Le soutien de la République populaire de Chine à la lutte des Afro-Américains (1963-1970) : Étude lexicométrique du journal Peking Review

CLÉMENT BROCHE
Université du Québec à Montréal

Résumé
Dans les années 1960, en contexte de guerre froide, la Chine cherche à proposer une alternative aux voies américaine et soviétique en se positionnant en leader du tiers-monde. Procédant de la sorte, elle place la question raciale au centre du conflit et définit un axe d’opposition non plus Est-Ouest, mais Nord-Sud. Dans cette perspective nouvelle, la lutte des Afro-Américains devient l’un des enjeux de la guerre froide et de l’entreprise de séduction que mène Pékin à l’endroit du tiers-monde. Le Peking Review, publication gouvernementale chinoise en anglais, se veut la voix officielle du régime à l’étranger. Le présent article se propose d’analyser le discours mobilisé par la République populaire de Chine sur la question afro-américaine par le biais d’une étude lexicométrique de ce journal. Il entend ainsi éclairer les enjeux et les motivations de Pékin dans son soutien affiché à la cause des Afro-Américains durant les années 1960.

Mots-clés

Plan

  1. Le Peking Review : la voix de Pékin à l’étranger
  2. Supporting the Afro-Americans in Their Just Struggle Against Racial Discrimination : le soutien de Mao aux Afro-Américains
  3. Analyse leximétrique et définition du corpus
  4. La lutte pour leitmotiv
  5. Afro-Américains : définition diachronique d’une identité
  6. D’impérialiste à réactionnaire

Dans les années 1990, la chute de l’URSS et l’ouverture progressive de la Chine rendent accessibles de nombreuses archives jusque-là non consultables. À la lumière de ces nouvelles sources, une réinterprétation complète de la guerre froide est proposée. Le développement de ces travaux permet de dépasser la vision traditionnelle de ce conflit pour désormais en faire un phénomène global. Profitant de ce nouveau champ d’études, les historiens chinois entendent repenser le rôle de la République populaire de Chine et en faire l’un des acteurs majeurs de la guerre froide. La lutte contre l’impérialisme américain, la rupture sino-soviétique ou encore la question du leadership des pays non-alignés sont autant de sujets qui désormais placent la Chine au cœur des enjeux politiques internationaux de l’époque[1].

C’est par le biais de cette approche nouvelle qu’il convient d’aborder le soutien de la Chine à la lutte des Afro-Américains dans les années 1960.  Cette question doit être appréhendée dans le cadre plus large d’une compréhension de la politique étrangère de la République populaire durant cette même période. Les positions chinoises en la matière se doivent d’être étudiées dans une perspective globale d’analyse de la guerre froide et de son contexte politique. Si l’opposition entre les blocs Est et Ouest se cristallise toujours plus avec l’arrivée de Mao au pouvoir en 1949, puis la guerre de Corée en 1950, le processus de décolonisation amorcé au sortir de la Deuxième Guerre mondiale confère une dimension nouvelle au conflit. Longtemps délaissé, cet aspect apparait désormais essentiel à de nombreux historiens qui voient dans ces luttes de libération des enjeux qui vont devenir centraux dans le cadre de la guerre froide et par là même, faire de la Chine l’un des acteurs majeurs de cette dernière :

Decolonization changed the terms of the anticipated world revolution. […] it put race and nation, rather than class, at the center of revolutionary discourse in many places. […] The PRC, a non-white, non- European, primarily agrarian nation which had suffered tremendously from the depredations of imperialism, managed to rally others in its challenge to the Soviet agenda and revolutionary model, and, for a while, it threatened Soviet influence in Asia, Africa, and to some degree in Latin America as well.[2]

La Chine fait valoir son statut de nation non blanche, ayant été victime d’une forme de colonialisme, pour se poser tout à la fois en défenseur des populations de couleurs et à l’avant-garde d’une lutte internationaliste. Elle se veut une proposition alternative à un monde polarisé autour des blocs américain et soviétique. Craignant de devenir de simples pions dans l’opposition entre les deux superpuissances[3], différents États nouvellement indépendants, mais aussi des mouvements de libération ou des partis aux aspirations révolutionnaires (notamment en Occident) vont adhérer à cette troisième voie. Dans le cadre de cette entreprise de séduction et pour servir la diffusion de son discours, la République populaire mobilise différents médiums au premier rang desquels figure le Petit Livre rouge. Si celui-ci ne parait qu’en 1964 en chinois et en 1966 dans d’autres langues, le Peking Review, journal chinois à destination de l’étranger, est lui disponible dès 1958 dans sa version anglaise[4], faisant de ce dernier l’un des premiers instruments de propagande de la République populaire dirigés vers l’international : « Peking Review, wich is New China’s first English-language weekly, will provide timely, accurate, first-hand information on economic, political and cultural developments in China and her relations with the rest of the world. »[5]. Dans son contenu, l’hebdomadaire se veut le relais du grand combat qu’entend mener la Chine contre l’impérialisme, qu’il soit américain ou soviétique. Cette perspective amène le Peking Review à placer au centre de ses préoccupations les enjeux de races, de libérations nationales ou encore de sous-développement économique. Le premier numéro de la version française du journal, publié en mars 1963, s’ouvre sur le titre, « Prolétaires de tous les pays, unissons-nous contre l’ennemi commun ! »[6], et de développer :

Ces derniers temps, au moment même où l’impérialisme et les réactionnaires de tous les pays cherchent par tous les moyens à combattre les pays socialistes, à saper le mouvement communiste international et à réprimer la lutte révolutionnaire des peuples, et où les communistes de tous les pays ont grand besoin de renforcer leur unité dans la lutte contre l’ennemi, il est pénible de constater que dans les rangs du mouvement communiste international est apparu un courant contraire, contre le marxisme-léninisme, contre le Parti communiste chinois et d’autres partis marxistes-léninistes, et qui mine l’unité du mouvement communiste international.[7]

Ces quelques lignes d’introduction résument l’essence même du journal. Sans les nommer, l’impérialisme américain et le révisionnisme soviétique sont ici clairement identifiés comme les ennemis de la Chine. Si les alliés ne sont eux non plus pas précisément désignés, on comprend dans la formulation que l’ensemble des forces qui aspirent à lutter contre les menaces mentionnées précédemment sont appelées à se joindre à ce mouvement international sous l’égide de la Chine. C’est dans cette perspective que le combat des Afro-Américains vient trouver sa place dans les pages du journal, s’inscrivant parfaitement dans cet appel à l’union des causes et des luttes. 

