Théorie révolutionnaire en mutation : L’influence de l’exil sur la pensée politique de Tristán Marof (1925-1937)

ALEXANDRE RAYMOND-DESJARDINS

Université du Québec à Montréal

Résumé

Tristán Marof, (1898-1979), diplomate, écrivain et militant socialiste bolivien de la première moitié du XXe siècle, consacra une large part de ses écrits à théoriser la révolution socialiste qu’il souhaitait voir s’opérer en Amérique latine. Or, l’exil politique qu’il connait à partir de 1927 transforma l’idée qu’il se faisait du concept de révolution. En effet, l’analyse de ses essais et de ses articles parus entre 1925 et 1937 révèle comment le projet de transformation nationale spécifiquement bolivien qu’il proposait initialement se muta. C’est plutôt une révolution pour l’ensemble du Cône-sud qui est mise de l’avant par un discours anti-impérialiste et radicalisé renouvelé.


Tristán Marof (1898-1979), né Gustavo Adolfo Navarro, est une figure de proue des gauches bolivienne et latino-américaine de la première moitié du XXe siècle. Né en 1898 à Sucre, il est diplomate, écrivain et surtout militant politique. Ses écrits rassemblent plus de vingt essais politiques parus entre 1923 et 1976, en plus de multiples collaborations à des revues militantes[1]. Impliqué politiquement très jeune, il est consul de Bolivie en France dès le début de la vingtaine, moment pendant lequel il s’initie aux idées de gauche qu’il s’approprie et qu’il adapte à la réalité sociale et politique de son pays natal. En 1926, lorsqu’il est de retour en Bolivie, son militantisme au sein de la gauche bolivienne est jugé subversif par le nouveau gouvernement d’Hernando Siles. Il est donc contraint à l’exil l’année suivante. Il quitte à nouveau la Bolivie et entame dix années de pérégrinations au sein du continent américain. Il multiplie les expériences et les rencontres en séjournant au Pérou, au Panama, à Cuba, au Mexique, aux États-Unis et en Argentine. Tristán Marof est de retour en Bolivie en 1937 pour alors réinvestir la scène politique bolivienne en fondant le Partido Obrero Socialista.

La pensée révolutionnaire de Marof émerge d’un contexte social et politique précis. En effet, son projet politique et social se développe dans l’entre-deux guerres, période d’effervescence intellectuelle et artistique. Les succès de la révolution bolchevique de 1917et l’aboutissement de la révolution mexicaine en 1920, notamment, mobilisent alors l’avant-garde intellectuelle et artistique du continent américain afin de repenser le vivre-ensemble. Cette dernière formule des projets politiques originaux afin d’aborder les problèmes sociaux, économiques et politiques de leur pays respectif. En ce sens, les idées socialistes, marxistes et communistes sont en vogue, tout comme les idées révolutionnaires que l’on s’approprie en espérant provoquer le changement au sein du Cône-Sud. Ce mouvement avant-gardiste s’oppose aux élites économiques et politiques nationales, aux puissances étrangères et à l’hégémonie qu’elles imposent sur nombre des nations au sud du Río Grande. Du même souffle, elle dénonce les inégalités et la mauvaise répartition de la richesse. Marof participe sans contredit à cette large réflexion et c’est dans ce contexte d’aspiration au changement social et politique que se développent, et s’intègrent, sa vision révolutionnaire et son militantisme politique.

C’est relativement récemment que la littérature historique s’intéresse à la figure de Tristán Marof. En effet, les études traitant spécifiquement du Bolivien n’émergent qu’à la fin des années 2000. Néanmoins, le personnage polémique qu’est Marof a très tôt fait couler beaucoup d’encre d’abord au sein d’écrits non scientifiques qui s’articulent autour de la scène politique bolivienne[2].Cela dit, la figure politique de Marof a aussi été étudiée dans le cadre de travaux plus rigoureux portant sur l’histoire bolivienne du XXe siècle. Ainsi, sans avoir précisément Tristán Marof comme objet d’étude, plusieurs historiens se sont attardés à mieux comprendre son rôle dans la politique bolivienne du XXe siècle[3]. Ce n’est qu’en 2009 que des travaux historiques exclusivement dédiés à l’étude de cet acteur politique sont publiés. Par le fait même, le rôle politique de Marof est désenclavé de la scène bolivienne ; les quelques travaux portant sur lui s’attardent essentiellement à approfondir notre compréhension de sa participation au sein de réseaux intellectuels et politiques internationaux[4].

L’investigation présentée ici entend approfondir l’étude de Tristan Marof en s’inscrivant au sein de l’approche mise de l’avant par les plus récents travaux lui étant dédié. Nous proposons donc d’explorer le rôle de l’exil dans la transformation de la pensée politique de Marof. Tout d’abord, par l’analyse de son expérience de l’exil politique en Amérique, et ensuite en prenant en considération l’effervescence intellectuelle et les réseaux intellectuels auxquels il participa de 1925 à 1937. Ainsi, si cet article s’interroge avant tout sur la manière dont l’expérience de l’exil a influencé le projet politique marofien, il propose aussi d’aborder les conséquences des défis psychologiques posés par l’expatriation et le rôle des réalités nationales et continentales dans la construction d’une pensée politique originale.

À cette fin, nous mettrons de l’avant que la révolution, telle qu’entendue par Marof, connaît à la fois une radicalisation et un élargissement subséquents à l’expérience de l’exil politique. De prime abord, l’analyse réalisée suggère que la révolution proposée par Marof n’est plus nationale, mais plutôt continentale. Cet élargissement serait lié à l’exil puisqu’il fait suite à l’intégration concrète de Marof à des réseaux d’échanges intellectuels plurinationaux et surtout à une prise de conscience des différentes réalités nationales latino-américaines. Par ailleurs, la radicalisation de son discours serait quant à elle déterminée par l’imprévisibilité de la situation d’exilé qui aurait nourrit son insatisfaction. Cette radicalisation s’exprime dans le discours de Marof par l’adhésion à un anti-impérialisme qui s’oppose aux velléités hégémoniques des États-Unis ainsi que par le ton plus acerbe et fougueux qui caractérise ses écrits.

Aux sources d’une pensée révolutionnaire

D’entrée de jeu, nous tenterons d’approfondir notre compréhension du projet politique de Marof en explorant brièvement la formation de sa pensée révolutionnaire pré-exil.  Guillermo Lora, figure de la gauche bolivienne ayant côtoyé Marof dans les années 1930 et 1940, met en évidence dans son ouvrage A history of the bolivian labour movement 1848-1971 l’intérêt précoce de ce dernier pour la politique. Lora souligne notamment les origines très modestes et le ressentiment développé par le jeune Marof envers les fortunés et les privilégiés. Selon Lora, le mépris avec lequel Marof fut considéré par l’élite aura été déterminant pour sa filiation politique[5].

