Les femmes face aux violences de genre dans les espaces publics parisiens (1870-1914)

CLARA CHAUVEL-THÉBAULT
Université Paris Cité

Résumé
Dans leur usage des espaces publics parisiens à la fin du XIXe siècle, les femmes ont pu être confrontées à des violences sexistes et sexuelles. L’objet de cet article est de mettre en lumière les actions que ces dernières ont menées pour se sécuriser et sécuriser leurs semblables face à ces violences. Il convient pour cela de trouver, dans les sources policières, judiciaires, journalistiques ou encore artistiques, les traces de cette résistance. Avant même de sortir dans ces espaces, les femmes se mettent en condition. Une fois sorties, elles peuvent être amenées à faire face à des expériences de violence et être contraintes de réagir en conséquence. Finalement, une fois l’expérience de violence passée, ces dernières peuvent tenter de la faire reconnaître aux yeux de la société. L’ensemble de ces démarches témoigne de leur capacité à agir au sein d’une société qui ne reconnaît pas nécessairement ces violences.

Mots-Clés­

Plan

  1. L’apprentissage de la vigilance
    1.1 Un apprentissage de la vigilance
    1.2 Une vision « idéale » du bon comportement véhiculée dans les manuels
    1.3 Le développement d’un apprentissage féministe des espaces publics
  2. Les résistances aux violences dans les espaces publics
    2.1 Le harcèlement de rue, une violence courante
    2.2 Les réactions des femmes face au harcèlement de rue
    2.3 Faire appel à un tiers ou à la police
  3. Porter plainte ou rendre visible l’atteinte
    3.1 Une procédure qui décourage les plaintes
    3.2 Des difficultés à faire reconnaître une violence de genre
    3.3 Intégrer les femmes au sein du processus policier et judiciaire

Le 31 janvier 1901, un article de L’Aurore retranscrit la lettre d’une étudiante russe expliquant qu’« à Paris, chaque jour, la pudeur des femmes est mille fois outragée par des paroles, des gestes, des actes obscènes qui restent impunis »[1]. Ce témoignage n’est pas le seul à présenter Paris comme une ville où les femmes, dès lors qu’elles se rendent dans les espaces publics, prennent le risque de subir des violences. Ce type de discours parcourt la presse de la fin du XIXe siècle. La notion d’insécurité émerge à cette période et connaît des moments d’importante publicité. Dans les années 1880-1885, la Troisième République est accusée d’être incapable d’assurer la sécurité des « honnêtes gens » et sa police cristallise les critiques. Puis, entre 1900 et 1914, la société est marquée par l’émergence de la question de la « sécurité publique[2] ». Les femmes sont alors présentées comme des victimes potentielles. Ces discours, ainsi que les expériences de violences que les femmes peuvent être amenées à vivre, participent à nourrir des formes d’inquiétudes diverses s’exprimant par un ressenti, un discours ou des stratégies d’évitement par exemple. Pour autant, on peut envisager qu’en fonction des femmes concernées, les inquiétudes ne se focalisent pas sur les mêmes violences, les mêmes populations et les mêmes lieux. Les femmes ont chacune leur propre imaginaire de l’insécurité. Or, celui-ci influence les pratiques des femmes dans les espaces publics et peut leur en limiter l’accès. À cela s’ajoute le contrôle social genré qui prend différentes formes et degrés d’intensité en fonction du milieu social, du lieu de vie, de l’âge ou de la situation matrimoniale. Les familles et les proches sont les premiers à exercer ce contrôle[3]. Le reste de la société les relaye ensuite en maintenant les femmes, et a fortiori les jeunes filles, dans un rapport distant et contrôlé aux espaces publics, alors même que ces espaces se caractérisent en premier lieu par leur accessibilité. En effet, il s’agit de lieu que peuvent fréquenter différentes populations, indépendamment de leur milieu social, de leur genre, de leur origine ou de leur âge. Ces espaces publics se caractérisent du même coup par la rencontre, les interactions, entre ces populations. À ce titre, nous prendrons en compte dans la notion d’espaces publics, les rues, les boulevards, les impasses, les parcs, les places ou encore les gares par exemple.

