark Chi-Kwan, loc. cit., 2005, p. 68.
  • [112] Mark Chi-Kwan, « Lack of Means or Loss of Will? The United Kingdom and the Decolonization of Hong Kong, 1957–1967 », The International History Review, vol. 31, no 1, 2009, p. 46.
  • [113] Feng Chi-sun, op. cit., p. 77.