Pour parvenir à saisir l’évolution de la pensée politique de Marof, nous procèderons à une analyse discursive de ses écrits politiques et personnels entre 1925 et 1937, soit quelques années précédant son exil jusqu’à son retour en territoire bolivien. Dans cette perspective, nous analyserons tout d’abord deux de ses essais politiques parus avant son exil politique en 1927, soit El ingenuo continente Americano (1923) et La Justicia del Inca (1926). Ceux-ci sont rédigés alors qu’il se trouve en Europe dans le cadre de son mandat consulaire. Ainsi, bien que ces ouvrages soient rédigés à l’étranger, Marof ne les rédige pas sous la contrainte de l’expatriation. Nous utiliserons donc ces écrits afin de saisir sa pensée politique pré-exil. Seront aussi examinées ses contributions aux revues Amauta (1926-1930), El Libertador (1925-1929) et América Libre (1935) afin de comprendre l’idée qu’il se fait de la révolution en Amérique latine au cours de son exil. Ultimement, une correspondance entre José Carlos Mariátegui et Marof sera étudiée afin d’accéder à l’expérience de l’exil vécue par ce dernier et à la perception qu’il développe vis-à-vis sa propre condition.

L’expérience du voyage lors de sa charge consulaire a aussi été très importante dans son parcours militant.  Lorsqu’il couche sur papier sa pensée révolutionnaire en 1924 dans son second essai politique, La Justicia del Inca, Marof est en Europe depuis trois ans. Mandaté comme consul bolivien sur le Vieux Continent, il fréquente les cercles de gauche au sein desquels il est exposé aux influences des théories marxistes, socialistes et communistes. En effet, comme le rapporte Melgar Bao, Marof fréquenta assidument le café La Rotonde, lieu de rencontre de l’avant-garde intellectuelle latino-américaine, asiatique et européenne[6].Deux influences majeures sont à souligner : celle de José Carlos Mariátegui et de Henri Barbusse. Comme le souligne Michael Löwy, Mariátegui est le premier penseur marxiste authentiquement latino-américain. Par la même occasion, il est aussi le premier à proposer le rôle décisif des masses paysannes autochtones dans la transformation sociale révolutionnaire et à percevoir les racines du socialisme américain dans l’héritage autochtone[7]. Ces réflexions, comme nous le verrons, sont très présentes dans la pensée de Tristán Marof. La coïncidence du développement des idées des deux hommes suggère qu’ils participaient à une même avant-garde intellectuelle s’appropriant et métissant les idées marxistes européennes et les réalités latino-américaines. Il demeure curieux que les deux hommes ne se soient pas rencontrés avant 1927. En effet, dans un hommage posthume rendu à Mariátegui dans la revue América Libre en 1935, Marof met en évidence qu’une escale au Pérou lors de son exil de Bolivie lui a donné l’occasion de rencontrer pour la première fois le penseur péruvien. Il fait toutefois mention de leur amitié de longue date et d’une correspondance ininterrompue depuis plusieurs années : « Eramos viejos amigos y nuestra correspondencia no se interrumpió en muchos anos »[8].Dès lors l’échange d’idées entre les deux hommes apparait évident et l’on peut facilement imaginer l’influence de l’un sur l’autre, surtout sachant qu’ils ont fréquenté les mêmes cercles de la gauche européenne. Leur relation respective avec Henri Barbusse en témoigne. En effet, comme le souligne Peter J. Gold, Mariátegui a rencontré Henri Barbusse pendant son séjour en Europe de 1919 à1923[9]. À son tour, Marof côtoie Barbusse lors de son mandat consulaire de 1921 à 1925, comme en témoigne la lettre de ce dernier, adressée à Marof et reproduite au sein de El Ingenuo Continente Americano[10].

Ainsi, Marof s’insère clairement au sein d’une avant-garde latino-américaine qui connait l’influence des courants de pensée marxistes et les reformule au profit des réalités latino-américaines.Son séjour en Europe cristallise donc son adhésion aux courants de gauche et l’initie aux réseaux intellectuels transnationaux. Cette expérience de l’étranger formatrice met en place les fondements d’une pensée révolutionnaire centrée sur la Bolivie. Soulignons toutefois que l’exil politique qu’il connaîtra à partir de 1927 sera une expérience toute autre en raison, d’une part, au lieu de son expérience et, d’autre part, au caractère imprévisible et traumatique de l’expatriation forcée.

Tenants et aboutissants d’une révolution bolivienne

Brosser le portrait de la pensée révolutionnaire de Marof au fil de son exil requiert aussi que l’on connaisse ses idées avant sa longue pérégrination en Amérique. C’est dans cette perspective que sera tout d’abord décortiquée la pensée révolutionnaire qu’il formule dans son œuvre La Justicia del Inca. Il la rédige en 1924 alors qu’il est en France et elle sera publiée en 1926, un an avant le début de son exil. Nous avons donc retenu celle-ci avant tout parce qu’elle est la dernière à avoir été publiée avant son exil et parce qu’elle réitère les idées mises de l’avant en 1923 dans El Ingenuo Continente Americano.

Comme le titre La Justicia del Inca le laisse deviner, cet ouvrage s’intéresse avant tout au passé et à l’héritage autochtone de la Bolivie. Ainsi, les premières pages font l’éloge de la civilisation du Tawantinsuyo et louangent les grandes valeurs aux origines du bonheur et de la bonne conduite de la société inca révolue. Marof décrit la vie à l’époque de l’Empire inca comme suit: « En ese tiempo feliz y lejano no se conocía la política y por consiguiente no habían bandos personalistas y sanguinarios que se destrozasen entre si. La vida era tranquila, sencilla, laboriosa y se deslizaba cantando églogas sin otraaspiración que la dicha de la comunidad por el trabajo »[11].La vie à l’époque du Tawantinsuyo est dans une large mesure idéalisée par le Bolivien. Dans son discours, l’ensemble de la gouvernance inca tend vers le bien commun. Cette perception est particulièrement évidente lorsqu’il discute le caractère guerrier du peuple inca : « Sus mismas conquistas no tienen otro fin que el de esparcir el bienestar económico entre las tribus bárbaras »[12].De manière plus générale, Marof présente les grandes valeurs qui prévalaient selon lui à l’époque de l’Empire inca. Il est question de bien commun, de fraternité, de labeur et d’honnêteté. Ce sont des valeurs associées par l’auteur au socialisme puisque participant à une plus grande justice, notamment sur le plan de la redistribution de la richesse et du travail ouvrier et paysan[13]. Conséquemment, Marof propose en 1924 l’implantation d’un système socialiste qu’il considère comme seul viable puisqu’unique régime en mesure d’assurer la paix et la sécurité : « Solo un régimen socialista verdadero, asegurará la paz, su seguridad y su conveniencia »[14]

