Les étudiants francophones de Montréal et le «phénomène 1968». De l’influence tiers-mondiste à l’affirmation d’un discours engagé

Marie-Laurence Rho, Université du Québec à Montréal

 

Les «années 68» – période d’activisme politique ayant touché des campus universitaires dans plusieurs villes du monde entre 1967 et 1969 – incarnent une catégorie historique fort pertinente pour étudier le militantisme étudiant montréalais de la période. À cet effet, cet article propose une incursion au sein de la presse étudiante de l’Université de Montréal afin d’étudier les idées et les revendications formulées par les leaders étudiants de l’époque. Dans la perspective d’une étude de l’influence des idées issues du Sud global sur la pensée politique des soixante-huitards montréalais francophones, nous proposons ici de porter une attention particulière à la couverture de l’actualité internationale qui figure dans les pages du journal étudiant le Quartier latin.

Au cours des années 1960 s’opère un changement de paradigme dans l’engagement étudiant au Québec. Ce changement se traduit notamment par un processus de politisation des étudiants qui se considèrent dorénavant comme des jeunes travailleurs intellectuels[1]. Au-delà du divertissement et des activités relatives à la vie de campus, les associations étudiantes se tournent vers une culture de militantisme et de syndicalisme, prenant part aux mouvements de révolte et aux changements sociaux et politiques qui leur sont contemporains[2]. Ce phénomène de politisation de la «classe» étudiante québécoise n’évolue pas en vase clos, mais s’inscrit plutôt de plain-pied dans un mouvement global qui doit se comprendre à la lumière du contexte international de la période d’après-Deuxième Guerre mondiale. Cette conjoncture est notamment marquée par la circulation de la pensée critique issue de la Nouvelle Gauche[3], par la culture de masse juvénile qui se consolide en raison du phénomène démographique et social du baby-boom, par la scolarisation plus longue des jeunes issus de cette génération et par le succès de la pensée tiers-mondiste qui touche directement le Sud global tout en ayant une influence notable sur les militants d’Europe et d’Amérique du Nord[4]. L’activisme étudiant des années 1960 qui, dans plusieurs cas, atteint un certain paroxysme en 1968, peut en ce sens être étudié comme l’une des facettes des nouveaux mouvements sociaux de la décennie des années soixante.

Dans le cadre d’une étude des mouvements étudiants de la décennie 1960, l’année 1968, ou plus largement la période allant de 1967 à 1969, apparaît particulièrement féconde. Cette période des «années 68» correspond à un moment de radicalisation de la jeunesse étudiante – et des groupes de travailleurs leur ayant emboîté le pas, dans certain cas – qui éclate dans plusieurs villes du monde, notamment à Mexico, Paris, Berlin, Dakar, Moncton et Montréal, de façon relativement simultanée. Ces épisodes soixante-huitards sont à la fois stimulés par une mouvance d’envergure internationale, qui explique l’emprunt à des répertoires d’actions communs tels que les occupations, les sit-in et les teach-in, mais sont également le résultat de tensions locales propres au contexte national dans lequel elles évoluent[5].

À cet effet, l’usage de la catégorie d’analyse des «années 1968» par les historiens et les historiennes est relativement récente et découle, dans plusieurs cas, d’études transnationales dont le point de départ est le Mai 68 français. Ainsi, la catégorie des «années 68», depuis le début des années 2000 – et particulièrement depuis le quarantenaire de Mai 68 en 2008[6] – est devenue un cadre permettant de structurer une réflexion historique autour de cette période d’activisme étudiant. C’est donc dans une perspective globale qui tente de rompre avec une conception strictement franco-française des «années 1968» qu’est né ce chantier historiographique.

En inscrivant nos recherches dans cette veine, l’objectif de cet article sera de replacer les luttes des étudiants de l’Université de Montréal au sein de ce mouvement de contestation global tout en ne négligeant pas les motifs locaux qui les ont motivées. C’est donc en combinant des études sur l’histoire globale des «années 68» à une approche plus locale du mouvement étudiant montréalais que nous tenterons de questionner la façon dont les luttes étudiantes et les propos tenus dans la presse universitaire francophone montréalaise de l’époque ont pu se concilier avec une conscience internationale et tiers-mondiste vers la fin des années 1960.

Au niveau méthodologique, les recherches de l’historien Daniel Poitras constituent une source d’inspiration considérable pour la rédaction de cet article. Dans le cadre de son article «L’URSS, Cuba, l’Algérie comme miroirs confrontant. L’appropriation de l’information internationale par les étudiants du Quartier Latin en 1959»[7], Poitras s’affaire à analyser la couverture de l’actualité internationale dans le Quartier latin, journal étudiant de l’Université de Montréal, pour l’année 1959. Nous reprendrons cette démarche historienne afin de l’appliquer aux éditions du Quartier latin pour les années scolaires 1967-1968 et 1968-1969. Si l’année 1959 représentait, pour Poitras, le début d’une ouverture des étudiants montréalais sur le reste du monde, nous tenterons de vérifier ici l’impact qu’a pu avoir le contexte international des «années 68» sur le discours engagé des étudiants de l’Université de Montréal.

En ce qui concerne le Quartier latin, soulignons qu’il est entièrement rédigé par une équipe composée d’étudiants de l’Université de Montréal. Le journal est financé par la publicité et par la vente des numéros sur le campus. Le Quartier latin a été publié entre les années 1919 et 1977 et s’est assuré une certaine renommée tout au long de son existence[8]. Durant la période qui nous intéresse, le journal est publié à raison de deux fois par semaine entre les mois de septembre et de mars. Soulignons qu’un ton ouvertement engagé est adopté par les rédacteurs du journal et que la majorité des publications portent un message politique assez clair, qu’elles traitent de l’actualité internationale ou locale.