Dans cet article, nous nous proposons d’étudier la rhétorique chinoise développée autour de la question de la cause noire aux États-Unis par le biais d’une analyse lexicométrique du journal Peking Review. Nous cherchons à comprendre le discours de la République populaire à l’endroit des Afro-Américains, tant dans sa nature que dans son éventuelle évolution. Les politiques internationales et transnationales chinoises des années 1960 devant être comprises comme la manifestation d’une volonté de leadership dans le cadre d’un conflit global, nous nous demandons si le soutien de la Chine à la cause afro-américaine va au-delà de la simple rhétorique et de la déclaration d’intention, ou s’il ne sert uniquement qu’un agenda et des intérêts chinois.

1. Le Peking Review : la voix de Pékin à l’étranger

Véritable instrument de propagande participant du soft power chinois, le Peking Review parait dans les années 1960 à environ 50 000 exemplaires chaque semaine. Diffusé par les Foreign Languages Press, le journal est publié en cinq langues différentes (anglais, français, espagnol, allemand, japonais). Au regard de son contenu politique, la revue se destine à un lectorat éduqué. Elle vise les universitaires, les journalistes ou encore les diplomates, mais aussi les sympathisants de la cause chinoise et du maoïsme, notamment en Occident. Son discours révolutionnaire et anti-impérialiste fait écho au sein de mouvements de libération et le journal est diffusé dans une large partie du continent africain. Evan Smith rapporte que le Peking Review circule dans des pays aussi divers que la France, l’Allemagne, l’Angleterre, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Guinée, le Ghana, le Mali, l’Angola, le Zimbabwe, ou encore Zanzibar[8]. Aux États-Unis, la revue est diffusée par China Books and Periodicals basé à San Francisco. On la retrouve jusqu’en Nouvelle-Angleterre, ce qui tend à prouver qu’elle circule dans tout le pays[9]. Par ailleurs, on constate également que les Black Panthers reprennent à plusieurs reprises des papiers du Peking Review pour les publier dans les colonnes de leur propre journal, le Black Panther Newspaper. Il est d’ailleurs signifiant que ces articles ne traitent pas nécessairement de la cause afro-américaine. Un éditorial sur la lutte palestinienne que l’hebdomadaire emprunte au Peking Review[10] montre que les Black Panthers s’informent en partie sur les questions d’actualités internationales par ce biais-là, confirmant ainsi l’impact de la revue. Ces différents exemples justifient de la pertinence d’une étude des articles liés à la lutte des Afro-Américains présents dans le journal pour comprendre le discours et la rhétorique de la Chine sur le sujet.

2. Supporting the Afro-Americans in Their Just Struggle Against Racial Discrimination : le soutien de Mao aux Afro-Américains

Le 8 août 1963, dans le contexte de la Marche pour les droits civiques à Washington, Mao prononce, devant une délégation de diplomates africains, un discours en soutien à la cause des Afro-Américains. Ce dernier est publié le lendemain dans le quotidien chinois Renmin Ribao et le 16 août, en anglais, à la une du Peking Review[11]. À partir de cette date, le sujet revient de façon récurrente dans les pages de l’hebdomadaire, soit en fonction de l’actualité aux États-Unis, soit pour commémorer la date du premier discours de Mao. C’est ainsi que le 14 août 1964, le journal propose un article intitulé, « Commemorationg Chairman Mao’s Historic Statement[12] », dans lequel il revient sur une manifestation qui s’est tenue une semaine auparavant à Shanghai, à l’appel de différentes associations de femmes, d’étudiants et d’ouvriers, et en soutien à la cause des Afro-Américains. Cette même année 1964, l’intérêt grandissant de la République populaire pour la cause noire aux États-Unis se traduit par la création d’un centre de recherche sur l’histoire afro-américaine à l’université de Nankai[13].

En août 1965, le quartier de Watts à Los Angeles s’embrase. Après six jours de violences et la mort de 31 insurgés, les autorités parviennent à rétablir l’ordre. Dix jours plus tard, dans son numéro du 27 août, le Peking Review consacre deux pages complètes à ces événements[14]. À l’été 1967, après de nouveaux épisodes d’émeutes dans les villes de Newark et Détroit, le journal chinois se fait à nouveau le relais de cette actualité dans un article intitulé, « Afro-Americans Pit Revolutionary Violence Against Reactionary Violence[15] », et qui commence avec ces quelques mots de Mao : « Irreconcilable domestic and international contradictions, like a volcano, menace U.S. imperialism every day. U.S. imperialism is sitting on this volcano. »[16]. Ces formules nous renseignent sur l’intérêt que représentent les Afro-Américains pour les Chinois. Les populations des ghettos noirs sont perçues comme des révolutionnaires de l’intérieur, capables de combattre le système impérialiste américain en son sein.