Pour appuyer ce projet, l’auteur décrit ensuite le communisme tel qu’expérimenté sous le Tawantinsuyo. Ainsi, comme d’autres de son époque, il associe le modèle d’organisation sociale inca au communisme tel que théorisé en Europe[15]. Dans cette perspective, Marof avance : « La idea honestamente comunista no es nueva en América. Hace siglos la practicaron los Incas con el mejor de los éxitos y formaron un pueblo feliz que nadaba en la abundancia »[16].Marof soutient donc que le communisme, dans une forme proprement américaine, avait déjà été expérimenté avec le plus grand des succès chez les Incas. Du même coup, le diplomate bolivien se prévaut d’un indigénisme fort et sans nuance : selon Marof, la civilisation inca ne connaissait pas la criminalité, tous y mangeaient à leur faim et les velléités territoriales de l’Empire avaient pour première motivation d’étendre ses bienfaits[17]

Or, si l’indigénisme de Marof sert à exprimer le bien-fondé du socialisme, il permet aussi de donner au communisme et aux théories politiques européens une originalité spécifiquement bolivienne. Cette idée est avancée par Ricardo Melgar Bao dans son étude El boliviano Marof en México : redes, identidades y claves de autoctonía política[18]. En parlant de l’«indianofiliasocialista» de Marof, il souligne comment ce dernier cherche à donner à son projet «una clave de autoctonia y legitimidad»[19]. On peut donc dire qu’il cherche avant tout à légitimer le projet révolutionnaire qu’il propose par la présence de racines communistes primitives en Bolivie.

Toutefois, Marof n’entend pas nonplus un retour pur et simple à l’organisation du Tawantinsuyo. Ce qu’il souhaite, c’est de faire valoir le substrat des valeurs socialistes des peuples autochtones afin de mettre en branle le changement social. En d’autres termes, afin d’appuyer l’idée du socialisme en Amérique, il affirme que les valeurs qui sous-tendaient la société inca ont survécu à la colonisation. Voilà pourquoi il met en évidence les qualités de travailleurs et d’administrateurs des peuples autochtones ainsi que leur propension à l’égalitarisme. À cette fin, il fait le constat de la modernité et propose de réunir les valeurs de la culture autochtone aux progrès de son époque : « Pero querer implantar un comunismo en la forma incaica no pasa de ser un amargo sueno en la hora presente. Los tiempos han cambiado, la civilización occidental con sus inventes, susmáquinas, su avaricia y su sordidez, aunque nos rehusemos a creer vive también entre nosotros »[20].Aussi, il affirme que si un retour au communisme inca est impossible, le continent américain, par son passé, est prédisposé à accueillir le socialisme :« El continente americano es el continente hecho para el socialismo donde tiene que dar sus más óptimos frutos. La tierra, el ambiente, el origen común, la faltade al curnia y de prejuicios fatales, lo predicen »[21].Il est important de souligner que l’indigénophilie de Marof n’est pas exprimée qu’envers le passé inca. Il croit sincèrement au potentiel révolutionnaire des Autochtones boliviens et à leurs valeurs[22]. De plus, comme le souligne Melgar Bao, les Autochtones forment le principal contingent prolétaire minier et sont les principaux transmetteurs des traditions collectivistes des communautés rurales[23].C’est dans cette perspective que les populations autochtones de Bolivie sont les plus propices à porter la révolution selon Marof.

En outre, la pensée révolutionnaire de Marof est aussi fondamentalement économique, c’est-à-dire qu’il croit avant tout qu’une révolution socialiste doit être caractérisée par des changements économiques concrets et pas uniquement politiques. Il justifie cette idée en se référant aux indépendances latino-américaines : 

«La revolución económica que se realice en el país tiene que ser de mayor importancia que todos los acontecimientos acaecidos hasta hoy día, y quizás la supere a la revolución emancipadora. Las dos encierran diferentes aspectos. La una, se nutrió de filosofía libertaria de Rousseau, fue realizada por la pequeña burguesía criolla, descendiente de españoles, y no tuvo tanta importancia ni provecho para el pueblo como se le atribuye. La otra, no se contentará de frases si no que ira a la esencia misma, es decir a la reforma completa del sistema económico[24]

La transformation économique à laquelle aspire Marof s’ancre avant tout dans la nationalisation des mines de la Bolivie. À la fin du XIXe et au début du XXe, l’industrie minière est d’une importance capitale pour l’économie d’exportation de la Bolivie. Tout particulièrement pour les années 1880 à 1930, les exportations d’argent, puis d’étain sont le fer-de-lance de l’économie bolivienne[25].Conséquemment, comme le souligne Herbert S. Klein, l’élite économique et politique du pays est directement concernée par le développement du secteur minier et par l’entrée de capitaux étrangers pour stimuler l’économie extractiviste[26]. Le bon fonctionnement de l’industrie minière bolivienne repose ainsi sur la main-d’œuvre bon marché que représentent les masses autochtones, malmenée au profit de l’élite blanche[27].

Puisque selon Marof,  le modèle bolivien d’exploitation de l’industrie minière est source d’inégalités, il doit être transformé. Dans cette perspective, si le moteur de la transformation qu’il propose doit être les valeurs autochtones, la clé de la révolution socialiste est avant tout économique. En ce sens, l’indigénophile propose deux éléments de transformation socio-économiques rassemblés dans un unique modus operandi : « Tierras alpueblo, minas al estado »[28]. Le fondement économique de la révolution entendue par le diplomate bolivien est très bien étayé et appuyé au sein de son ouvrage. À l’aide de statistiques d’exportations et d’importations, il met de l’avant le bien-fondé de son idée de nationalisation, ainsi il affirme : « El remedio está alfrente y es el único que nos llevará a la grandeza y a la potencia : la explotación de las minas por cuenta del Estado. »[29]

Parallèlement, Marof dénonce la main mise économique des États-Unis sur la Bolivie. Du même coup, il s’oppose à la liquidation des mines boliviennes au profit d’intérêts étrangers et à la dépendance de la Bolivie aux capitaux états-uniens :

« El desarrollo del capitalismo en los nuevos estados no los conducirá sino a entregar los atados de manos y pies a los yanquis. Tal como progresan nuestras sociedades, faltas de capital nacional, sin iniciativa particular, pidiendo agritos feroces capitales extranjeros como necesidades urgentes, cuando vienenesos capitales enargollan los brazos y concluyen por destruir su soberanía[30]

La révolution proposée par Marof témoigne d’une certaine contestation des visées économiques des États-Unis sur la Bolivie. Ses écrits montrent qu’il a connaissance de la situation dans les Caraïbes, où plusieurs pays sont soumis au joug du géant nord-américain. En exposant les conséquences d’une entrée trop massive de capitaux états-uniens, il met en garde contre le risque que représente ce phénomène : « Con 200 millones de dólares se puede comprar Bolivia y algunas republiquita simpacientes de progreso, dada la desvalorización de la propiedad. Los dólares harían progresar al país a la manera de Cuba, Santo Domingo, PuertoRico y Haití, bajo la bota impertinente y la ganancia del yanqui »[31]. Ainsi, l’idée révolutionnaire de l’auteur tient aussi au rejet des États-Unis comme créancier de la Bolivie pour conserver l’intégrité de la souveraineté nationale.