Cette partition genrée des espaces publics pèse sur les femmes sous prétexte généralement  d’une volonté de protection de leur intégrité morale et physique. Pour autant, les femmes ont malgré tout occupé les espaces publics parisiens. Elles les ont traversés, y ont travaillé[4], s’y sont promenées et diverties en restant dans le cadre des restrictions sociales liées à leur genre, mais aussi parfois en les dépassant. Avant même l’émergence d’un discours plus général des femmes sur le sentiment d’insécurité[5], des proto-éléments d’actions féminines donnent à voir, dans la société du XIXe siècle, des résistances ainsi qu’une volonté d’accéder plus librement à ces espaces. Ils donnent à voir l’agency des femmes, un concept qui « permet de penser que les femmes tout en étant soumises à des normes de genre ont toujours trouvé les moyens de s’en échapper, de les subvertir, de les négocier, afin de donner du sens à leur vie. […] et c’est dans la manière dont elles agissent qu’elles deviennent véritablement les agentes de leur vie»[6].

Cet article propose d’identifier les actions de femmes de divers milieux pour se sécuriser face aux violences de genre dans les espaces publics, mais également pour sécuriser d’autres femmes, bien que toutes ne subissent pas l’insécurité de la même manière et dans les mêmes proportions en fonction de leur milieu social, de leur âge, de leur situation matrimoniale ou de leur travail par exemple. Il est entendu par « violence de genre », l’« ensemble des violences, qu’elles soient verbales, physiques ou psychologiques, interpersonnelles ou institutionnelles, commises par les hommes en tant qu’hommes contre les femmes en tant que femmes, exercées tant dans les sphères publique que privée[7]. Ce concept contemporain au XXIe siècle est mobilisé afin de rendre compte du « continuum de violence[8] » pour penser « l’existence d’un lien entre les différentes formes de violence et inviter à considérer avec prudence les nomenclatures qui les distinguent trop nettement entre elles, jusqu’à les cloisonner, en fonction d’indicateurs de gravité a priori »[9]. Certaines femmes développent des stratégies pour se défendre contre ces violences de genre qui ont lieu dans les sphères privée et publique. Comme l’indique Georg Simmel, dans Les Grandes Villes et la vie de l’esprit[10], la violence dans les grandes villes peut amener à de nouvelles conduites chez les urbain·e·s qui chercheraient de manière plus ou moins subjective à s’en protéger. On peut à ce titre s’interroger sur les moyens spécifiques mis en place par les femmes en réponse à ces violences de genre et au sentiment d’insécurité qu’elles peuvent faire émerger. Cet article se focalise sur les différentes formes du sentiment d’insécurité et impose donc de disposer d’une définition théorique. Les travaux du sociologue Sébastien Roche participent à définir et à proposer une méthode d’analyse de ce concept. Il invite à étudier ce sentiment d’insécurité comme n’étant pas réductible à l’expérience personnelle de la violence ou à la fréquence des désordres dans un lieu donné, bien qu’il en dépende, car leur diminution entraîne une baisse des inquiétudes[11]. Pour étudier ces expériences personnelles, il faut d’un côté prendre en compte les violences considérées, c’est-à-dire les actes de vols et d’agressions et les désordres plutôt de l’ordre du vandalisme, des dégradations matérielles et des comportements incivils[12]. Par ailleurs, comprendre le sentiment d’insécurité impose de l’envisager comme une construction sociale et politique. À ce titre, les travaux de Dominique Kalifa concernant le crime et son récit aux XIXe et XXe siècles envisagés comme les résultats d’une construction sociale[13] mais aussi comme ce qui façonne la société sont éclairants. Plus généralement, cet article s’inscrit dans la continuité d’importantes études sur la question de la criminalité et de sa réception comme ceux d’Anne-Claude Ambroise-Rendu ou ceux d’Anne Caiso et Anne-Emmanuelle Demartini[14] et d’études spécifiques sur les violences de genre à l’instar des travaux menés par Anne-Marie Sohn ou Georges Vigarello[15]. Finalement, cet article se nourrit aussi de recherches sur la vie privée, comme celles d’Anne-Marie Sohn par exemple, qui nous permettent d’étudier en creux le comportement attendu des jeunes filles et leur encadrement dans les espaces publics[16].