C’est donc par le biais d’une étude de l’évolution des propos tenus par les étudiants de l’Université de Montréal dans les pages du Quartier latin que nous parviendrons à mettre en évidence l’écho qu’ont eu les idées anti-impérialistes défendues par les pays appartenant au mouvement tiers-mondiste des années 1960 sur le discours des étudiants de l’Université de Montréal. À cet effet, pour la période des «années 68» qui nous intéresse ici, nous montrerons que le Vietnam et Cuba retiennent particulièrement l’attention des rédacteurs du Quartier latin. Nous verrons ensuite qu’à compter de l’automne 1968, période marquée par un mouvement de contestation étudiante à Montréal, les articles publiés dans le Quartier latin se concentrent davantage sur les luttes qui se déroulent dans la métropole. Ainsi, cette effervescence locale tend à occuper la place qui était réservée à la couverture de l’actualité internationale par les rédacteurs du Quartier latin dans les éditions du journal de l’année scolaire précédente. Ce changement notable au niveau du discours sur l’actualité internationale tenu par les étudiants du Quartier latin mérite, à notre avis, une attention particulière.

 Le «phénomène 1968»

Outre les phénomènes qui touchent plus vivement les pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord après la Deuxième Guerre mondiale, notamment le phénomène démographique du baby-boom, la démocratisation puis la massification des études supérieures et les avancées techno-scientifique [9]; la pensée tiers-modiste issue du Sud global a également eu des effets considérables sur l’activisme des «années 68» et sur la montée d’une nouvelle conception du rôle social et politique des étudiants à l’échelle globale.

En effet, bien que parfois traité comme un phénomène essentiellement occidental au sein de la littérature, les «années 1968» sont particulièrement influencées par les discours, les auteurs et les figures phares du mouvement tiers-mondiste des années d’après-guerre. Dans cette perspective, certains auteurs ont produit, dans les dernières années, des travaux qui mettent l’accent sur l’importance du Sud global dans la consolidation des mouvements soixante-huitards. C’est le cas, notamment, de Boris Gobille qui s’inscrit dans une posture postcoloniale en produisant un critique des ouvrages parus dans la foulée du quarantenaire de Mai 68 qui, bien qu’ayant des allures – ou des prétentions – d’histoire globale, demeurent plutôt occidentalocentriste en ne plaçant pas à juste titre l’influence du Sud global sur les mouvements soixante-huitards[10]. Au-delà d’une simple influence pour la jeunesse occidentale, Gobille rappelle que des mouvements de contestation ont également eu lieu dans des pays issus de ce Sud global, pensons ici notamment aux mouvements sénégalais[11] et mexicain[12].

Robert Frank, à ce propos, produit une étude au sujet des figures révolutionnaires du Sud global que sont Fidel Castro, Che Guevara, Mao Zedong et Hô Chi Minh. Frank défend la thèse selon laquelle ces figures tiers-mondistes incarnent des référents politiques communs aux jeunes contestataires à l’échelle planétaire, contribuant ainsi à désoccidentaliser les points de connexion entre les différents mouvements soixante-huitards[13]. Cette piste de réflexion autour des figures phares des «années 1968» permet de comprendre les référents communs que les Montréalais pouvaient entretenir avec les étudiants du reste du monde. Effectivement, malgré le fait que les luttes étudiantes montréalaises aient évolué de façon assez distante des luttes étudiantes française et états-unienne[14], les figures symboliques tiers-mondistes, quant à elles, ont unanimement animé la jeunesse à l’échelle globale de par les changements sociaux et les modèles d’action qu’elles personnifiaient. Ainsi, en adoptant cet angle d’analyse qui met l’accent sur un axe d’influence Sud-Nord, Frank se dissocie complètement d’une conception essentiellement française du mouvement soixante-huitard. Dans cet ordre d’idées si le Mai 68 français n’a pas directement influencé les mobilisations montréalaises, il partage certainement avec lui des influences communes. Frank écrit :

Les figures mythiques, en créant des signes de reconnaissance entre les jeunesses, ont précisément permis de dessiner symboliquement le trait d’union (…) entre le combat pour la mixité dans les cités universitaires, la lutte contre la guerre du Vietnam et la remise en question de toutes sortes d’autorités constituées dans le monde[15].

Effectivement, l’étude du journal le Quartier latin permet de constater que les rédacteurs y offrent une couverture de presse très peu axée vers les luttes étudiantes qui prennent place ailleurs en Occident, mais traitent abondamment des événements qui se déroulent dans les pays du tiers-monde. Or, nous savons que les étudiants montréalais, même s’ils se reconnaissent particulièrement dans le discours tiers-mondiste, partagent tout de même des répertoires d’idées et d’actions avec les autres mouvements étudiants occidentaux. L’analyse que propose Robert Frank nous permet donc d’avancer l’idée selon laquelle ces référents communs ne seraient sûrement pas uniquement occidentaux, mais surtout issus du mouvement tiers-mondiste. Cela dit, les symboles d’affirmation nationale et d’anti-impérialisme qu’incarnent Hô Chi Minh, Mao Zedong, Che Guevara et Fidel Castro auraient su canaliser l’attention des jeunesses occidentales avides de nouveaux modèles pour orienter leur propre militantisme[16].

Sean Mills démontre justement la façon dont les théories tiers-mondistes ont circulé à l’échelle transnationale au cours de la décennie des années soixante en mettant l’accent sur la résonance particulière de ces idées à Montréal. Alors que Frank met de l’avant le poids de la symbolique des figures tiers-mondistes sur les divers groupes de revendication en Occident, Mills explique la circulation de ces idées via l’écho de certains penseurs phares de la décennie tels que Aimé Césaire, Albert Memmi et Frantz Fanon. Mills souligne également l’importance des acteurs transnationaux qui ont été de passage ou qui se sont installés à Montréal au cours des années 1960 et qui ont orienté, de l’intérieur, les revendications des militants québécois[17]; pensons ici notamment aux militants du Black Power et aux figures intellectuelles de gauche.