La réticence à l’entrée de capitaux nous mène à parler d’un dernier élément non négligeable de la révolution proposée par Marof, c’est-à-dire le moment auquel cette dernière doit s’opérer.Ceci est clair dans l’esprit de Marof : la révolution ne doit pas attendre le capitalisme, elle doit s’opérer dès maintenant. Ceci fait référence aux théories du Komintern qui stipulait qu’une transformation « démocratique bourgeoise et anti-féodale » précédant le socialisme était nécessaire[32]. En d’autres termes, selon les théoriciens soviétiques, la pénétration du capitalisme au sein d’un territoire est une étape nécessaire à l’avènement du socialisme, ce que Marof contredit lorsqu’il affirme : « El desarrollo del capitalismo en los nuevos estados no los conducirá sino a entregar losatados de manos y pies a los yanquis […] Por eso sostengo que la revolución americana no debe esperar el florecimiento capitalista sino atrapar el capital nacional en cada punto y procurar armónicamente el desarrollo propio al mismo tiempo que su potencia. »[33]

Ainsi, à l’aube de son exil, la pensée révolutionnaire de Marof est déjà complexe ; elle est avant tout socialiste, prônant une plus grande égalité pour tous. Par l’utilisation du passé et de la culture autochtone de la Bolivie, Marof donne à son projet une essence proprement latino-américaine. Les Autochtones, ouvriers agricoles et miniers, sont donc les porteurs de ce projet révolutionnaire socialiste. À ces éléments s’ajoute une doctrine économique visant la nationalisation, centrée autour de la production minière et qui s’oppose à la pénétration des capitaux états-uniens et à la dépendance des États latino-américains aux investissements étrangers.

Prise de conscience continentale

Dans cette seconde section, nous mettrons de l’avant l’élargissement de la pensée révolutionnaire de Marof et surtout nous mettrons celui-ci en relation avec son expérience de l’exil. Il est essentiel, de prime abord, de mieux mettre en contexte l’exil de Marof afin d’en connaitre les implications. Lorsqu’il revient d’Europe après avoir abandonné sa charge de consul, il participe vivement à la vie politique bolivienne. Ainsi, dès septembre 1926, il s’implique au sein des partis ouvriers et participe à une tournée de propagande marxiste, socialiste et communiste en Bolivie. Cet activisme mène le gouvernement d’Hernando Siles à tenter de neutraliser le révolutionnaire en lui proposant un nouveau poste de consul en Europe, ce que Marof refuse, poursuivant son militantisme. Il fut donc emprisonné puis déporté par le gouvernement Siles en 1927[34]. S’entame une période de pérégrinations de 10 ans qui le mènera au Pérou, àPanama, à Cuba, au Mexique, aux États-Unis et en Argentine.

Tel que mis en évidence, la pensée révolutionnaire de Marof, bien qu’elle fasse mention de la situation latino-américaine au sens large, s’intéresse surtout au cas bolivien. En effet, l’analyse de La Justicia del Inca nous démontre comment l’essentiel de son projet révolutionnaire considère avant tout la nation bolivienne et sa situation socio-économique. La spécificité bolivienne de son projet est mise en évidence lorsqu’il écrit : «Este ensayo se puede y es preciso hacer en Bolivia. Ninguna nación en América es tan vigorosa, tanrepleta de riquezas y tiene un pasado comunista como ella.»[35] La révolution nationale bolivienne de Marof laissera pourtant la place à un projet continental.

Rapidement, Marof intègre à son discours révolutionnaire l’ensemble de l’Amérique latine. Dès la première année de son exil qu’il vit au Pérou, au Panama et à Cuba, il témoigne de son intérêt nouveau pour la situation continentale en faisant l’éloge de Sandino, leader de la lutte armée révolutionnaire nicaraguayenne, dans une contribution à la revue Amauta publiée en avril 1928[36]. Dans son texte intitulé Espartacus y Sandino, il met de l’avant le caractère panaméricain de la révolution en lançant : « Hoy se vuelve a luchar en todas partes por esa libertad. Entodo sitio hay mártires y héroes. Y de un confín al otro de América, la juventud brinda su sangre e inscribe su nombre en cruces que el tiempo conservará como un orgullo… »[37].Plus subtilement, il concrétise l’élargissement de son projet révolutionnaire en faisant état de l’hétérogénéité sociale latino-américaine : « Loque es el indio, el negro y el pobre, se batían por un cálido sentimentalismo y sin esperar nada de nadie »[38]. Rappelons que dans La Justicia del Inca, seule l’élite créole et la masse autochtone bolivienne étaient considérée par Marof. En incluant les communautés afro-descendantes à partir de 1928, il témoigne d’une prise de conscience continentale plus large. La forte présence d’afro-descendants dans les Antilles, plus notable qu’en Bolivie, n’est pas à négliger afin de comprendre cette inclusion au discours marofien. D’ailleurs, il n’est pas anodin qu’en avril 1928, alors que parait l’édition d’Amauta en question, Marof se trouve lui-même aux Antilles. En effet, le 22 avril 1928, il écrit à Mariátegui depuis La Havane[39].

L’expérience de l’exil n’est certainement pas sans liens avec cet élargissement de la pensée révolutionnaire marofienne. En effet, c’est ce voyage forcé qui le mène à découvrir les multiples réalités latino-américaines. Plus que son séjour en Europe, ses pérégrinations en Amérique le mènent à expérimenter les réalités communes de l’hémisphère occidental qui visiblement sont intégrées à sa vision révolutionnaire. Les arguments sur lesquelles s’appuyait la révolution bolivienne qu’il défendait s’ancre dorénavant au sein de situations socio-économiques partagées par les différentes nations du Cône-sud. Ces caractéristiques communes dont il prend conscience porte à croire qu’il peut étendre et adapter son idée de la révolution à l’ensemble du continent latino-américain. Rappelons que son expatriation le mène à fouler le sol de sept pays du continent dont la mise en relation des réalités spécifiques et communes a fort probablement eu une valeur heuristique déterminante dans la formulation d’un projet révolutionnaire élargi.