Cette idée est confirmée l’année suivante, le 4 avril 1968, avec l’assassinat de Martin Luther King. Alors qu’en 1965 et 1967, les émeutes étaient relativement circonscrites à l’échelle du territoire national, après la mort du pasteur King, de nombreuses villes américaines s’embrasent et un peu partout des épisodes de violences secouent le pays. Le 16 avril, Mao prend la parole et prononce son deuxième discours en soutien à la cause des Afro-Américains[17]. En parallèle, il fait établir une carte des États-Unis, en chinois, pour suivre au jour le jour l’évolution des événements. Sur celle-ci, on peut y voir, marquées par de petites flammes, une cinquantaine de villes où se sont déroulaient des émeutes, avec six encadrés qui détails les épisodes de Washington D.C., Chicago, Baltimore, Memphis, Pittsburgh et Kansas City[18]. Au-dessus de la carte a été retranscrit le discours de Mao dont le contenu étaye l’idée que ce dernier voit dans les Afro-Américains une force révolutionnaire de l’intérieur pouvant renverser le système :

Some days ago, Martin Luther King […] was suddenly assassinated by the U.S. imperialists. Martin Luther King was an exponent of nonviolence. Nevertheless, the U.S. imperialists did not on that account show any tolerance toward him, but used counter-revolutionary violence and killed him in cold blood. […] It has touched off a new storm in their struggle against violent repression sweeping well over a hundred cities in the United States, a storm such as has never taken place before in the history of that country. It shows that an extremely powerful revolutionary force is latent in the more than twenty million Black Americans[19].

Autre élément signifiant, dans le discours de Mao, la lutte des races se trouve associée à la lutte des classes : « Racial discrimination in the United States is a product of the colonialist and imperialist system. The contradiction between the black masses in the United States and the U.S. ruling circles is a class contradiction. »[20]. Enfin, dans une dimension internationaliste, Mao associe la lutte des Afro-Américains à la révolution mondiale : 

The struggle of the black people in the United States for emancipation is a component part of the general struggle of all the people of the world against U.S. imperialism, a component part of the contemporary world revolution. I call on the workers, peasants, and revolutionary intellectuals of all countries and all who are willing to fight against U.S. imperialism to take action and extend strong support to the struggle of the black people in the United States![21]

C’est ainsi qu’apparait dans le discours de Mao, différents éléments rhétoriques que la Chine entend mobiliser dans soutien à la cause afro-américaine : une force révolutionnaire de l’intérieur participant de la révolution mondiale, dont la lutte pour l’égalité raciale se confond avec la lutte des classes.

Si le mouvement insurrectionnel des Afro-Américains a le soutien plein et entier de la République populaire en 1968, un conflit frontalier avec l’URSS l’année suivante amène Pékin à repenser ses stratégies internationales. En effet, en mars 1969, une série d’accrochages autour de l’île Damanski, située sur la zone frontalière du fleuve Oussouri, conduit les deux puissances chinoise et soviétique au bord du conflit ouvert. Après ces événements, l’URSS devient le principal ennemi de la Chine. Ne pouvant se permettre une guerre sur deux fronts, Damanski représente le tournant qui amène Pékin à penser une politique de rapprochement avec les États-Unis[22]. Comme nous allons le voir dans notre analyse lexicométrique, l’adoption de cette stratégie va se traduire par un changement dans le discours du Peking Review, notamment dans ce qui a trait à la question afro-américaine. Le soutien de la République populaire à cette cause apparait ainsi comme ne relevant pas d’un discours figé, mais s’inscrivant au contraire dans le cadre d’un processus dynamique, évoluant dans le temps en fonction d’une actualité spécifique et d’un agenda donné. Si nous venons de présenter certains éléments participants de ce phénomène, nous entendons mettre en lumière par le biais de notre analyse lexicométrique, les mécanismes de construction et d’évolution du discours de la Chine dans son soutien à la cause des Afro-Américains.

3. Analyse lexicométrique et définition du corpus

Le corpus constitué en vue de notre analyse lexicométrique du Peking Review à l’aide du logiciel Lexico3 se compose de 25 éléments répartis ainsi : 18 articles, 4 éditoriaux et 3 discours. Ces différents textes traitent tous de la question de la lutte des Afro-Américains et se retrouvent dans les pages de l’hebdomadaire entre 1963 et 1970. Nous retenons comme première borne chronologique la publication du discours de Mao le 16 août 1963, date à partir de laquelle la question afro-américaine revient de façon régulière dans le journal. À l’inverse, disparaissant progressivement dès 1969, le dernier élément de notre corpus est le seul et unique article sur le sujet publié en 1970. Les deux voyages officiels des délégations des Black Panthers en Chine en 1970 et 1971 étant traité par de simples brèves, et non par des textes de fond, n’ont pas été retenus[23]. Il en est de même pour le séjour de W.E.B. Dubois en 1959[24]. Si le Peking Review revient à plusieurs reprises sur celui-ci, il n’est néanmoins abordé que comme une simple visite diplomatique et non par le prisme de la lutte afro-américaine. Le corpus ainsi constitué est exhaustif. Seuls ont été écartés de la chronologie, trois articles sur le sujet présent dans l’hebdomadaire, mais qui ne sont pas du Peking Review (Albanian Party of Labour, U.S. Progressive Labour Party et un texte de Robert Williams[25]). Enfin, les brêves de la rubrique Round The World n’ont également pas été retenues. Situées à la fin du journal, elles informent à plusieurs reprises de l’actualité de la lutte des Afro-Américains, mais dans un format trop concis pour être considéré dans le cadre de notre analyse. Notre corpus est ainsi constitué de tous les articles de fond qui traitent de la question afro-américaine présents dans les pages du Peking Review d’août 1963 à avril 1970.

Pour la partition du corpus, quatre types de balises ont été établies. Les deux premières sont de types chronologiques et segmentent l’ensemble des textes en année et en mois. Cela permet une analyse de l’évolution de phénomènes lexicaux selon une approche large correspondant à l’année, ou par le prisme plus resserré du mois. Ce second type de partition présente néanmoins des limites, puisque pour certaines années, les deux ou trois articles dont nous disposons se retrouvent tous publiés le même mois. Les textes du corpus ont également été numérotés de 1 à 25. Cette balise permet d’observer si un article donné présente des singularités lexicales et le cas échéant, il conviendra d’analyser ce phénomène. Enfin, la quatrième partition délimite les différents types de sources, à savoir les articles, les éditoriaux et les discours. De cette façon, il est possible d’étudier, non plus des différences entre chaque texte, mais des phénomènes lexicaux qui seraient propres à l’un des types de sources. Des signes délimiteurs segmentent également l’ensemble des textes et des paragraphes du corpus afin de pouvoir utiliser les outils de section.