Pour mener cette étude, sont mobilisés les répertoires judiciaires des archives de la préfecture de police de Paris, des articles de presse ou des procès-verbaux de procès. Concernant la méthode, pour l’ensemble des huit quartiers de Paris étudiés (Champs-Élysées, Faubourg du Roule, Madeleine, Europe, Saint-Georges, Chaussée d’Antin, Faubourg Montmartre et Rochechouart), il n’existe pas de répertoire complet entre 1870 et 1896. Le corpus de répertoires judiciaires et de procès-verbaux étant considérable, l’étude de l’ensemble de ces quartiers sur les dix-huit ans qui séparent 1896 de 1914 n’a pas été possible. Ainsi, la sélection aléatoire de certains d’entre eux a semblé être le choix le plus cohérent. En effet, il a été favorisé au détriment d’une étude des premières ou dernières années du corpus ou du choix d’un seul quartier[17]. En revanche, les articles de presse ont fait l’objet d’une autre démarche. La presse étudiée est une source numérisée et disponible sur le portail Retronews permettant de faire des requêtes d’un ou de plusieurs termes dans le corpus. La recherche des faits-divers a été réalisée à l’aide de requêtes afin de permettre de cibler les récits impliquant des femmes. Dans un premier temps, le terme « faits-divers » a été associé aux termes « femme.s », « fille.s », « fillette.s », « Mme ». Dans un deuxième temps, ce sont des termes comme « crime » ou « délit » qui ont été associés avant d’utiliser des termes renvoyant à des événements précis comme « agression », « viol », « accident » par exemple. Il est à noter toutefois que ce portail présente des lacunes qu’il convient de prendre en compte, car le travail de numérisation n’est pas exhaustif. Par ailleurs, les sources étant très nombreuses, celles-ci ne pouvaient être étudiées dans leur intégralité. Finalement, ces principales sources permettent de définir  différentes formes de violences comme le harcèlement de rue, les attouchements, les viols ou encore les féminicide[18]. Elles permettent également d’entrevoir les réactions et les résistances de ces femmes. En parallèle, un échantillon de manuels de bonne conduite permet de revenir sur l’apprentissage des normes de genre. Cet échantillon est complété par une étude des correspondances, une source a priori moins normée que les manuels de bonne conduite bien que comportant également des biais. Ces correspondances qui donnent à voir également par moment les transgressions des femmes aux normes de bonne conduite invitent à ne pas penser les femmes seulement comme des victimes, mais davantage à envisager la participation des femmes à la construction sociale active des espaces publics. Elles donnent à voir leur agency. Pour cela, il s’agit de questionner les espaces publics comme des lieux de production, de reproduction ou de transgression des rôles du genre. Ces démarches mises en place, individuellement ou collectivement, par les femmes pour assurer leur sécurité dans les espaces publics varient en fonction de la position sociale qui implique des modes d’action différents que ces femmes sont à même de mobiliser. L’échantillon a permis d’étudier des femmes marginalisées, particulièrement les prostituées, les mendiantes et les vagabondes dont le rapport à la rue est différencié de celui des autres femmes puisqu’elles y travaillent ou y vivent. Elles sont d’ailleurs sur-représentées dans les répertoires judiciaires puisqu’elles sont très contrôlées par la police. L’échantillon a permis également d’étudier des femmes avec un rapport à la rue plus distant mais aux positions sociales variées. La fréquentation des espaces publics et la position sociale fait varier les modes d’actions, qui évoluent également à la faveur des mouvements sociaux, notamment féministes.

Afin de comprendre comment les femmes ont pu agir pour leur sécurité dans les espaces publics, il conviendra d’envisager la préparation à la potentielle violence, la réaction sur le coup et ce qui succède à l’expérience de violence. Nous verrons ainsi dans un premier temps l’émergence de discours visant à préparer les femmes à affronter les potentielles violences dans les espaces publics avant de voir comment elles y résistent dans les faits. Enfin, nous verrons ce que des femmes ont pu faire après avoir vécu une expérience de violence.

1. L’apprentissage de la vigilance

Avant même que les femmes ne se rendent dans les lieux publics, les conséquences de la perception de leur insécurité sont observables dans la presse, les manuels de bonne conduite ou les essais de l’époque. En effet, l’imaginaire et les pratiques des femmes sont déjà travaillés par la peur de vivre des violences. Elles sont conscientes du danger que la ville peut représenter pour elles. Elles s’y préparent, s’informent et informent leurs semblables.