Penchons-nous à présent sur les facteurs qui permettent d’expliquer le fait que les idées tiers-mondistes aient eu un écho particulièrement significatif chez les étudiants francophones montréalais. À cet effet, Mauricio Correa souligne l’importance de comprendre le discours militant des années soixante au Québec comme un discours qui oscille entre un nationalisme indépendantiste en faveur de l’autodétermination des peuples et un internationalisme en lien avec les enjeux mondiaux[18]. Correa rejoint ici les propos de Jean Lamarre qui, dans le cadre d’une étude historique sur les fédérations d’associations étudiantes[19], avance l’idée selon laquelle les dirigeants de l’UGEQ[20] se seraient ultimement servis de la question internationale afin d’insister a posteriori sur des idées relatives au nouveau discours nationaliste qui émerge au Québec dans les années 1960. Il écrit:

L’UGEQ désirait, d’une part, dénoncer l’impérialisme, la discrimination raciale et la colonisation sous toutes ses formes. Mais d’autre part, l’approche idéologique des membres des différents exécutifs reposait sur un nationalisme profond qui a cherché à prendre appui sur l’actualité internationale pour mobiliser ses membres sur la question nationale. On cherche, du côté de l’UGEQ, à conjuguer nationalisme et internationalisme[21].

C’est justement ce point de rencontre entre une ferveur nationaliste vécue par les étudiants du Quartier latin et l’influence tiers-mondiste que nous tenterons d’étudier dans les prochaines lignes.

Les étudiants du Quartier latin et l’année scolaire 1967-1968

Dans la première parution de l’année scolaire 1967-1968, le directeur du journal, Guy Sarrazin, définit le mandat du Quartier latin. Il écrit: «Selon les perspectives de l’analyse scientifique moderne, on ne peut comprendre un élément que par l’ensemble des relations qu’il entretient. Or, l’université est en relation constante, complexe et multiforme avec la société (dans notre cas, la société québécoise et la société internationale)»[22]. Ainsi, Sarrazin exprime d’emblée la nécessité pour une publication journalistique sérieuse de s’inscrire dans un cadre qui va au-delà des murs de l’université ou des frontières du Québec. Cette tendance qu’on pourrait qualifier de «priorité éditoriale» est notable à la lecture des numéros publiés au cours de cette année scolaire.

Effectivement, chacun des numéros du journal présente son lot d’informations concernant l’actualité internationale et particulièrement celle des pays du Sud. Face à cette couverture considérablement importante des événements qui concernent les pays du tiers-monde, pratiquement aucune information concernant la France, les États-Unis, le Canada anglais ou encore même l’URSS n’y est publiée. Si les rédacteurs du Quartier latin abordent l’actualité états-unienne dans le cadre d’un article, c’est principalement pour condamner l’implication des États-Unis dans la guerre du Vietnam. Ce contraste entre l’actualité internationale concernant les pays appartenant au Sud global d’un côté et l’actualité concernant les grandes puissances du globe de l’autre permettent de constater que les pays du Sud ont largement mobilisé l’intérêt des rédacteurs du Quartier latin et ont certainement influencé le mouvement étudiant francophone de Montréal.

Il faut souligner ici que la couverture de l’actualité des pays du tiers-monde, par le journal Quartier Latin, présente des récurrences. Effectivement, ce sont surtout les cas de la guerre du Vietnam et de la Révolution cubaine qui sont discutés par les étudiants du Quartier Latin. En terme quantitatif et qualitatif, ces deux sujets sont significativement représentés dans le journal tout au long de l’année scolaire 1967-1968. Ce constat que nous avons pu réaliser à la lecture des différentes éditions du Quartier latin cadre justement avec la thèse de Robert Frank selon laquelle les exemples cubain et vietnamien incarnent des repères universels pour la jeunesse étudiante de cette époque. Dans cet ordre d’idées, on peut lire dans le numéro du 23 janvier 1968:

Les deux points culminants du mouvement révolutionnaire mondial sont aujourd’hui sans contredit le Vietnam et Cuba parce que ces deux pays sont quotidiennement en contact avec l’impérialisme américain (…) Ce sont là les lieux par excellence de l’audace, du courage et de la ferveur révolutionnaires[23].

Ensuite, l’auteur de cet article associe le Québec aux autres victimes de l’impérialisme états-unien et signifie qu’il serait bénéfique pour le Québec de s’inspirer des exemples cubain et vietnamien pour mener une lutte révolutionnaire contre l’oppression impérialiste des États-Unis[24].

Enfin, cette idée permet d’aborder le fait que si les étudiants québécois sont à ce point fascinés par les luttes des pays du Sud, c’est qu’ils éprouvent non seulement une solidarité vis-à-vis de ces peuples révoltés, mais qu’ils se reconnaissent dans ce discours et qu’ils ont l’impression de vivre, eux aussi, cette situation de colonisés[25]. En ce sens, au travers des articles publiés au cours de l’année scolaire 1967-1968, les étudiants ne se limitent pas à applaudir les révoltes et les luttes de libération nationale qui se déroulent ailleurs sur le globe, mais semblent littéralement vouloir s’en inspirer pour induire un mouvement militant, voire révolutionnaire au Québec. Effectivement, plusieurs articles traitent du colonialisme culturel et économique dont aurait souffert le Québec de l’époque et dépeignent le Québec comme une société exploitée, colonisée et victime de l’impérialisme, pour reprendre des termes qui reviennent fréquemment dans les différentes éditions du Quartier latin. À ce sujet, dans un article intitulé «Les damnés de la terre», en référence à l’oeuvre de Frantz Fanon, l’auteur écrit:

Au Québec, nous sommes également victimes de l’impérialisme américain dont le gouvernement d’Ottawa (tout comme le gouvernement actuel du Québec) n’est en définitive qu’un instrument. Et lutter contre le pouvoir bourgeois d’Ottawa et de Québec, ce n’est pas seulement travailler à la libération des masses populaires chez nous, c’est aussi peut-être manifester de la meilleure façon notre solidarité envers les exploités et les sur-exploités du monde entier, ceux qu’on a justement nommés les damnés de la terre[26].