Le dictionnaire du corpus est constitué de 35 987 occurrences, pour 4090 formes dont 2029 hapax (mots isolés qui ne se retrouvent qu’une seule fois dans le corpus). Ce ratio d’hapax proche de 50 % des formes du dictionnaire s’inscrit dans la norme d’un corpus lexicométrique cohérent. Sur la question de la lemmatisation, à savoir s’il convient de regrouper des variantes d’un même mot sous une même forme, longuement discutés par Étienne Brunet dans son article, « Qui lemmatise dilemme attise[26] », nous avons décidé de garder nos textes en l’état. Dans le cadre de notre analyse, notre travail portera donc sur de la quantification de mots et non de lemmes.

4. La lutte pour leitmotiv

L’occurrence la plus importante du corpus est le mot struggle, qui revient 603 fois dans sa forme au singulier et 59 fois au pluriel. Le terme est associé 457 fois aux formes Afro-American (Afro–Americans), Black people et Negro (Negroes)[27]. Cela représente plus de 75% des occurrences de struggle. Lorsque le Peking Review traite de la question afro-américaine, il parle de lutte. La question se pose alors de savoir contre quoi ou qui les Noirs aux États-Unis se battent. L’occurrence la plus importante associée au groupe de forme struggle against est violent repression (131 fois). Viennent ensuite Us imperialism (79 fois) et racial discrimination ou racial oppression (79 fois également). La quatrième cooccurrence la plus présente, même si elle est moins significative, est tyranny (25 fois). Il est intéressant de constater qu’à chacune de ces luttes correspond une période différente du corpus (voir Figure 1).

Figure 1 : Différents types de lutte associés à la cause afro-américaine (évolution annuelle en valeur relative)

En 1963, l’heure est au combat contre les discriminations raciales. Les autres cooccurrences sont absentes ou présentes à la marge, de façon non significative. Aux États-Unis, nous sommes au plus fort de la lutte pour les droits civiques, symbolisée par la personne et l’action de Martin Luther King[28]. C’est d’ailleurs dans le cadre de la Marche sur Washington, et pour donner suite à la sollicitation du militant Robert Williams que Mao prend position sur le sujet. Il apparait ainsi cohérent que le Peking Review s’inscrive dans une perspective de soutien aux Afro-Américains dans ce combat pour l’égalité, et contre la discrimination et l’oppression raciales.

Deux ans plus tard, la situation a évolué et les enjeux, notamment internationaux, ne sont plus les mêmes. C’est en 1965 que les États-Unis s’engagent véritablement au Vietnam[29]. Dans un contexte de rupture sino-soviétique désormais actée, l’objectif de la Chine est double dans son discours à l’endroit de l’étranger. Le soutien à la cause des Afro-Américains permet ainsi à Pékin tout à la fois de se présenter en champion du combat contre l’impérialisme en dénonçant l’action de Washington, mais aussi de challenger l’Union soviétique en affirmant toujours plus son leadership sur le tiers-monde. Ces nouveaux enjeux se traduisent par un changement dans la rhétorique du Peking Review sur la question afro-américaine. Désormais, les Afro-Américains ne se battent plus contre les discriminations et l’oppression, mais contre l’impérialisme américain.

Toujours à la faveur d’une actualité changeante, cet argumentaire cède progressivement sa place, et une nouvelle dimension est conférée au combat des Noirs aux États-Unis. Comme en 1963, le contexte américain explique cette évolution du discours. En 1968, après l’assassinat de Martin Luther King et les épisodes d’émeutes qui secouent le pays, le Peking Review se fait le soutien des Afro-Américains dans leur combat contre la répression violente dont ils sont victimes de la part des autorités. Dans une perspective internationale, le discours du journal cherche ici clairement à rallier à la cause chinoise les insurgés, que Mao imagine en force révolutionnaire capable de mettre en péril le système impérialiste américain. Par ailleurs, si en 1968 la révolution culturelle marque le pas sur le plan intérieur, la rhétorique du Peking Review autorise pourtant l’établissement d’un certain parallèle entre la jeunesse afro-américaine et les factions de gardes rouges. Symbole de la révolte contre l’ordre établi, les insurgés de 1968 entretiennent l’idée – chère à Mao – de la révolution permanente et servent sa diffusion auprès d’un lectorat étranger, notamment en Occident. Les changements diachroniques sur la question afro-américaine illustrent le fait que le soutien de Pékin à la cause noire aux États-Unis sert d’abord et avant tout les intérêts de la République populaire, la rhétorique du Peking Review évoluant ainsi surtout en fonction d’un agenda chinois.

Moins représenté dans le corpus, le groupe de forme struggle for revient malgré tout à 28 reprises. Les mots liberation, freedom et emancipation se trouvent associés respectivement 7 fois, 5 fois et 4 fois à la forme struggle for. Si les Afro-Américains se battent donc contre l’impérialisme américain, les discriminations et la répression, ils luttent aussi pour leur libération, leur liberté et leur émancipation.

Alors que la lutte peut se mener pour ou contre quelque chose, la nature de cette dernière peut également différer dans sa désignation. L’adjectif le plus associé à la forme struggle est just (26 fois). Pour le Peking Review, le combat des Afro-Américains est juste et légitime, mais il peut aussi être révolutionnaire (revolutionary : 22 fois), armé (armed : 20 fois), héroïque (heroic : 12 fois) ou encore violent (violent : 9 fois). La teneur du discours du journal apparait ainsi comme révolutionnaire mettant par la même en évidence la vocation du Peking Review. Destiné à un lectorat étranger, l’hebdomadaire entend servir les visées internationales de la Chine. À travers sa rhétorique, il a pour objectif de rallier des mouvements de libération dans le tiers-monde, ou encore de jeunes occidentaux radicaux, à la cause d’une révolution mondiale sur le modèle chinois et sous l’égide de cette dernière.