1.1 Un apprentissage oral et empirique

La première forme d’apprentissage se fait par une transmission principalement orale et par une observation empirique. De cet apprentissage, quelques retranscriptions écrites subsistent et nous permettent d’accéder à cette transmission orale désormais inaccessible. Elles donnent à voir certains des conseils que des contemporaines ont pu recevoir. En 1908, dans La femme en lutte pour ses droits, la féministe Madeleine Pelletier s’attarde sur une expression qui aurait été apprise aux jeunes filles pour essayer d’interrompre un harcèlement de rue.

Aussi, le soir, lorsqu’un homme s’approchera d’elle, elle devra répondre : « Passez votre chemin ». Toutes les femmes du peuple disent cela à leur fille ; l’expression « passez votre chemin » se transmet ainsi de génération en génération comme l’usage du corset et des bigoudis. Elle aurait pu varier, s’adapter aux circonstances, mais rien n’en a été ; sans doute que « passez votre chemin », dans l’esprit des grand’mères et des mères renferme quelque puissance magique ; ce doit être comme un talisman de vertu. Hélas ! Sa forme stéréotypée le montre bien ; elle ne renferme que la misère des mentalités féminines.[19]

Madeleine Pelletier n’est pas la seule à mentionner cette expression « passez votre chemin ». Le journal littéraire la Revue hebdomadaire du 29 août 1896 en fait par exemple mention : « La voyez-vous tour à tour s’indigner, prêter l’oreille, sourire, succomber enfin ? : Je vous adore, ma mignonne ; mon cœur n’est jamais si bien que lorsqu’il repose près du vôtre ! Elle s’écrie : “Monsieur, passez votre chemin”.[20] » Cette formulation stéréotypée est également mentionnée dans d’autres ouvrages. On en trouve, par exemple, mention dans le numéro du 29 août 1899 du Mercure de France, une revue littérairede sensibilité anarchiste dans les premières années avant que cette tendance ne s’atténue à mesure que l’audience se densifie[21].

[…] pour l’influence de l’Europe civilisatrice, l’épisode des jeunes filles de la Mission auxquelles on a enseigné de répondre : Passez votre chemin ; je ne suis point celle que vous cherchez ; je ne mange pas de ce pain-là ! A moins que vous ne me donniez 10 francs ! – Ajoutent les plus dégourdies en baissant les yeux.[22]

L’auteur et journaliste Charles Merki mentionne donc également l’apprentissage de cette expression. Les deux dernières phrases laissent toutefois supposer une forme de moquerie de la part de son auteur qui sous-entend qu’il s’agit d’un refus hypocrite. Toutefois, malgré un caractère parfois critique ou moqueur, de telles références indiquent un apprentissage à la fois familial, principalement par la mère, ainsi qu’empirique, par l’observation, des rapports genrés dans les espaces publics. D’autres conseils, à l’instar de l’expression « passez votre chemin », ont pu être donnés par des femmes à d’autres femmes, entre autres sur la manière de se tenir et de se vêtir. On conseille aux femmes d’éviter de sortir « en cheveux » dans la mesure où cette coiffure les identifieraient à des ménagères, mais aussi à des prostituées[23]. Les jeunes filles reçoivent également des conseils sur les horaires et les itinéraires à respecter. Finalement, ces différents conseils participent à limiter l’accès des femmes à l’espace public, ou tout du moins à le codifier.

1.2 Une vision « idéale » du bon comportement véhiculée dans les manuels

D’autres apprentissages ont pu en revanche être dispensés par écrit. Plusieurs manuels de bonnes conduites ont, par exemple, été édités à destination des femmes et principalement des jeunes filles, issues surtout des classes aisées. Ayant une vie davantage régie par les convenances que leurs semblables d’autres classes sociales, ces femmes ne sont pas celles qui se rendent le plus librement dans les espaces publics. Les manuels de bonne conduite à l’usage des jeunes filles et des jeunes femmes de l’élite donnent à voir les comportements féminins perçus comme « idéals ». Clarisse Juranville, institutrice et autrice de manuels, s’arrête sur les questions relatives à la bonne tenue des jeunes femmes lorsqu’elles sortent de chez elles. Son manuel Le savoir faire et le savoir vivre connaît une certaine réception dans la mesure où il est distribué gratuitement dans les écoles de la ville de Paris. Elle leur recommande d’abord de ne parler à aucun inconnu. Si une question leur est adressée, elles se doivent d’y répondre poliment mais brièvement[24]. Plusieurs manuels reprennent cette idée qu’une femme qui se comporte avec bienséance dans les espaces publics est celle que l’on ne remarque pas et qui ne s’attarde nullement. C’est le cas de manuels comme celui de Marie Robert Halt, de son vrai nom Marie Malézieux Vieu, romancière et autrice de manuels scolaires, qui revient sur le comportement adéquat qu’une jeune fille se devrait d’adopter dans un wagon :