Ce discours tenu par les étudiants de Montréal s’inscrit également dans les idées de la Nouvelle Gauche de l’époque en dénonçant l’impérialisme et le pouvoir de la classe bourgeoise tout en rompant avec la gauche traditionnelle sous sa forme soviétique et strictement ouvrière. Dans les années soixante, la Nouvelle Gauche se présente en tant que mouvement transnational plutôt que sous forme d’un parti ou d’une organisation politique dans son sens classique et identifie de nouveaux acteurs du changement social. Elle ne repose donc plus uniquement sur le prolétariat, mais sur la contribution de nouveaux groupes que sont la nouvelle classe ouvrière diplômée, les jeunes intellectuels et les étudiants en révolte[27]. Dans le contexte de la Guerre froide, les idées tiers-mondistes et les figures révolutionnaires que sont Che Guevara, Fidel Castro et Ho Chi Minh incarnent justement cette remise en cause du modèle soviétique et cette lutte contre le capitalisme états-unien.

Au Québec, les idées de la Nouvelle Gauche se cristallisent notamment autour des idées du socialisme, de l’indépendance et de l’affirmation nationale. Cette faction plus radicale et plus à gauche du discours néonationaliste québécois s’élabore donc dans la rencontre entre un désir de promotion sociale des francophones, une ferveur indépendantiste et une conscience tiers-mondiste desquels seront profondément imprégnés les étudiants de l’Université de Montréal. Dans l’article titré «Penser une liberté. Construire une liberté» publié en octobre 1967, on peut lire :

Le XXe siècle est celui de la montée des nationalismes des peuples colonisés. Les nations occidentales se constituent en corps indépendants dès le XIXe siècle: leur nationalisme n’est pas libérateur mais sert de justification à la colonisation et à l’exploitation des peuples colonisés. Le Québec fait exception: il est à la fois situé en occident et colonisé économiquement et culturellement jusqu’au cou[28].

urs nationaliste, justifié par la situation d’assujettissement de laquelle se sentaient victimes les francophones du Québec par rapport aux Anglo-saxons du continent nord-américain, est ainsi calqué sur le discours d’affirmation nationale élaboré par les pays du tiers-monde dans les années d’après-guerre[29] tout en s’inspirant de la Nouvelle Gauche et en s’inscrivant dans le contexte nord-américain. Les étudiants francophones de Montréal s’inspirent donc à la fois du discours de gauche présent au Québec à cette époque ainsi que des idées provenant du Sud global pour se situer au sein de l’échiquier politique mondial et national[30]. Rappelons ici la thèse de Jean Lamarre qui défend cette idée selon laquelle les associations étudiantes francophones ont su insérer le Québec dans une problématique plus large afin de combattre l’impérialisme anglo-saxon tout en imposant comme solution l’indépendance du Québec[31].

Malgré un discours qui s’apparente à celui de la Nouvelle Gauche québécoise, une vision proprement étudiante semble se distinguer à la lecture des articles publiés dans le Quartier Latin. Effectivement, les différents rédacteurs font souvent référence aux étudiants de l’Université de Montréal comme étant des «colonisés» écrasés par une tradition académique de laquelle ils aimeraient s’émanciper[32]. Cette vision proprement étudiante se manifeste également par une volonté des étudiants de s’inspirer des modèles proposés par les pays du Sud pour modifier les structures du syndicalisme étudiant. Dans un article publié le 25 janvier 1968, par exemple, on propose de s’inspirer de la démocratie participative à Cuba pour l’appliquer au syndicalisme étudiant et aux structures universitaires[33].

À la lumière de l’étude de la couverture de l’actualité internationale dans le Quartier latin, nous observons donc la récurrence des nouvelles qui traitent des cas de Cuba et du Vietnam. Cette observation porte à croire que le discours tiers-mondiste ait eu une influence significative sur les étudiants de l’Université de Montréal pour l’année scolaire 1967-1968. Évidemment, en raison de la méthodologie utilisée, une attention particulière a été portée à la couverture de l’actualité internationale, or, il faut souligner qu’elle représente un ratio très important pour cette période en particulier, ce qui, en soi, est significatif.

La tendance que nous observons suite à l’analyse de la couverture de l’actualité internationale pour l’année scolaire suivante nous montre justement que cet intérêt prépondérant pour ce qui se passe à l’étranger n’est pas manifeste.

Le Quartier latin et l’effervescence militante d’octobre 68

Effectivement, l’analyse de la couverture de l’actualité internationale permet de montrer une toute autre tendance à compter des premières éditions de l’année scolaire 1968-1969; la couverture de l’actualité internationale qui était omniprésente dans les éditions du Quartier latin de l’année scolaire précédente disparaît presque entièrement au profit d’un discours qui touche plus particulièrement les étudiants francophones de Montréal. On peut donc conclure que l’effervescence des revendications qui prennent place dans les cégeps et les universités à compter d’octobre 68 font momentanément ombrage aux situations cubaine et vietnamienne qui étaient si abondamment discutées dans les numéros de l’année scolaire 1967-1968.

Octobre 68

Le mouvement de révoltes étudiantes d’octobre 1968 s’amorce avec le vote de grève et l’occupation du cégep Lionel-Groulx au début du mois d’octobre. Rapidement, plusieurs cégeps de la province, l’École des Beaux-Arts ainsi que certaines facultés de sciences sociales de l’Université de Montréal emboîtent le pas. Des actions de solidarité vis-à-vis du mouvement se manifestent également à l’Université Sir Georges William ainsi qu’à l’Université Laval[34]. Dans le cadre de ce mouvement d’occupation, les étudiants des cégeps critiquent notamment l’administration, l’éducation qui leur est dispensée, les ratés du système de prêts et bourses ainsi que le manque de débouchés universitaires pour les finissants des cégeps francophones; la seule université francophone de la métropole étant l’Université de Montréal à cette époque. À ce sujet, ce sont près de 20 000 étudiants qui se sont vu refuser l’entrée dans les institutions d’enseignement supérieur à la session d’automne 1968[35]. Outre des considérations de nature matérielle et économique, les étudiants qui prennent part à ce soulèvement reprochent à l’ «école bourgeoise» de ne pas les rendre heureux, de ne pas permettre leur plein épanouissement, explique Jean-Philippe Warren[36]. Cela dit, il semble que les étudiants révoltés de l’automne 1968 aient en quelque sorte intériorisé et individualisé le discours de décolonisation qu’ils avaient pris l’habitude de mettre de l’avant. Jean-Philippe Warren décrit ce phénomène comme une volonté de décolonisation des consciences partagée par les révoltés de l’automne 68[37].