Lorsque la forme struggle ne renvoie pas à la lutte des Afro-Américains, elle se trouve associée à la lutte de classe ou à la lutte révolutionnaire. Ces deux cooccurrences sont les plus fréquentes hors du contexte afro-américain. Class struggle se retrouve ainsi 20 fois dans le corpus, alors que revolutionary struggle est elle présente à 13 reprises. Fondements de la doctrine marxiste-léniniste, de telles formules ne pouvaient être absentes de notre corpus et rappellent la nature du régime derrière le Peking Review. Par ailleurs, la présence de la forme class struggle étaye l’hypothèse selon laquelle, pour Mao et la République populaire, lutte de race et lutte de classe sont indissociables.

5. Afro-Américains : définition diachronique d’une identité

L’association des différentes formes que le Peking Review utilise pour désigner les Afro-Américains donne la plus forte occurrence du corpus (hors mots outils), à savoir 892. En effet, ces derniers sont mentionnés dans les colonnes du journal par quatre types de formes différentes. Le terme Afro revient 366 fois et est associé 349 fois à American ou Americans (les 17 utilisations restantes étant associées à Asian). Celui de Black est, lui, présent 197 fois. Des quatre formes, c’est elle qui revêt la plus large polysémie. Elle est utilisée avec les mots people (103 fois), American (30 fois), masses (25 fois), workers (12 fois), students (10 fois) ou encore soldiers (5 fois). Les deux derniers types de formes rencontrées pour désigner les Afro-Américains sont les mots Negro avec 118 occurrences et Negroes, 197. Dans leur utilisation au singulier et au pluriel, elles sont associées respectivement 66 et 126 fois avec la forme American. La cooccurrence Negro people se retrouve également 25 fois dans le corpus.

Il est important de comprendre et d’expliquer l’utilisation de ce terme. En effet, pour le Peking Review, et par extension pour le pouvoir chinois, cet usage ne revêt aucunes connotations péjoratives. Il ne s’agit simplement que de l’une des formes utilisées par le journal pour désigner les Afro-Américains. Élément fort qui plaide en faveur de cette interprétation, l’emploi de la forme brothers. Le mot qui se retrouve 33 fois dans le corpus a une cooccurrence de 14 avec Negro. Dans le Peking Review, l’American Negro n’est pas discriminé, au contraire – il est le « frère » – celui dont on soutien la lutte et avec qui on la mène : « The Chinese people hail the heroic struggle of their American Negro brothers! »[30].  La forme brothers est d’ailleurs également associée 12 fois à Afro et 4 fois à Black. Cet élément de langage montre la volonté de la Chine de s’associer, voire même de s’identifier à la lutte des Afro-Américains : « We declare to our Negro brothers in the United States, that being a victim of U.S. imperialist intervention and aggression, we have a stronger link binding us together in the fight against this common enemy of the whole people of the world – U.S. imperialism and neo-colonialism. »[31]

Si la forme Negro ne relève pas d’une utilisation péjorative dans le Peking Review, l’évolution de son usage quantitatif dans les pages du journal est, elle, tout à fait signifiante (voir Figure 2). Le graphique montre en effet un changement radical entre 1966 et 1967. Nous n’avons pas ici à faire une évolution du langage, mais à une véritable rupture. Dès lors, il convient d’interroger et d’expliquer un tel phénomène diachronique.

L’utilisation par le Peking Review jusqu’en 1966 des mots Negro et Negroes semble refléter l’usage en vigueur pour désigner les Afro-Américains, et ce jusque dans la communication officielle de l’État chinois. Le premier discours de Mao du 8 août 1963 s’intitule, « Statement Supporting the American Negroes in Their Just Struggle Against Racial Discrimination by U.S. Imperialism »[32]. Dans celui-ci, les mots Negro et Negroes sont les seuls que Mao utilise pour désigner les Afro-Américains. Par ailleurs, le Peking Review est un journal de propagande, relais de la pensée et du discours officiel du PCC. Chaque terme y est soigneusement choisi et les comités de relectures sont innombrables avant d’accepter une quelconque publication d’article. Ces différents éléments étayent l’idée que le mot Negro est bien celui utilisé par le pouvoir chinois pour désigner les Afro-Américains jusqu’en 1966. De la même manière, le changement de sémantique qui s’opère l’année suivante ne relève ni du hasard, ni du bon vouloir de la rédaction du Peking Review. Il s’agit là d’une décision politique. L’État chinois choisit en pleine conscience de modifier sa façon de désigner les Afro-Américains. Preuve de ce changement de ligne officielle, le deuxième discours de Mao prononcé le 16 avril 1968 s’intitule, « Statement in Support of the Afro-American Struggle Against Violent Répression »[33]. L’usage du terme Afro se substitue donc ici à celui de Negro. Dans son édition du 16 août 1968, le Peking Review célèbre les cinq ans du premier discours de Mao. Alors qu’en 1963, celui-ci utilise American Negroes dans son titre, il devient, « Supporting the Afro-Americans in Their Just Struggle Against Racial Discrimination[34] », en 1968, lorsque le journal y fait référence dans son article.

