Recension – Lucie Pradel, L’âme du monde. Pour une écocritique du patrimoine culturel

GABRIEL THÉRIAULT

Université du Québec à Montréal

 

 

À travers un ouvrage fortement documenté, Lucie Pradel, maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane et membre de l’Institut des Amériques, traite des patrimoines immatériels issus de la culture orale. Elle y suggère une perspective nouvelle à propos de l’écocritique de l’univers mythologique et légendaire caribéen. Pradel explique, à juste titre, que l’écocritique correspond à l’analyse des « interactions entre l’homme et la nature etles représentations de cette nature dans les expressions culturelles » (p. 2). Selon la formulation de Cheryll Glofelty, cette approche se résume à « the study of the relationship between literature and the physical environment ».

À l’instar de plusieurs chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent à la place de la nature au sein de l’imaginaire, Pradel se penche sur la place qu’occupent les phénomènes naturels dans la mythologie des peuples américains et plus précisément caribéens. L’auteure pose des questions qui émanent des recherches sur l’écosphère et qui nécessitent un regard interdisciplinaire afin d’intégrer les savoirs et récits des communautés locales et autochtones : par quels moyens peut-on «les rendre pertinents [pour] aider à penser une manière autre d’habiter notre planète?» (p. 2). Afin d’y parvenir, elle interroge la tradition orale, tout en s’inspirant des travaux déjà réalisés sur les « nature writings » aux États-Unis, notamment à propos des écrits des Henry David Thoreau.

L’introduction de l’ouvrage met de l’avant un appareil théorique complexe, ainsi que des pistes d’interprétation appliquées à un corpus littéraire au travers duquel l’auteure cherche à faire ressortir les caractéristiques environnementales. Pradel explique qu’il est impératif de réintroduire cet esthétisme, qui serait lié à la prise de conscience environnementale des années 1960 (p. 9). Cependant, les écrits de John Muir — dont l’auteure fait notamment mention — rédigés au cours de la seconde moitié du XIXe siècle mettent déjà l’accent sur l’esthétisme de la nature afin de conserver le «patrimoine» environnemental étasunien.

Cet exemple de confusion sur l’historique des sensibilités environnementales ne permet pas au lecteur de saisir l’utilité de réintroduire cet esthétisme dans le discours environnemental contemporain, puisqu’il est déjà présent dès le XIXe siècle et davantage depuis les années 1960. Or, l’étude de la tradition orale caribéenne peut contribuer à nuancer ces sensibilités environnementales que l’on retrouve en Occident afin de comprendre et d’apprécier différemment l’environnement et la nature pour les sociétés dites du Nord.

Pradel propose ensuite de se pencher sur la dimension environnementale, ainsi que sur le rôle des légendes au sein de notre propre relation contemporaine avec la nature. L’auteure suggère que de considérer l’imagination façonnant ces mythes, légendes, proverbes et maximes redonnerait un second souffle à ces écrits «autrefois rejetés au nom de la raison» (p. 6). Il s’agit de porter un nouveau regard sur des savoirs, dits traditionnels, que l’on pourrait ainsi emprunter afin d’assurer une meilleure résilience face aux bouleversements environnementaux. Pourtant, s’ils ont été rejetés au nom d’une logique cartésienne, ces savoirs ne constituent peut-être que des croyances. Pour reprendre les mots de l’historien des sciences Yves Gingras, il faut prendre garde face aux «savoirs» dits traditionnels pour ne pas se laisser berner par de pseudo-sciences.

L’auteure affirme quant à elle qu’une relecture de la tradition caribéenne de ces sociétés créoles françaises, anglaises et hispaniques représenterait, par l’analyse des relations homme/nature, la constitution d’une conscience écologique. Or, l’analyse de l’auteure ne nous permet pas de dégager ce constat.

Ces anicroches exposées plus haut n’empêchent pas d’apprécier le grand travail de reproduction des récits traditionnels effectué par Pradel, qui utilise principalement la compilation ethnologique de la folkloriste Elsie Worthington Clews Parson «Folklore of the Antilles, French and English».

Ce répertoire recense une grande variété de récits oraux qui sont issus d’un espace allant de Trinidad jusqu’à Haïti, en passant par Cuba. Lucie Pradel fait valoir que le fait migrant des populations caribéennes est l’une des conditions favorables à l’écocritique. Les points de vue des migrants sur leur environnement auraient façonné la construction de récits qui mettent de l’avant les conditions géophysiques des nouveaux espaces. Du fait de ces nouveaux espaces, la mémoire et l’imagination des communautés créolisées se seraient interposées aux lieux afin de créer un folklore hérité d’expériences anthropiques passées, ainsi que d’une omniprésence de personnages anthropomorphiques associés aux phénomènes naturels, aux montagnes, aux rivières et aux animaux. Finalement, Lucie Pradel considère qu’une analyse selon la grille de l’écocritique permet de mettre à jour, par les narrations qu’offrent les récits, à la fois « des connaissances scientifiques, des données botaniques, zoologiques […], mais aussi des précisions géographiques sur l’environnement local et mondial » (p. 28).