Qu’elle soit seule, en famille ou avec des amies, une jeune fille gardera la plus grande réserve dans le compartiment où elle s’installera ; elle évitera de dévisager ses compagnes ou ses compagnons de voyage, de prendre part à la conversation si la chose n’est pas absolument nécessaire, de parler ou de rire à voix haute.[25]

De même, dans son manuel La fillette bien élevée : livre de lecture à l’usage des écoles de filles, Louise Sagnier, directrice d’École normale, donne de semblables instructions aux jeunes filles :

Quand elle est seule dans la rue, elle marche posément, sans courir ni flâner. Elle ne se retourne pas pour voir les passants, ne s’arrête pas à regarder l’étalage des magasins et encore moins les images des petits journaux exposés dans les kiosques ; elle ne lit pas les affiches.[26]

La comtesse de Tramar, quant à elle, explique que pour être discrète « sa mise doit être sobre, élégante, sans éclat, et si ses regards sont sollicités par quelque objet, elle ne doit point céder à la tentation de s’arrêter. Un accident, un attroupement doit laisser sa curiosité indifférente, elle passe, va droit à son but mais ne se mêle pas au populaire[27] ». Or, si ces conseils ne constituent pas un rempart suffisant aux dangers de la ville, les manuels proposent aux femmes des échappatoires jugées acceptables aux interactions qu’elles n’ont pas désirées. Clarisse Juranville écrit par exemple que « pour se donner une contenance et se tirer d’embarras, elles peuvent lire un bon ouvrage dont elles auront eu soin de se munir[28] ». De même, la Comtesse de Tramar recommande en cas d’interaction de faire mine de ne rien entendre et de ne surtout pas répondre. Il faut alors accélérer le pas et aller quérir un gardien de la paix si l’homme la suit. Si aucun gardien n’est dans les alentours, il faut entrer dans une boutique et y rester le temps d’y effectuer une emplette en attendant que le « présomptueux » ne se lasse et ne s’en aille[29]. Ce qui se joue derrière ces précautions, c’est bien la peur des rencontres impromptues, des échanges désagréables et non désirés, voire des agressions.

Ainsi, la plupart de ces manuels dictent des manières de se présenter au monde et d’interagir avec les femmes et les hommes croisés en ville, même si ce sont bien les interactions avec ces derniers qui font l’objet de la plus grande attention. Ces manuels invitent, en un sens, les lectrices à donner à voir une féminité jugée acceptable pour éviter d’être importunées. En choisissant de se comporter « honorablement », d’« habiter » les normes de genre, ces femmes agissent pour leur protection. Seulement, les femmes ne perçoivent pas toujours ces comportements de précaution comme pouvant les protéger suffisamment face aux dangers de la ville. La présence d’un proche lors des sorties permet également d’assurer la sécurité morale et physique des femmes et principalement des jeunes filles. Les manuels à destination des jeunes filles de la bourgeoisie mentionnent la pratique du chaperonnage[30]. Ils invitent les jeunes filles à sortir accompagnées, en particulier par leurs parents ou par la parentèle. En 1864, une jeune Caroline Brame sort accompagnée de sa cousine mais sans chaperon dans les rues de Paris. Elle raconte s’être sentie très transgressive. C’était pour elle comme si tout le monde la regardait[31]. Il peut être mal vu pour une femme de se rendre seule au restaurant. Elle ne devrait pas non plus circuler dans le théâtre « sans être protégée par l’homme qui a l’honneur de lui servir de cavalier[32] ». Il s’agit par là d’éviter d’être associée au demi-monde, c’est-à-dire ce qui se situe à la marge de la bonne société.

Pourtant, même chaperonnées, les femmes se voient interdire certains lieux. L’historienne Michelle Perrot, dans son article « Le genre de la ville », a commencé à mettre en lumière cette géographie sexuée de la ville. Elle mentionne la Bourse, les lieux de la finance, en somme ceux de l’argent et du politique dans l’ensemble. De même, les femmes ne sont généralement pas acceptées dans les espaces militaires et sportifs. Celles qui s’aventurent aux alentours des casernes prennent par exemple le risque d’être considérées comme des « pierreuses », des filles à soldats, des prostituées[33].