Les années 1965 et 1966 sont charnières dans la lutte des Afro-Américains. Après l’assassinat de Malcolm X en février 1965 et déçu de ne pas voir de réelles volontés de faire appliquer le Civil Rights Act et le Voting Rights Act[35], une jeune génération de militants afro-américains se désolidarise progressivement des modes d’action traditionnels non violents prônés par d’anciennes organisations comme la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) ou encore des leaders comme Martin Luther King. C’est ainsi que le discours de certaines associations, à l’instar du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC)et de son dirigeant Stokely Carmichael, se radicalise. En 1966, Carmichael formule le concept de Black Power dans lequel il théorise la nécessité d’autodétermination pour le peuple afro-américain[36]. Cette radicalité nouvelle redéfinit la lutte des Noirs aux États-Unis et transforme progressivement le mouvement pour les droits civiques en mouvement pour la libération des Afro-Américains, faisant de 1966 une véritable année charnière. Dans son ouvrage, Black America, Caroline Rolland-Diamond cite Floyd Mc Kissick, membre du Congress of Racial Equality (CORE) et soutien de Carmichael : « 1966 entrera dans les mémoires comme l’année où nous avons perdu notre statut imposé de “negroes” et où nous sommes devenus des hommes noirs… 1966 est l’année du concept du pouvoir noir. L’année où les hommes noirs ont pris conscience de leur pleine valeur dans la société »[37]. C’est dans ce contexte – dans le sillage du Black Power de Carmichael – qu’apparaissent de nouvelles organisations comme le Black Panther Party.

La radicalisation de l’action et du discours confère une dimension nouvelle à la cause des Afro-Américains – celle de la « lutte » – dans son sens premier et véritable. Les émeutes de Watts en 1965, de Newark et Détroit en 1967, ou encore les Black Panthers qui cette même année prônent l’usage d’une violence révolutionnaire, instaurent l’idée d’une lutte armée. Au-delà du simple mouvement pour les droits civiques, la Chine voit désormais dans les Afro-Américains, un véritable ennemi de l’intérieur pour les États-Unis, capable de renverser le système. Pour Pékin, il convient de modifier son discours et de sortir de la seule rhétorique et des injections à la lutte. Attentifs à ce qui se passe aux États-Unis, si les Afro-Américains se redéfinissent dans leur identité, leurs alliés chinois se doivent d’adopter cette nouvelle sémantique. Alors qu’en 1966, l’agenda de la République populaire est au combat contre l’impérialisme (voir Figure 1), l’évolution du vocable pour désigner les Afro-Américains participe de l’adaptation du discours chinois au contexte américain. Il convient cependant de souligner un certain décalage chronologique entre un changement qui s’opère dès 1966 aux États-Unis, alors que ce n’est qu’à partir de 1967 que la Chine et le Peking Review adoptent l’usage des mots Black et Afro-American.

6. D’impérialiste à réactionnaire

Pour la République populaire, la lutte des Afro-Américains fait partie intégrante du combat mondial contre l’impérialisme. C’est ainsi qu’avec 239 occurrences, la forme imperialism se trouve à la 18e place des formes les plus présentes dans le corpus. Celle-ci est associée 185 fois à la forme US. Lorsque le Peking Review dénonce l’impérialisme, il dénonce l’impérialisme américain. Comme vu dans la figure 1, c’est au cours de l’année 1966 que cette critique est la plus présente dans les pages du journal. Si par la suite la forme est toujours utilisée, ses occurrences baissent fortement à partir de 1969 et 1970. La comparaison avec la forme reactionary,qui représente elle aussi une critique, mais de nature différente, montre qu’alors même que l’usage d’imperialism baisse, celui de reactionary au contraire croît pour cette période 1969 – 1970 (voir Figure 3).

Figure 3 : usage des formes imperialism et reactionary (évolution annuelle en valeur relative)

Si la forme reactionary n’est qu’à la 57e place du dictionnaire avec 85 occurrences, elle se trouve associée à certains groupes de formes signifiants : reactionary US ruling clique (9 cooccurrences), reactionary rule of the US monopoly capitalist class (8 cooccurrences) et US ruling circles (5 cooccurrences). Il y a là un changement dans la nature de la dénonciation du système américain. En mars 1969, les tensions sino-soviétiques sont à leur comble après les incidents de l’île de Damanski. Avec cet épisode, Mao comprend qu’il ne peut combattre parallèlement sur deux fronts. C’est donc à cette date – et à la faveur de la rupture sino-soviétique – que la République populaire entame un processus de normalisation de ses relations avec les États-Unis qui aboutit finalement à la rencontre entre Mao et Nixon en 1972. À partir de 1969, l’ennemi principal de la Chine n’est donc plus l’Amérique, mais bien l’Union soviétique. Cette nouvelle stratégie se traduit dans les pages du Peking Review par un changement rhétorique dans le traitement de l’information liée à la cause des Afro-Américains. Si le soutien est certes toujours là, la nature des attaques à l’endroit des États-Unis est différente. Alors qu’un champ lexical associé à la révolution et à la radicalité domine notre corpus jusqu’en 1968, le ton change dans les deux dernières années étudiées à la faveur des nouvelles stratégies chinoises. La dénonciation du système capitaliste américain prend le pas sur la lutte contre l’impérialisme. Une analyse factorielle des correspondances, réalisée sur les 100 premières occurrences de notre dictionnaire dont ont été extraits tous les mots outils, permet de confirmer ces hypothèses (voir Figure 4)[38]

Figure 4 : analyse factorielle des correspondances des 100 premières formes du dictionnaire