À la découverte par l’expérience du terrain s’ajoute la découverte par l’Autre, puisque les rencontres et les échanges avec d’autres penseurs et militants latino-américains se multiplient au fil de l’exil pour Marof. Il a été mentionné précédemment qu’il rencontre Mariátegui pour la première fois en 1927, lors de sa première escale au Pérou. Plus tard, alors qu’il est à Cuba, il côtoie les écrivains révolutionnaires cubains José Antonio Fernández de Castro et Rubén Martínez Villena, tel qu’il l’indique dans sa lettre à Maríategui du 22 avril 1928[40]. Lorsqu’il est à Mexico, il fréquente à la fois Andrés Molina Enríquez, acteur de la révolution mexicaine, Diego Rivera, artiste peintre de renommée, le leader apriste Victor Raul Haya de la Torre et le révolutionnaire cubain Julio Antonio Mella[41]. À cet égard, la ville de Mexico, comme pôle intellectuel et refuge pour les exilés latino-américains, tient un rôle primordial dans la réunion de chacun de ces intellectuels en un seul et même lieu. En effet, comme le démontre Barry Carr dans son étude México City : Emporium of Latin American Exiles and revolutionaries in the 1920s, la ville de México était, par le climat politique favorable produit par la révolution mexicaine et du gouvernement progressiste d’Alvaro Obregon, l’épicentre de l’avant-garde intellectuelle latino-américaine[42]. Ses grands représentants s’y rassemblaient et y collaboraient au sein d’organisations à propension transnationale tels l’Alianza Popular Revolucionaria Americana (APRA) et la Liga Anti imperialista de las América (LADLA) (d’ailleurs, Marof collabora aux activités de la LADLA, il en sera question plus loin)[43].

Ainsi, l’évolution de son discours vers une proposition révolutionnaire élargie suggère que l’expérience de l’exil et de l’hémisphère américain ne sont pas sans incidence sur la vision révolutionnaire de Marof. C’est par son expatriation, ses diverses escales et ses rencontres en Amérique que Marof prend connaissance des différentes réalités latino-américaines et de leurs caractéristiques communes et distinctes. Aussi, par ses destinations variées, il multiplie les rencontres au sein des cercles d’intellectuels qui proviennent de divers endroits en Amérique et qui ensemble réfléchissent à l’avenir du continent. Il demeure que le changement qui s’observe dans son discours doit être entendu à la fois comme la conséquence de l’évolution de sa pensée, mais aussi comme une adaptation au lectorat visé. En effet, La Justicia del Inca s’adresse en premier lieu aux intéressés boliviens, mais pas uniquement, comme en témoigne la dédicace, adressée à Roberto Guisti, directeur de la revue littéraire Nosotros, publiée en Argentine[44]. Ses contributions à la revue Amauta quant à elles visent nécessairement un lectorat latino-américain plus large. Ceci est à prendre en considération afin de bien circonscrire l’évolution de son discours. Néanmoins, celui-ci change alors que Marof s’approprie l’idée d’une révolution latino-américaine et qu’il intègre à son discours les réalités d’autres régions de l’Amérique.

D’anti-yanqui à anti-impérialiste

Dans une autre perspective, le discours de Marof se transforme aussi par l’apparition d’un anti-impérialisme de gauche, laquelle idéologie témoigne de la radicalisation de sa pensée révolutionnaire. Rappelons que son essai politique, La Justicia del Inca, avait un caractère anti-yanqui relativement facile à discerner. En effet, Marof met en garde à moult reprises contre les dangers politiques et économiques que représente la pénétration de capitaux états-uniens en Bolivie. Il est donc question d’une réticence à l’égard des intérêts étrangers au sein des économies nationales de l’Amérique latine. Or, comme le souligne Herbert S. Klein, la position initiale de Marof laissait sous-entendre que sous certaines conditions spécifiques, les capitaux étrangers pouvaient parfois être bénéfiques[45].

Cette position nuancée change de façon draconienne lors de son exil. En effet, la notion d’impérialisme n’apparaît qu’en 1929 au sein des textes du socialiste bolivien, qu’il rédige alors qu’il se trouve au Mexique : « Bolivia es una colonia económica de Estados Unidos al igual que el Perú, Venezuela y Cuba » écrit Marof ; « Los presidentes de estas pseudo-republicas, […] no representan otro papel que el deser sirvientes del capitalismo americano »[46].  Ainsi, vers la fin de son exil, l’anti-impérialisme devient le coeur de sa militance politique. Il soutient que la majorité des maux de l’Amérique latine proviennent avant tout des velléités hégémoniques états-uniennes. À cet égard, dans les dernières années de son exil, il fonde une revue en collaboration avec quelques activistes politiques. Le titre à lui seul de la publication est évocateur : América Libre. Ainsi, dans les premières pages de la première impression, il présente la revue comme suit : « ¿ Por qué América Libre ? Elproblema máximo de nuestra América unida y solidaria, es su lucha enconadacontra el imperialismo extranjero y sus aliados nacionales »[47]. La radicalité du changement observé est d’autant plus évidente sachant que le mot imperialismo n’apparait que deux fois dans les deux premiers ouvrages publiés par Marof et qu’il caractérise le Chili et non lesÉtats-Unis[48].Certes, il y est question des yanquis et de leurs capitaux, mais la notion d’impérialisme est alors absente de l’enjeu qu’il expose.

Ainsi, la notion d’impérialisme chez Marof émerge avec l’expérience de l’exil. Ceci est sans doute lié à la prise de conscience des réalités latino-américaines exposée précédemment. En effet, la découverte de la réalité commune qu’est celle de la propension hégémonique états-unienne est nécessaire à une prise de conscience de l’impérialisme états-unien dans la région. C’est-à-dire que l’anti-yanquisme fait place à l’anti-impérialisme avant tout par la prise de conscience d’une réalité plurinationale commune : celle d’une domination exogène.Conséquemment, la prise de conscience continentale rendue possible par l’expérience de l’exil a probablement aussi contribué à cette radicalisation du discours marofien: on ne s’oppose plus aux capitaux yanqui en Bolivie, mais à la domination hégémonique des États-Unis sur l’Amérique latine.