L’appui des rédacteurs du Quartier latin vis-à-vis de ces révoltes étudiantes s’exprime notamment par une couverture assez exhaustive du mouvement de grève. De cette façon, le Quartier latin participe à l’effervescence du mois d’octobre et produit de nombreuses analyses sur le mouvement étudiant. Par exemple, l’édition du 8 octobre 1968 est uniquement consacrée aux votes de grèves et aux mouvements d’occupation dans les cégeps tandis que l’édition du 22 octobre porte entièrement sur une manifestation organisée par l’UGEQ le jour du 21 octobre 1968.

Cette manifestation du 21 octobre se déroule à la fois dans les rues de Montréal, de Québec et de Chicoutimi dans un contexte où les votes de grèves dans les différentes instances appellent à un retour graduel en classe[38]. Le Quartier latin couvre seulement la manifestation de Montréal et celle-ci, selon le journal, a réuni environ 10 000 étudiants dans les rues de la métropole. Il apparaît donc que l’enthousiasme des rédacteurs du Quartier latin devant cette marche est sans doute le résultat d’un sentiment d’accomplissement. Effectivement, le mois d’octobre incarne, pour ces étudiants, des idéaux qui avaient été formulés précédemment sans pour autant s’être concrétisés jusqu’alors. Dans l’édition du 22 octobre, on peut lire :

Une marche à 10 000. Une force qui se trouve. Une force qui se possède […] Une possibilité qui naît. Une solidarité qui s’invente. Un monde neuf qui se rassemble. Un changement qui se reconnaît […] Un peuple libre. Un peuple debout. Un peuple qui possède. Un peuple qui parle […] Nous sommes le pouvoir. Pouvoir aux étudiants. Merde à l’ordre établi[39].

Ces paroles qui accompagnent les dizaines de photos que rassemble l’édition du 22 octobre illustrent fort bien l’essence des revendications formulées par les étudiants montréalais du mouvement d’octobre 1968 qui se traduisent par des idées d’indépendance, d’auto-détermination personnelle et collective et de contestation de l’ordre établi.

L’après octobre 68

Selon Jean-Philippe Warren, c’est entre autres le fait que les revendications des étudiants d’octobre 68 se soient appuyées sur des idéaux trop larges qui a mené à l’essoufflement du mouvement. En ce sens, il identifie les emprunts idéologiques des leaders étudiants montréalais aux mouvements de contestation qui se déroulent ailleurs sur le globe comme un élément problématique à certains égards. Selon lui, ce serait donc l’ambition de participer à une révolte mondiale qui aurait nui aux étudiants contestataires. Ensuite, Warren pointe les lacunes au niveau de la mobilisation des étudiants, le faible empressement des universitaires à emboîter le pas aux cégépiens ainsi que la fragmentation du mouvement étudiant comme étant les principales causes de la fin du mouvement d’octobre 68[40]. Finalement, l’auteur mentionne que les étudiants contestataires se seraient heurtés à une tradition autoritaire encore omniprésente dans les institutions d’enseignement en 1968[41]. C’est justement ce dernier point qui anime particulièrement les étudiants du Quartier latin dans la période d’après octobre 68.

Effectivement, en ce qui a trait au discours tenu par les étudiants du Quartier latin à compter de la fin du mois d’octobre 1968, on assiste à une sorte d’introspection devant l’essoufflement du mouvement de contestation. Cette «introspection» se traduit par une réflexion critique sur les événements s’étant déroulés dans les cégeps et à l’Université de Montréal. Les étudiants du Quartier latin y dénoncent surtout la répression menée par l’administration et les classes dirigeantes, qui serait à l’origine de l’essoufflement du mouvement. Les étudiants montréalais qui se décrivaient déjà comme des «colonisés» au sein du système d’éducation semblent voir se confirmer leur impression selon laquelle leur capacité d’action est fortement restreinte par les structures de pouvoir des cégeps, des universités et de la société québécoise au sens large.

Par exemple, l’édition du 19 novembre est consacrée à la thématique du pouvoir à l’université. Les différents rédacteurs réfléchissent à l’ampleur du pouvoir de l’administration et formulent un plaidoyer en faveur d’un pouvoir accru aux étudiants. Les étudiants du Quartier latin perçoivent ce pouvoir étudiant comme «l’expression naturelle et légitime d’un groupe qui est aliéné dans sa capacité de pouvoir et d’agir»[42]. Dans cet ordre d’idées, un numéro sous le thème de la répression est publié par le Quartier latin le 21 janvier 1969. Dans un éditorial signé par Roméo Bouchard et Claude Bertrand à la première page de cette édition, on peut lire :

En effet, si les occupations ont appris quelque chose aux étudiants, c’est bien que leur condition d’existence et celle du peuple ne pourra être améliorée qu’au prix d’un effort encore plus grand et d’une audace encore plus déterminée que ce qu’ils avaient entrevu. Ils sont de plus en plus décidés à rompre avec la grossièreté des pouvoirs établis et à se constituer en minorités organisées. Les véritables affrontements se préparent […] En parcourant les textes de ce journal, on n’a plus de doute: le problème ne réside pas dans la minorité étudiante qui conteste mais bien dans la minorité dirigeante qui réprime: c’est cette dernière qui mine notre société et notre avenir[43].