Le premier chapitre met de l’avant les récits de nature cosmogonique et étiologique. L’auteure y retrace les récits qui mettent en valeur les divinités caribéennes, tels que Chango et Ochun pour l’île de Cuba, et plusieurs autres de la Guadeloupe et d’Haïti. Selon Pradel, ces personnages, issus des légendes et des mythes, sont aux prises avec des situations qui se prêtent à une critique psychanalytique telle qu’héritée des théories du développement humain de Freud. Pour l’auteure, leurs choix et actions reflètent par analogie les récits cosmogoniques des populations. Par exemple, les figures animalières, telles que le cerf, le lapin ou la tortue, occupent un rôle important au sein des narrations, empruntant un caractère anthropomorphe. Ces animaux sont imagés comme créateur de l’univers et de la terre. En somme, par l’entremise de récits similaires, ces référents animaliers sont communs à plusieurs régions, ce qui illustre une certaine unité à travers les Caraïbes quant aux représentations cosmogoniques.

Lucie Pradel analyse, au deuxième chapitre, les récits qui mettent à l’avant-scène les temps forts et moments importants de la vie de personnages héroïques masculins et féminins. Ces dernières sont notamment associées à la figure de la Cendrillonne dans les espaces anglophones et francophones caribéens. Les relations entre femmes (mères, marraines) et filles sont aussi bien représentées que les relations hommes/femmes (maris, femmes) pour la question des mariages. Les êtres surnaturels font également partie du paysage héroïque, où ils sont investis d’un caractère diabolique et mesquin. Plusieurs protagonistes masculins, tel Ti-Jean, possèdent leurs propres légendes. En présentation des récits, Pradel démontre que certaines aventures et mésaventures sont analogues d’une région à l’autre. L’auteure conclut son propos au troisième chapitre par l’exposition d’histoires qui font référence à des personnages facétieux ainsi que de récits divers qui ne s’arriment pas à une catégorie en particulier. À cet effet, les personnages sont en constante relation avec leur milieu, entre autres par des incantations aux éléments physiques. Malheureusement, l’ouvrage ne contient pas de conclusion afin de mettre en perspective les histoires choisies. Ainsi, un retour sur les caractéristiques environnementales et leurs significations aurait permis au lecteur de saisir l’importance de l’écocritique au sein de la narration caribéenne.

La lecture de l’ouvrage de Lucie Pradel offre un vaste et dynamique portrait des traditions orales de la région caribéenne, suggérant un regard croisé sur plusieurs traditions nationales et communautaires. Cependant, ce que l’on croyait être une analyse issue des théories de l’écocritique et d’une lecture environnementale des récits telle qu’avancée en introduction, est absente des trois chapitres analytiques. En effet, les récits occupent une très grande place au sein de l’ouvrage — l’accès direct aux sources est un plus pour les lecteurs — mais, si les récits y sont brièvement présentés, ils ne sont toutefois pas soumis à une analyse de fond conséquente. Mis à part le titre et la région d’origine, pour la plupart des textes présentés, l’ouvrage ne précise pas s’il s’agit de mythes issus de peuples autochtones, d’esclaves ou de populations mixtes (Européens/Américains/Africains). Il est donc impossible pour le lecteur de connaître les origines contextuelles pour la majorité des récits, mythes et légendes présentés dans l’ouvrage. Cela dit, la lecture de l’ouvrage permettra au lecteur de saisir combien les éléments naturels ont bel et bien une présence effective au sein de cette littérature orale, même si l’auteure n’en dégage pas les significations profondes. Il semble que les récits caribéens ne soient pas mis, à juste titre, en relation avec la lecture analytique qu’offre généralement l’écocritique.

En somme, la richesse du patrimoine culturel et vivant des Caraïbes permet de noter la présence de relations complexes entre des protagonistes humains, animaliers, imaginaires avec leur milieu géophysique. Que ce soit par la cosmogonie, ou encore par les héros ou les antihéros, la lecture des récits traduits par Lucie Pradel ouvre la voie à une réinterprétation des relations entre humains et environnement. Or, une véritable analyse permettra sans doute de dégager les significations traditionnelles caribéennes à propos de leur conception de l’environnement, ce que cet ouvrage ne permet pas.