Par ailleurs, la transformation du discours anti-impérialiste de Marof est aussi le résultat de sa participation active, lors de son séjour à México, à la Liga Anti imperialista de Las Américas (groupe à vocation communiste présent dans divers pays latino-américains et aux États-Unis)lors de son séjour à México. En effet, comme proposé par Daniel Kersffeld, leBolivien fut orateur lors de plusieurs rassemblements du groupe et contribua à la publication de l’organisation, El Libertador[49] .

Ainsi, l’expérience de l’exil dans les Amériques aura contribué à faire évoluer la pensée politique de Marof d’une réticence à la pénétration de capitaux étrangers à la dénonciation de l’impérialisme états-uniens comme le premier des maux de l’Amérique latine. Cette radicalisation apparait en parallèle à sa prise de conscience continentale et à sa participation aux groupes anti-impérialistes lors de son séjour à México.

Changement de ton

Finalement, la radicalisation de Marof après 1927 est perceptible par son changement de ton qui, au fur et à mesure que se déroule son exil, est plus dur et plus acerbe à certains égards. En effet, son rapport à la révolution se transforme et devient plus arrêté. Conséquemment, il appose, avec le concept de révolution, une notion de fatalité qui n’était préalablement pas présente dans son discours. Dans son hommage à Sandino qu’il rédige à México pour la revue Amauta en 1929, Marof écrit : « Los pueblos de América del Sud(sic), tienen de lante de sus ojos sólo dos perspectivas: o la nacionalización de sus medios de producción o el vasallaje económico. O en otros términos más explícitos y más viriles: la revolución o la muerte »[50]. Autrement dit, la révolution doit absolument se produire, même au coût de la vie. Cette notion était absente du discours marofien avant son exil. Son propos révolutionnaire était éminemment économique et en ce sens ne s’intéressait pas au caractère violent inhérent à la révolution.

Il est intéressant de souligner que Marof semble avoir été un orateur hors pair dont la fougue nous est rapportée par un rapport de surveillance policière états-unien. Faisant état des activités de la LADLA en juillet 1928, le rapport indique à propos de Marof : « wearing a black beard of the Svengalitype, his appearance, manner and speech gave the impression that he was a communist of the most decided sort. He spoke briefly but fervently and with a decidedly foreign accent and what he said maybe summed up in five words: “Communism will cure all evils.” » [51].L’impression laissée par Marof aux services policiers étatsuniens témoigne ainsi d’une certaine radicalité.

Cette radicalisation est aussi grandement perceptible au sein de sa lettre ouverte à Alcides Arguedas qui parait dans Amauta en 1929. Dans ce texte, il répond sur un ton incisif aux insultes lancées contre lui par son successeur au sein du corps diplomatique bolivien en Europe. Dans un premier temps, sa réponse discrédite Arguedas en mettant en doute son intégrité et sa qualité d’auteur. Dans un second temps toutefois, il l’insulte directement. Marof y va de ces mots : […]este diplomático granuja, cuya anterior encarnación debió ser esos perros famélicos y huraños, que los viajeros encuentran en el altiplano andino[…] se convirtió en tapete para quecaminasen sobre él todos los sátrapes (sic) y magnates bolivianos que gozan en Paris[52]. En traitant de «chien » son détracteur, Marof montre le ressentiment qui l’anime. En effet, il nous dévoile implicitement ses émotions et sa frustration.

Cette brèche dans la psyché duBolivien est d’autant plus évidente dans la lettre qu’il envoie à Mariátegui en mai 1929 et à laquelle est jointe sa contribution à Amauta. Dans cette lettre, l’attaque incisive qu’il sert à Arguedas laisse la place à la victimisation et la justification. En s’adressant à Mariátegui, le Bolivien écrit :

«Arguedasme ha atacado en París con tanta injusticia como deshonestidad. Me llama profiteur, coquin yotras cosas. Y usted sabe, saben todos que yo no he hecho otra cosa que darmepor entero a la causa proletaria, renunciando fortuna, situación, privilegios.Recuerdo que estando en prisión. […] Yo vivo pobre y trabajosamente gano elpan. […] Hasta mi dinero he empleado por levantar a los indios[53]. »

L’insécurité et la pauvreté auxquelles Marof est confronté sont mises en évidence dans cette lettre. À cette détresse s’ajoute l’imprévisibilité de son avenir ; ses tergiversations en Amérique en témoignent. Comme le soulève Melgar Bao, son séjour au Pérou fut écourté par les pressions du gouvernement qui le percevait comme un agitateur indésirable[54]. Dans la même perspective, l’avènement du gouvernement de Portes Gil au Mexique le contraint à quitter le pays. La version que donne Marof de cet évènement est reproduite au sein de l’ouvrage de S. Baciu :

Mezcladoen la política mexicana (cosa ineludible), llegó el instante que me notificaron mi expulsión, porque no quise escribir un libro de elogio a la revolución y también porque mis artículos de corresponsal del diario Crítica de Buenos Aires disgustaron al gobierno. Una noche me tomaron preso y me quisieron fusilar. Fusilaron a varios en el patio de la policía sin proceso. Y al díasiguiente como una gracia me obligaron a salir de México rumbo a Nueva York[55].

Ainsi, en plus de la menace d’être fusillé, Marof subit visiblement la précarité de sa situation. Il s’ouvre et se confie sur les difficultés rencontrées dans une nouvelle lettre à Mariátegui qu’il écrit depuis New York en avril 1930 : « Estoy en Nueva York, después de mi deportación desde México […] Mi mujer ha tenido que viajar sola de México para el Perú con un niño de seis meses. Yo como no puedo entrar a Bolivia me he quedado aquí, esperando viajar cuando pueda a B. Aires »[56].

Cette intrusion dans le ressenti de Marof nous rappelle les difficultés liées à la vie d’exilé. En effet, les conséquences psychologiques de l’expatriation ne sont pas à minimiser afin de comprendre l’influence de cette expérience dans la formation d’une pensée originale. Comme le soulignent Ingrid E. Fey et Karen Racine à propos de l’exil dans leur ouvrage Strange Pilgrimages: Exile, Travel, and National identity in Latin America : « For some, it is traumatic; for others, liberating. For all of them, however, the experience is intensely personal »[57].Dans le même ordre d’idées, Edward W. Said, dans ses Réflexions sur l’exil et autres essais, met en exergue l’épreuve psychologique et émotive que constitue l’expatriation forcée : « It is the unhealable rift forced between a human being and a native place, between the self and its true home: its essential sadness can never be surmounted »[58].