Cet extrait ainsi que l’entièreté de ce numéro thématique sur la répression abordent également les questions de l’ordre établi et du pouvoir. Deux mois plus tard, le Quartier latin réserve un numéro spécial à la répression policière. Dans un éditorial signé par Roméo Bouchard qui s’intitule «Une police politiquement bornée», celui-ci s’affaire à critiquer la connivence de la police avec la classe politique ainsi que la répression qui en résulte. Bouchard écrit : «Le problème de la police, tel qu’il se pose de plus en plus au Québec, est le problème de la répression politique. S’il est exagéré de parler d’État Policier au Québec actuellement, il n’est pas exagéré de parler d’une escalade de la contestation et de la répression politiques.[44]»

Ainsi, ces extraits illustrent une tendance générale qui s’observe dans les éditions du Quartier latin publiées entre le mois de novembre 1968 et le mois de mars 1969 qui rassemblent de nombreuses analyses sur la contestation étudiante d’octobre ainsi que sur le mouvement étudiant au sens plus large.

L’évolution du discours étudiant

Le discours tenu par les rédacteurs du Quartier latin, pour la période étudiée, connaît donc trois tendances principales. La première s’observe au cours de l’année scolaire 1967-1968 et témoigne d’une influence notable des idées tiers-mondiste sur les étudiants du Quartier latin – et, peut-être plus largement, sur les étudiants francophones de Montréal. La deuxième tendance s’observe au mois d’octobre 1968 où les yeux des étudiants du Quartier latin sont braqués sur le mouvement contestataire qui se déroule dans les cégeps, puis à l’université, dans une moindre mesure. Finalement, la troisième tendance que nous observons révèle la prépondérance d’un discours critique formulé par les étudiants, suite aux événements d’octobre 68, au sujet de certaines structures de pouvoir de la société québécoise.

Maintenant, que pouvons-nous tirer de cette évolution peu linéaire des propos tenus dans le Quartier latin? Il semble que les idéaux provenant du discours tiers-mondiste aient significativement inspiré la jeunesse étudiante de l’Université de Montréal qui s’est reconnue dans le discours d’émancipation et de révolte proposé par les pays du Sud global et par leurs figures phares. Si, selon Jean-Philippe Warren, ces grands idéaux ont nui au mouvement d’octobre 1968 puisqu’ils ont mené les étudiants à vouloir participer à un mouvement global au prix de revendications plus concises, il nous semble plutôt que cette conscience internationale et tiers-mondiste ait contribué à politiser et à donner un souffle au mouvement contestataire montréalais. Les étudiants qui ont participé aux grèves et aux occupations d’octobre 1968 ont finalement intériorisé un discours d’émancipation et de décolonisation et l’ont appliqué à leur situation d’étudiants francophones. Il apparaît donc que ce n’est ni uniquement à titre d’étudiants, ni seulement en tant que Montréalais francophones que les cégépiens et les universitaires ont participé aux effervescences de l’année 1968. C’est peut-être donc en ce sens que leurs revendications pouvaient sembler un peu confuses. Or, si l’on se fie aux études s’étant intéressées aux «années 68» dans leur dimension globale, il apparaît naturel qu’outre le contexte local, les mouvements sociaux des années soixante et le contexte international aient joué un tel rôle de catalyseur pour l’activisme étudiant à Montréal.

Ce serait donc à la fois en raison des changements sociaux et politiques que connaissait le Québec à cette époque; de la formation des nouveaux mouvements sociaux des années d’après-guerre; de la montée des idées de la Nouvelle Gauche, mais également en raison de l’influence du discours tiers-mondiste, que les étudiants francophones de Montréal auraient été portés à l’action sur la scène locale. Dans l’édition du 19 novembre 1968 on peut lire :

Le mouvement international de la révolte étudiante a maintenant gagné les rives du Québec. Avec les récents événements d’octobre, on renonce aux revendications traditionnelles pour s’orienter vers une contestation de l’université et du système social dont elle n’est qu’un rouage […] Or, contester la société globale, ce n’est pas contester uniquement la société québécoise ou la société capitaliste mais aussi la société internationale et la réalité fondamentale c’est l’existence d’une minorité de pays développés et d’une majorité de nations prolétaires. La logique de l’idéologie étudiante actuelle exige l’introduction de ces préoccupations internationales dans la formulation de son analyse critique de la société[45].

Cet extrait est l’un de ceux qui permettent de montrer que même si le Quartier latin s’attarde beaucoup moins à la couverture de l’actualité internationale à compter des révoltes d’octobre 1968, une profonde conscience internationaliste et tiers-mondiste semble tout de même sous-tendre les revendications des étudiants montréalais.

Les silences

Puisque les silences consistent en des éléments d’analyse pertinents, il semble ici nécessaire de les souligner. Premièrement, notons que pratiquement aucune allusion n’est faite aux mouvements de contestation étudiants qui évoluent ailleurs sur le globe. On peut penser aux révoltes étudiantes à Mexico, Prague, Berlin, Chicago ou encore, évidemment, au Mai 68 français. Il faut mentionner que le Quartier latin n’était pas publié à l’été 1968. Par contre, des mouvements de contestation étudiants ont existé avant et après l’apogée du mois de mai 1968 et aucun article n’y fait directement référence. Cette tendance va dans le même sens que les conclusions que tire Jean Lamarre au sujet des relations entre les mouvements étudiants français et québécois des années 1960. Il écrit :

En guise de soutien aux étudiants français, l’UGEQ organise le 7 juin une manifestation de solidarité devant le consulat français à Montréal. Cette manifestation est boudée et rallie à peine 150 étudiants. La révolte française n’interpelle pas particulièrement les étudiants québécois ou, à tout le moins, ne les mobilise pas au même niveau que d’autres événements marquants sur la scène internationale[46].

Il semble que ce soit donc principalement les luttes d’affirmation nationale et les mouvements de décolonisation qui intéressent les jeunes Montréalais. Évidemment, les étudiants du Québec étaient informés et, dans une certaine mesure, influencés par les mouvements étudiants qui prenaient place ailleurs sur le globe, mais les articles du Quartier latin n’y font pratiquement jamais référence. Il faudrait sans doute s’attarder aux tactiques militantes utilisées lors des manifestations à Montréal pour saisir l’ampleur de l’influence des luttes étudiantes qui prennent place en Occident. Or, ces références, dans les propos tenus dans le Quartier latin, sont très timides.