L’analyse met en lumière deux facteurs principaux qui représentent 60 % de l’information. Le graphique ainsi représenté s’organise en une forme de parabole que Philippe Cibois décrit comme un phénomène classique de l’analyse factorielle appelé effet Guttman[39]. Celui-ci vient signaler les plus fortes oppositions selon un premier axe, alors que le second illustre les positions moyennes par rapport à ces extrêmes. La présence d’un tel effet dans notre analyse factorielle met en évidence la relation entre les différents éléments qui la composent, justifiant par là même de sa pertinence. Sur l’axe horizontal apparaissent les plus fortes oppositions traitées dans la partie précédente, avec la forme Negro d’un côté et Afro de l’autre. Un phénomène de répulsion est également observé entre les années 1963, 1965 et 1966 d’une part et les deux années subséquentes d’autre part se trouvant en forte opposition. Passé ces premières observations, étudions le second facteur qui est ici celui qui nous intéresse tout particulièrement. Celui-ci s’exprime sur l’axe vertical du graphique. Un phénomène de répulsion apparait entre l’année 1969 qui se situe dans la partie positive et l’année 1968 qui est, elle, dans la négative. Autour de ces pôles d’attraction s’organisent deux champs lexicaux bien distincts l’un de l’autre. Comme formulé précédemment dans nos hypothèses, l’année 1969 attire les termes liés à la critique du capitalisme et à la lutte des classes. Le discours du combat contre l’impérialisme et l’oppression se retrouve lui dans la partie inférieure du graphique, proche de l’année 1968. C’est ainsi que les formes workers, capitalist, class, monopoly, rule, circles et ruling se trouvent opposées à world, support, liberation, enemy, oppressed et people. Comme supposé précédemment, les formes imperialism et reactionnary se voient également opposées selon ce même axe vertical. De la lutte mondiale contre l’oppression et l’impérialisme, nous sommes passés à une critique moins véhémente, et somme toute assez classique, d’un discours communiste qui se veut dénonciateur du système capitaliste. Il convient de garder à l’esprit que dans les deux cas, cette rhétorique est associée aux problématiques auxquelles sont confrontés les Afro-Américains. Si la République populaire apporte toujours son soutien à leur cause, celui-ci n’est plus de même nature. Les priorités ont changé, et en 1969, la principale préoccupation de la Chine est désormais l’URSS. C’est dans cette perspective que le rapprochement sino-américain est engagé, voyant ainsi la realpolitik et le pragmatisme s’imposer sur l’idéologie.

Conclusion

« Make the foreign serve China », la lutte des Afro-Américains semble s’inscrire parfaitement dans le cadre de cette célèbre doctrine formulée par Mao en 1956[40]. En effet, si la République populaire apporte son soutien à la cause des Noirs aux États-Unis durant toute la décennie 1960, la nature de celui-ci change radicalement dans le temps en fonction d’un agenda spécifiquement chinois. C’est ainsi que l’usage de la lexicométrie a permis de mettre en évidence les éléments rhétoriques forts mobilisés par Pékin sur la question afro-américaine, mais aussi, et surtout, l’évolution de ce discours dans le temps. La légitimation d’une volonté de leadership sur le tiers-monde, la promotion d’une révolution mondiale sur le modèle maoïste, ou encore le repositionnement de Pékin dans ses stratégies vis-à-vis des États-Unis et de l’Union soviétique sont autant d’éléments qui ressortent de l’analyse des données fournies par la lexicométrie. Les hypothèses formulées au regard du contexte historique se trouvent ainsi corroborer par le chiffre alors qu’à l’inverse, la recontextualisation permet, elle, de remettre en perspective les résultats obtenus par le biais des méthodes quantitatives. Pour autant, le soutien de Pékin à la cause afro-américaine que nous venons de décrypter dans cet article n’est pas indéfectible puisque conditionné aux intérêts chinois du moment. Le début de la décennie 1970 voit ainsi aboutir le processus de normalisation de relations avec les États-Unis lorsque, le 21 février 1972, Mao et Nixon échangent une poignée de main, inaugurant par la même une nouvelle ère des relations sino-américaines dans laquelle la lutte des Afro-Américains n’a plus sa place.


Notes

[1] Désormais accessibles aux chercheurs occidentaux, les travaux de ces historiens chinois influencent l’évolution de l’historiographie sur ces questions. Voir : Jian Chen, Mao’s China and the Cold War, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2001, 414 p.

[2] Jeremy Friedman, Shadow Cold War: The Sino-Soviet Competition for the Third World, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2018, p. 5.

[3] Odd Arne Westad, La guerre froide globale : le tiers-monde, les États-Unis et l’URSS (1945 – 1991), Paris, Payot, 2007, p. 90.

[4] Alors que la première version du Peking Review, en anglais, est disponible dès mars 1958, il faut attendre mars 1963, soit cinq ans plus tard, pour voir apparaitre le journal dans sa version française. Intitulé Pékin Information, le premier numéro parait le 4 mars 1963.

[5] Peking Review, vol. I, no 1, 4 mars 1958, p. 3

[6] Pékin Information, vol. I, no 1, 4 mars 1963, p. 1.

[7] Ibid.

[8] L’article d’Evan Smith constitue une précieuse source d’information quant à la diffusion et à l’impact de la revue dans le monde durant les années 1960 : Evan Smith, « Peking Review and Global Anti-Imperialist Networks in the 1960s », en ligne dans, New Historical Express, https://hatfulofhistory.wordpress.com/2018/02/01/peking-review-and-global-anti-imperialist-networks-in-the-1960s/

[9] Ibid.

[10] « Firm Support for the Arab People’s Fight Against U.S.-Israeli Aggression », The Black Panther Newspaper, vol. I, no 5, 20 juillet 1967, p. 2.

[11] Mao Zedong, « Chairman Mao Tse-tung’s Statement, Calling Upon the People of the World to Unite to Oppose Racial Discrimination by U.S. Imperialism and Support the American Negroes in Their Struggle Against Racial Discrimination », Peking Review, vol. VI, no 33, 16 août 1963, p. 6.

[12] Peking Review, vol. VII, no 33, 14 août 1964, p. 29-30.

[13] Ruodi Duan, « Solidarity in Three Acts: Narrating US Black Freedom Movements in China, 1961-66 », Modern Asian Studies, vol. 53, no 5, 2019, p. 1358.

[14] « American Negroes’ New Revolutionary Strom », Peking Review, vol. VIII, no 35, 27 août 1965, p. 26-27.

[15] Peking Review, vol. X, no 32, 4 août 1967, p. 46-47

[16] Ibid.