Si ces embûches et ces défis liés à l’expérience de l’exil avaient le potentiel de décourager ou de désillusionner Marof, ils ont plutôt eu pour effet de renforcer sa position. En effet, chacune de ses nouvelles déportations est le fait d’une élite politique à laquelle il s’oppose depuis le début de sa militance politique : Siles en Bolivie, Leguía au Pérou, Machado à Cuba et Gil au Mexique. Ceci suggère que l’exil eut donc pour effet de radicaliser son discours révolutionnaire puisqu’il cimentait du même coup son opposition envers l’élite aristocratique de l’Amérique latine. En effet, par le concours de différents présidents du Cône-Sud, Marof fut confronté à une expérience traumatique qui laisse deviner certaines incidences sur la construction de sa pensée politique: être soi-même victime des injustices que l’on dénonce est en effet très propice à la radicalisation, ce que l’on observe chez Marof à la fois par son anti-impérialisme naissant et le ton plus incisif et acerbe de ses écrits politiques. Il importe toutefois de faire une distinction entre les essais politiques et les contributions à saveur pamphlétaire de Marof. Les médiums distincts par lesquels il a fait valoir ses idées peuvent avoir influencé le langage de Marof, c’est-à-dire qu’écrire un essai et contribuer à une revue militante implique des tons différents. Néanmoins, son langage se radicalise tout comme le contenu, ce qui, comme suggéré, tient dans une large mesure à l’expérience de l’exil plutôt qu’au médium de publication. 

En somme, l’exil n’aura pas été sans conséquence sur la pensée révolutionnaire de Tristán Marof. En effet, sa pensée politique d’avant l’exil évolue au fil de ses pérégrinations en Amérique. Rappelons que sa pensée initiale, développée lors de son séjour en Europe, était centrée sur la Bolivie. Caractérisée par un fort indigénisme, elle visait la mise en place d’un régime socialiste par la transformation économique de son pays. Si chacun de ces éléments demeure présent dans l’idée révolutionnaire du Bolivien pendant l’exil, son discours se transforme néanmoins significativement alors qu’il est à la fois élargi et radicalisé par son expérience.

En effet, en séjournant au Pérou, à Panama, à Cuba, à México et en Argentine, Marof prend conscience des réalités sociales, économiques et politiques qui sont communes aux États du sud du Rio Grande. Son projet révolutionnaire, tourné vers la Bolivie, peut s’inscrire, à la faveur des similarités nationales, dans une pensée plus large qui englobe l’ensemble de l’Amérique latine. C’est en ce sens que l’exil a pour conséquence première de dénationaliser sa pensée politique. Ajoutons que les rencontres au fil de ses voyages et l’effervescence intellectuelle qui règne à México au moment de son séjour auront très certainement contribué à élargir l’horizon politique du penseur bolivien.

À la lumière des éléments qui ont été présentés, nous pouvons affirmer que la radicalisation du discours de Marof tient donc à deux indicateurs principaux. Premièrement, l’émergence d’un anti-impérialisme fervent, qui, à l’instar de l’élargissement, dérive de la découverte d’une réalité commune, qui est celle de la domination et des velléités hégémoniques états-uniennes sur l’Amérique latine. En effet, alors que l’idée de l’impérialisme était même absente de ses premiers essais politiques, la notion devient le fer-de-lance de son militantisme. Deuxièmement, le changement de ton du discours de Marof qui devient plus arrêté, plus acerbe et plus fougueux nous permet de prendre en considération l’expérience vécue de l’exil comme nourricière du militantisme. L’insécurité et l’imprévisibilité inhérentes à l’exil, si elles peuvent provoquer du découragement ou de la désillusion, peuvent aussi, tel que démontré dans notre étude, renforcer les positions et radicaliser ses victimes. En ce sens, Marof, qui identifiait déjà les élites politiques latino-américaines comme ennemies au socialisme, se voit malmené par celles-ci, emprisonné, menacé de mort et déporté. Ainsi, l’exil engendre des frustrations et une détresse psychologique qui auront nourri la radicalisation du discours révolutionnaire de Marof. Finalement, cette étude, en intégrant Marof à son contexte transnational, à l’instar du travail initié par Ricardo Melgar Bao, approfondit le rôle de l’exil en Amérique dans la formation d’une pensée originale. En ce sens, elle entend plus largement contribuer à la compréhension du rôle de l’exil au sein de l’hémisphère américain dans la construction de pensées individuelles et collectives et leur transformation en projets politiques nationaux et continentaux originaux.

« A Guisti, Director de la Revista “Nosotros”, con toda cordialidad, pensando en un gran patria americana y no en países mas desgraciadas e impotentes. Por el bien de America. T. Marof. 8 *** Rue de Lisbonne Paris »
Tristán Marof, « Dédicace », dans La Justicia del Inca, Bruxelles, La Edición Latino Americana, 1926, 2e de couverture.

« A Guisti, Director de la Revista “Nosotros”, con toda cordialidad, pensando en un gran patria americana y no en países mas desgraciadas e impotentes. Por el bien de America. T. Marof. 8 *** Rue de Lisbonne Paris »