Dans un deuxième temps, soulevons ici la question des étudiants anglophones de Montréal qui n’a pas été abordée dans le cadre de cet article. Effectivement, à l’image du portrait que nous avons dressé des propos tenus par les rédacteurs du Quartier latin, peu de références sont faites aux mouvements étudiants qui ont pu exister dans les universités anglophones de la métropole. Or, il apparaît que cette question commence à être discutée à la toute fin de la période étudiée. Effectivement, dans les derniers numéros de l’année scolaire 1968-1969, l’opération McGill français qui débute à ce moment-là, est abordée par le journal et soulève, plus vivement que jamais, la question des universités anglophones de Montréal qui sont, selon les étudiants militants francophones, l’un des symboles suprêmes de la domination anglophone[47]. Ainsi, probablement que l’étude du Quartier latin pour l’année scolaire 1969-1970 montrerait les liens et les tensions qui ont pu exister entre les étudiants de l’Université de Montréal et les étudiants anglophones de l’Université McGill. D’un autre côté, l’affaire Sir George Williams – mouvement d’occupation orchestré à l’Université Sir George Williams par des militants Noirs anti-racistes – qui se produit à l’hiver 1969, période pourtant couverte par nos recherches, ne fait l’objet que de quatre très brèves chroniques.

Finalement, il semble nécessaire de mentionner l’absence des femmes dans les pages du Quartier latin. Effectivement, les femmes qui signent des articles dans le journal étudiant sont très rares, l’équipe de rédaction étant constituée d’une majorité écrasante d’hommes. Il n’est donc pas rare que les rédacteurs fassent référence, par exemple, aux «gars» de l’université. Il va donc de soi qu’aucune allusion n’est faite aux luttes que mènent les femmes au cours des années 1960, ni à aucune figure féminine en particulier. Cette question est donc complètement évacuée des articles publiés dans le Quartier latin pour la période étudiée. Certaines étudiantes ont certainement participé aux effervescences des «années 1968» à Montréal et se sont positionnées par rapport au discours tiers-mondiste, mais il faudrait élargir notre analyse et chercher ailleurs que dans les pages du Quartier latin afin de formuler des hypothèses sur la question. À ce sujet, des pistes de réflexions concernant le machisme entourant la gauche québécoise des années 1960 ainsi que l’absence des femmes de l’historiographie touchant cette décennie sont soulevées par Jean-Philippe Warren dans un article portant sur les thématiques de la sexualité et la masculinité dans la revue Parti pris[48].

Cette analyse des articles publiés dans le Quartier latin a permis de cerner l’évolution du discours des étudiants de l’Université de Montréal entre l’automne 1967 et le printemps 1969 en ce qui a trait aux enjeux locaux et internationaux. Cette évolution confirme l’importance de considérer différentes échelles spatiales d’analyse pour cerner l’épaisseur du message porté par les étudiants militants de cette période et pour rendre compte de la politisation de ces acteurs ayant participé de plain-pied aux mouvements sociaux de la décennie. Les articles publiés dans le Quartier latin montrent effectivement tout le sérieux avec lequel les étudiants de l’Université de Montréal conçoivent leur rôle politique, non seulement au sein de la société montréalaise et québécoise, mais également à l’échelle globale.

Cela dit, maintenant que nous avons fait la démonstration de l’importance des idées tiers-mondiste dans l’articulation du discours nationaliste des soixante-huitards montréalais; il serait à présent fort pertinent de questionner l’ampleur des solidarités qu’ils ont manifestées à l’égard des acteurs issus de ce tiers-monde lors de leur rencontre sur le terrain montréalais. Une réflexion en ce sens permettrait ainsi de tracer les contours du discours nationaliste formulé par les soixan