[17] Le discours est à la une du Peking Review trois jours plus tard dans son numéro du 19 avril : « Statement by Comrade Mao Tse-Tung, Chairman of the Central Committee of the Communist Party of China, In Support of the Afro-American Struggle Against Violent Repression », Peking Review, vol. XI, no 16, 19 avril 1968, p. 1 et 5-6.

[18] Cornell University, Digital Collections, Persuasive Maps: PJ Mode Collection, Unprecedented Wave of Afro-American Struggle Against Violence, Xinhua Map Publishing House, 1968, Unprecedented Wave of Afro-American Struggle Against Violence – Cornell University Library Digital Collections: Persuasive Maps: PJ Mode Collection.

[19] « Statement by Comrade Mao Tse-Tung, Chairman of the Central Committee of the Communist Party of China, In Support of the Afro-American Struggle Against Violent Repression », Peking Review, vol. XI, no 16, 19 avril 1968.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] J. Chen, op. cit., p. 240-241.

[23] En octobre 1971, Huey P. Newton, leader et fondateur du Black Panther Party, est reçu de façon très officielle en République populaire. Il y rencontre Zhou Enlai, Premier ministre chinois, et Jiang Qing, la femme de Mao. Voir : Sean L. Malloy, Out of Oakland: Black Panther Party Internationalism During the Cold War, Ithaca, Cornell University Press, 2017, p. 163 ; Huey P. Newton, Revolutionary Suicide, New York, Penguin, 2009 [1973], p. 348-358.

[24] Du Bois est l’un des fondateurs de la National Association for the Advancement of Colored People souvent désigné par ses initiales NAACP. Cette organisation est l’une des premières à s’investir sur la question des droits civiques, mais également l’une des plus influentes aux États-Unis. À la fin de sa vie, la critique de Dubois vis-à-vis du modèle capitaliste américain l’amène à se rapprocher de plus en plus de l’URSS et surtout de la Chine. Sur cette question de Du Bois et de la guerre froide, voir Gerald Horne, Black & Red: W.E.B. Du Bois and the Afro-American Response to the Cold War, 1944 – 1963, Albany, SUNY Press, 1986, 472 p. ; Bill V. Mullen et Cathryn J. Merla-Watson, W.E.B. Du Bois on Asia: Crossing the World Color Line, Jackson, University Press of Mississippi, 2005, 245 p. ; Bill V. Mullen, W.E.B. Du Bois: Revolutionary Across the Color Line, Londres, Pluto Press, 2016, 182 p.

[25] Robert Williams, militant afro-américain et président du Revolutionary Action Movement, est à l’origine de la première prise de parole de Mao sur la question afro-américaine en août 1963. C’est en réponse à une sollicitation de Williams à son endroit que le Grand Timonier fait son discours quelques jours avant la Marche sur Washington. Par la suite, Williams réside en Chine de 1966 à 1969. Pris en charge financièrement par les autorités, il rencontre et s’entretient à de nombreuses reprises avec Mao, mais aussi et surtout Zhou Enlai avec qui il devient ami. Le 1er octobre 1966, il est invité à participer aux côtés de Mao aux commémorations du 17e anniversaire de la République populaire de Chine, où il tient un discours devant une foule immense amassée place Tian’anmen. Voir : Hongshan Li, « Building a Black Bridge: China’s Interaction with African-American Activists During the Cold War », Journal of Cold War Studies, vol. 20, no 3, 2018, p. 128.

[26] Étienne Brunet, « Qui lemmatise dilemme attise », Scolia (Sciences Cognitives, Linguistique et Intelligence Artificielle), no 13, 2000, p. 7-32.

[27] Nous reviendrons plus loin sur l’usage de ce mot.

[28] Caroline Rolland-Diamond, Black America : une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe – XXIe siècle), Paris, La Découverte, 2016, p. 298-302.

[29] Pierre Grosser, L’histoire du monde se fait en Asie : une autre vision du XXe siècle, Paris, Odile Jacob, 2019, p. 406.

[30] « Support American Negroes’ Use of Revolutionary Violence Against Counter-Revolutionary Violence », Peking Review, vol. IX, no 33, 12 août 1965, p. 22.

[31] Ibid.

[32] Peking Review, vol. VI, no 33, 16 août 1963, p. 6

[33] Peking Review, vol. XI, no 16, 19 avril 1968, p. 5.

[34] « Afro-American Struggle Against Violent Repression Developing Vigorously », Peking Review, vol. XI, no 33, 16 août 1968, p. 10.

[35] Respectivement adoptés en juillet 1964 et août 1965, ces décrets représentent – en interdisant toutes formes de discriminations à l’endroit des populations noires – une avancée significative pour les droits des Afro-Américains. Dans les faits, le manque de volontés réelles de les faire appliquer dans ces premières années, notamment dans les États du Sud, conduit à une véritable désillusion et amènent de nombreux jeunes afro-américains à se radicaliser.

[36] En 1967, Stokely Carmichael et Charles V. Hamilton précisent le concept de Black Power et développent sur les idées de nationalisme noir et d’autodétermination : Stokely Carmichael et Charles V. Hamilton, Black Power: The Politics of Libération in America, New York, Vintage Books, 1967, 211 p.

[37] Caroline Rolland-Diamond, op. cit., p. 342.

[38] Nous nous inspirons ici de la méthode présentée par Julien Alerini dans : Julien Alerini, « Dire le soldat dans les actes du duc de Savoie aux XVIe et XVIIe siècles », dans Benjamin Deruelle et Bernard Gainot (dir.), Les mots du militaire, Éditions de la Sorbonne, 2020, p. 57-78.

[39] Philippe Cibois, Les méthodes d’analyse d’enquêtes, Paris, Presses Universitaires de France, 2009, p. 37 – 39.

[40] Sur le sujet, voir : Anne Mary Brady, Making the Foreign Serve China: Managing Foreigners in the People’s Republic, Lanham, Rowman & Littlefield, 2003, 320 p.