  • [1]Elias Blanco Mamani, Enciclopedia gesta de autores de la literatura boliviana, La Paz, Plural, 2005, p. 128.
  • [2]Guillermo Lora, « La legendaria figura de Marof », Historia del movimiento obrero boliviano, vol. 3, La Paz, LosAmigos del Libro, 1969, pp. 182-199 ; Stefan Baciu, Tristán Marof de cuerpo entero, La Paz, Ediciones ISLA, 1987, 240p.
  • [3] HerbertS. Klein, Parties and political change in Bolivia 1880-1952, Cambridge, Cambridge University Press, 1969, 451 p. ;  Alexander Robert Jackson, Trotskyism in Latin America, Stanford, Stanford University et Hoover Institute Publications, 1973, 303 p. ; Guillermo Francovich, El pensamiento boliviano enel siglo XX, Cochabamba, Amigos del Libro, 1985 ; John, S. Sándor, Bolivia’s radical tradition: permanentrevolution in the Andes, Tucson, University of Arizona Press, 2009. ; Irma Lorini, El movimiento socialista «embrionario » en Bolivia 1920-1939 : entre nuevas ideas y residuos de la sociedad tradicional , La Paz, Los Amigos del Libro, 1994, p. 231-251.
  • [4] Andrei Schelchkov, « En los umbrales del socialismo boliviano : Tristán Marof y laTercera Internacional Comunista », RevistaIzquierda, Vol. 3, nº5, 2009, p. 1-24 ; Ricardo Melgar Bao, « El boliviano Marof enMéxico: redes, identidades y claves de autoctonía política », Anuario del Colegio de Estudios Latino americanos, vol. 3, nº28, 2011, p. 301-332. http://ru.ffyl.unam.mx/handle/10391/2935.
  • [5]Guillermo Lora, A history of the bolivian labour movement 1848-1971. Ed. and abridged by Laurence Whitehead, Cambridge, Cambridge University press, 1977, p. 164.
  • [6]Ricardo Melgar Bao, loc.cit., p. 302.
  • [7]Michael Löwy, loc. cit.,p. 13.
  • [8]Tristán Marof, « El abrazo a José Carlos Mariátegui », América Libre, vol. 3, septiembre-aout 1935, p. 12.
  • [9] PeterJ. Gold, « The Influence of Henri Barbusse in Bolivia », Bulletin of Latin American Research, vol. 2, nº 2, mai 1983, p. 118-119.
  • [10]Henri Barbusse, « Cartade Henri Barbusse (1921) », dans Tristán Marof¸ El ingenuo continente americano, Barcelone, Casa Editorial Maucci, 1923, p. 5.
  • [11]Tristán Marof, LaJusticia del Inca, Bruxelles, La Edición Latino Americana, 1926,p. 7.
  • [12] Ibid, p. 14.
  • [13] « Socialisme », Encyclopédie Larousse, http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/socialisme/73143?q=socialisme#72313 (Consultée le 5 décembre 2017).
  • [14]Tristán Marof, op. cit.,p. 70.
  • [15] Cette idée de communisme inca est notamment développée par Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie politique,Marseille, Agone, 2009 (1925), p. 59 ; José Carlos Mariátegui :voir Michael Löwy, «L’indigénisme marxiste de José CarlosMariátegui », Actuel Marx, vol. 56, nº 2, 2014, p. 17 et Georges Rouma, La civilisation des Incas et leur communisme autocratique, Bruxelles, Imprimerie Médicale et Scientifique, 1924, 70 p.
  • [16]Tristán Marof, op. cit.,  p. 10.
  • [17] Ibid., p. 10-12.
  • [18]Ricardo Melgar Bao, « El boliviano Marof en México: redes, identidades y claves de autoctonía política », Anuario del Colegio de Estudios Latino americanos, vol. 3, nº28,2011, p. 305.
  • [19] Ibid., p. 306.
  • [20]Tristán Marof, op. cit., p.13.
  • [21] Ibid., p. 14.
  • [22] Ibid., p. 30.
  • [23]Ricardo Melgar Bao, loc.cit., p. 310.
  • [24]Tristán Marof, op. cit., p.68.
  • [25]Herbert S. Klein, Historia mínima de Bolivia, Mexico, DF, El colegio de Mexico, 2015, p.199-200.
  • [26] Ibid.,p. 206.
  • [27] Ibid., p. 194.
  • [28] Tristán Marof, op. cit., p. 33.
  • [29] Tristán Marof, op. cit., p. 44 et p. 54.
  • [30] Ibid., p. 15.
  • [31] Ibid., p. 35.
  • [32] Michael Löwy, « L’indigénisme marxiste de José Carlos Mariátegui », Actuel Marx, vol. 56, nº 2, 2014,p. 16.
  • [33]Tristán Marof, op. cit.,p. 15.
  • [34]Irma Lorini, El movimiento socialista « embrionario » en Bolivia 1920-1939 : entre nuevas ideas y residuos de la sociedad tradicional , La Paz, LosAmigos del Libro, 1994, p. 231-251.
  • [35]Tristán Marof, LaJusticia del Inca, op. cit., p. 21.
  • [36] Id., « Espartacus y Sandino », Amauta, nº 14,1928, p. 26.
  • [37] Ibid.
  • [38] Ibid.
  • [39] Id., « Carta a JoséCarlos Mariátegui, 22 de abril de 1928 », dans José Carlos Mariátegui et al. Mariátegui Total, vol. 1, Lima, Amauta, 1994, p. 1899.
  • [40] Id., « Carta a JoséCarlos Mariátegui, 22 de abril de 1928 », dans Mariátegui Total…, op.cit., p. 1899.
  • [41] Id., « Carta a JoséCarlos Mariátegui, 6 de agosto de 1928 », dans Mariátegi Total…, op. cit., p. 1914-1916. ; US NationalArchives, Department of State Decimal File, 1910-1929, RG59, Box 7301 Folder 1.
  • [42] BarryCarr, « Mexico City: Emporium of Latin American Exiles and Revolutionaries in the 1920s », dans 1810-1910-2010:Mexico’s unfinished revolutions, Berkeley, Bancroft Library et University of California Press, 2011, p. 27-28.
  • [43] Ibid., p. 28-30.
  • [44] Voir Annexe 1.
  • [45] Herbert S. Klein, Parties and political change in Bolivia 1880-1952, Cambridge, Cambridge University Press, 1969, p. 193.
  • [46]Tristán Marof, « Boliviay la nacionalización de la Minas », Amauta, nº 21, février-mars 1929, p. 84-93.
  • [47] Id., « Nuestra Revista », América Libre, nº 1, juin1935, p. 1.
  • [48] Id., El Ingenuo Continente Americano, op. cit., p. 28et p. 161 ; Id., La Justicia del Inca, passim.
  • [49]Daniel Kersffeld, Contrael imperio: historia de la Liga Antimperialista de las Américas,México, D.F., Siglo Veintiuno Editores, 2012, p. 142; Tristán Marof, « La situación de Bolivia bajo la férula del tiranuelo Hernando Siles », El Libertador,  vol. 20, nº1, novembre 1928, p. 6.
  • [50]Tristán Marof, « Espartacus y Sandino », loc. cit., p.26.
  • [51] American Consulate General, Mexico City, Mexico, to The secretary of State, July 6, 1928, Chemise 1,  1910-1929, Boîte 7301,RG59, National Archives Building, Washington, DC.
  • [52]Tristán Marof, « Respuestaa Alcides Arguedas », Amauta, nº 25, juillet-aout 1929,p. 82.
  • [53] Id., « Carta a JoséCarlos Mariátegui, 29 de mayo de 1929 », dans Mariátegui Totalop. cit., p. 1997.
  • [54]Merlgar Bao, op. cit.,p. 313.
  • [55]Stefan Baciu, Tristán Marof de cuerpo entero, La Paz, Ediciones ISLA, 1987, p. 45.
  • [56] TrsitánMarof, « Carta a José Carlos Mariátegi, 15 de abril 1930 », dans Mariátegui Total…, op. cit., p. 2087.
  • [57] Ingrid E. Fey, et Karen Racine, « Introduction : National Identity Formation in an international Context », dans Ingrid E. Fey et Karen Racine (dir.), Strange Pilgrimages : Exile, Travel, and National identity in Latin America, 1800-1990s, Wilmington, Scholarly Resources, 2000, p. xvii.
  • [58] Edward W. Said, Reflexionson Exile and Other Essays, Cambridge, Harvard University Press, 2000, p. 173.