  • [1] Lysiane Gagnon, «Bref historique du mouvement étudiant au Québec 1958-1971», Bulletin d’histoire politique, [en ligne] vol.16, no 2, hiver 2008.
  • [2]  Ibid.
  • [3] Ingrid Gilcher-Holtey, «La nouvelle gauche et Mai 68», dans Geneviève Dreyfus- Armand, Robert Frank, et al., (dir.), Les Années 68. Le temps de la contestation, Éditions Complexe, 2000, 522 p.
  • [4] Emmanuelle Loyer, «Introduction – Mai 68 dans le monde. Jeux d’échelles.», Histoire@Politique. Politique, culture, société, no.6, septembre-décembre 2008, p. 1 à 8.
  • [5] Ibid., p.12
  • [6] Michelle Zancarini-Fournel, Le moment 68. Une histoire contestée, Paris, Éditions du Seuil, 2008, p. 50-51
  • [7] Daniel Poitras, «L’URSS, Cuba et l’Algérie comme miroirs confrontant. L’appropriation de l’information internationale par les étudiants du Quartier latin en 1959», Bulletin d’histoire politique, vol.23, no.1, automne 2014.
  • [8] Université de Montréal. Division de la gestion de documents et des archives, «Le Quartier latin: le journal des étudiants», [www.archiv.umontreal.ca/histoire/quartierjournal.html], 2010.
  • [9] Mauricio Correa, Op. cit., p.10
  • [10] Boris Gobille, «Introduction. Circulations révolutionnaires. Une histoire connectée et à parts égales des années 1968, p.13 à 36», Monde(s), Presses universitaires de Rennes, 2017, no.11, p. 18
  • [11] Au sujet du mouvement sénégalais: Françoise Blum, «Sénégal 1968: révolte étudiante et grève générale», Revue d’histoire moderne et contemporaine, no.2, avril-juin 2012, p. 144 à 177. ; Patrick Dramé, «Le Palais, la Rue et l’Université en Mai 1968 au Sénégal» dans Patrick Dramé, Jean Lamarre (dir.), 1968, des sociétés en crise. Une perspective globale, Presses de l’Université Laval, 2009, 216p ; Andy Stafford, «Senegal: May 1968, Africa’s Revolt», dans Martin Klimke et Philipp Gassert (dir.), Op. cit., p. 129 à 137
  • [12] Au sujet du mouvement mexicain: Annick Lempérière-Roussin, «Le mouvement de 1968 au Mexique», Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no.23, juillet-septembre 1989, p. 71 à 82 ; Sergio Raul Arroyo, «Mexico: The Power of Memory», dans Martin Klimke et Philipp Gassert (dir.) «1968 Memories and Legacies of a Global Revolt», Bulletin of the German Historical Institute, 2009, 266 p.
  • [13] Robert Frank, «Imaginaire politique et figures symboliques internationales: Castro, Hô, Mao et le Che» dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, et al., (dir.), Op. cit.
  • [14] Jean Lamarre, «Les relations entre les mouvements étudiants français et québécois au cours des années 1960. Non-ingérence et indifférence», Globe: revue internationale d’études québécoises, vol. 15 no. 1-2, 2012 ; Idem, Le mouvement étudiant québécois des années 1960 et ses relations avec le mouvement international, Québec, Septentrion, 2017, 175 p.
  • [15] Robert Frank, Op. cit., p. 36
  • [16] Ibid.
  • [17] Sean Mills, Contester l’Empire. Pensée postcoloniale et militantisme politique à Montréal 1963-1972, Montréal, Hurtubise, 2011, p. 17
  • [18]  Correa, Op. cit., p.14
  • [19]  Jean Lamarre, Le mouvement étudiant québécois des années 1960 et ses relations avec le mouvement international, Op. cit.
  • [20] L’Union Générale des Étudiants du Québec (UGEQ) est une fédération d’associations étudiantes particulièrement active dans les années 60 et dont l’AGEUM fait partie. Plus largement, elle a encadré le mouvement étudiant québécois de 1964 à 1969. Alexandre Leduc, UGEQ: centrale syndicale étudiante. L’idéologie syndicale au sein du mouvement étudiant québécois des années 1960, mémoire de M.A. (histoire), UQAM, 2010, p.1.
  • [21] Jean Lamarre, Le mouvement étudiant québécois des années 1960 et ses relations avec le mouvement internationalOp. cit., p.54
  • [22] Guy Sarrazin, «Quand l’université bouge», Quartier latin, 19 septembre 1967, p.5.
  • [23] Michel Morin, «Vers une révolution planétaire», Quartier latin, 23 janvier 1968
  • [24] Ibid.
  • [25] Sean Mills, notamment, se positionne sur cette question et affirme que la nouveauté dans le mouvement anti-colonial des années 1960 réside dans le fait que les québécois ne sont plus uniquement «inspirés» par le discours tiers-mondiste, mais qu’ils se voient comme «faisant partie» d’une lutte de résistance mondiale. Sean Mills, Op. cit., p. 84
  •  [26] Guy Sarazin, «Les damnés de la terre», Quartier latin, 10 octobre 1967, p.5
  • [27] Ingrid Gilcher-Holtey, «La contribution des intellectuels de la Nouvelle Gauche à la définition du sens de Mai 68», dans dans Geneviève Dreyfus- Armand, Robert Frank, et al., (dir.), Les Années 68. Le temps de la contestation, Op. cit.
  • [28] Auteur inconnu, «Penser une liberté. Construire une liberté», Quartier latin, 5 octobre 1967, p.7
  • [29] Papa Dramé, Magali Deleuze, «Les idées phares du processus de décolonisation et le Québec», Bulletin d’histoire politique, vol. 15, no.1, p. 120
  • [30] André C. Drainville qualifie d’ailleurs de «position mitoyenne» celle occupée par le Québec dans le cadre de l’élaboration du discours tiers-mondiste en ce sens où la province se trouve à la fois investie au coeur d’une économie libérale industrialisée, tout en occupant également une position de dominée par sa dépendance au Canada anglais, lui-même dépendant de l’économie états-unienne. André C. Drainville, «La gauche québécoise dans le monde depuis les rébellions jusqu’à Québec solidaire: esquisse d’une interprétation», Globe. Revue internationale d’études québécoises, vol. 14, no.1, 2011, p. 184
  • [31] Jean Lamarre, Le mouvement étudiant québécois des années 1960 et ses relations avec le mouvement international, Op. cit. p. 54
  • [32] Richard Goulet, «Vive l’éducation libre», Quartier latin, 28 novembre 1967, p. 3
  • [33]  Marc-André Ledoux, «Démocratie cubaine et syndicalisme étudiant», Quartier latin, 25 janvier 1968 p. 10
  • [34] Jean-Philippe Warren, Une douce anarchie. Les années 68 au Québec, Montréal, Éditions Boréal, 2008, p. 106 à 108
  • [35] Ibid.
  • [36] Ibid., p.111
  • [37] Ibid.
  • [38] Warren, Op. cit., p. 135
  • [39] Auteur inconnu, Quartier latin, 22 octobre 68, p. 3
  • [40] Jean-Philippe Warren, Op. cit., p. 141 à 147
  • [41] Ibid., p.149
  • [42]  Auteurs inconnus, «Manifeste», 19 novembre 1968, Quartier latin, p. 8
  • [43] Claude Bertrand, Roméo Bouchard, «La répression dans les cegeps démasquent la violence des minorités dirigeantes au Québec», Quartier latin, 21 janvier 1969 p. 2
  • [44] Roméo Bouchard, «Une police politiquement bornée», Quartier latin, 25 mars 1969, p. 22
  • [45] Auteur inconnu, «Contestation étudiante et Tiers-monde. Le comité de l’EUM à l’université», Quartier latin, 19 novembre 1968, p. 11
  • [46] Jean Lamarre, Op. cit., p. 310
  • [47] L’édition complète du Quartier latin publié en date du 18 mars 1969 traite de la question.
  • [48] Jean-Philippe Warren, «Un parti pris sexuel. Sexualité et masculinité dans la revue Parti Pris», Globe, revue internationale d’études québécoises, vol. 12, n° 2, 2009, p.129-157.