Pourtant, ce contrôle de l’usage de la ville ne peut être élargi uniformément à toutes les femmes. Selon les milieux, les femmes n’ont pas forcément reçu certains conseils, n’ont pas eu accès à ces manuels et n’ont pas toujours été chaperonnées. Il est à noter par ailleurs, que la pratique du chaperonnage commence à diminuer vers 1880 pour s’intensifier à la Belle Époque[34]. Pour autant, en fonction de leur milieu, de leur activité ou de leur âge, les femmes ne subissent pas dans les mêmes conditions, et avec la même intensité, les contraintes et les normes. Ces conseils et formes d’apprentissages n’ont donc pas été appliqués systématiquement et ont pu évoluer.

1.3 Le développement d’un apprentissage féministe des espaces publics

Ainsi, dans l’ensemble, les conseils dispensés aux femmes envisagent leur protection par une limitation de ce qu’elles peuvent faire dans ces espaces publics. Pour pouvoir y accéder en se protégeant des dangers, elles se doivent de répondre à un certain nombre de normes. Pour autant, la fin du XIXe siècle est aussi marquée par l’émergence de propositions féministes qui ne visent pas à limiter l’agir des femmes dans leur pratique des espaces publics. De manière parcellaire, certaines féministes s’emparent de la question. L’éducation féministe des jeunes filles[35] de la féministe Madeleine Pelletier propose des conseils éducatifs qui contiennent entre autres des passages concernant l’appropriation des espaces publics pas les jeunes filles. L’autrice propose pour cela de « viriliser » la jeune fille. Pour cela, son éducation doit être en rupture partielle avec la société. La jeune fille doit être coupée de ses pairs. Elle ne doit pas être « pervertie » par la soumission et le consentement supposés à la domination masculine des autres femmes. Madeleine Pelletier fait ici la proposition d’une sociabilité que Bérengère Kolly qualifie de proximale[36]. La femme seule, car isolée de ses pairs, ne se socialise qu’avec des hommes qu’ils soient des amis, des membres de la famille ou des professeurs par exemple. Par ailleurs, l’éducation de celle-ci doit être tournée vers le développement de sa liberté, de son assurance et de la maîtrise de sa peur. Madeleine Pelletier explique que le point fondamental de l’éducation du caractère est la lutte contre cette propension acquise à la peur. Madeleine Pelletier a pour cela quelques propositions, car selon elle, bien que l’éducation ne puisse pas tout, notamment « créer de toute pièce le courage là où il n’existe pas », « elle peut corriger la peur dans une mesure très appréciable ». Pour cela, la jeune fille doit avant tout être habituée au danger, car cette habitude est « l’antidote le plus efficace de la peur » [37]. La mère peut donc exposer sa fille à des dangers contrôlés comme les « Waterchutes », les « montagnes russes » et « toutes les attractions basées sur le péril simulé » [38]. En parallèle, la jeune fille doit également apprendre à se défendre par elle-même. Elle doit pour cela avoir les capacités de prendre sa propre défense. Pour y arriver, la mère féministe doit éviter d’apprendre à sa fille ce que l’on attend d’elle. Elle ne doit pas favoriser la peur et la faiblesse mais doit au contraire encourager la défense de cette dernière. Afin d’aider sa fille à apprendre à se défendre, la mère pourra faire en sorte que celle-ci fasse des exercices physiques « tels que l’escrime, le pistolet, la natation, l’équitation, la boxe »[39]. Il faudra, par ailleurs, que la mère développe chez sa fille l’esprit d’initiative :

L’éducation de l’initiative est toute d’abstention ; elle consiste à mettre l’enfant en présence des difficultés et à refuser de l’y diriger. Une première leçon d’initiative consistera à ne pas accompagner l’enfant à l’école. Après l’avoir prémunie contre les dangers dans la rue, on la laissera aller ; il sera bon également, dès l’âge de huit ans, d’habituer l’enfant à prendre seule l’omnibus, à aller seule dans un cinématographe pas très éloigné de la maison. Un peu plus tard on lui fera faire des courts voyages en chemin de fer, on l’enverra prendre un repas dans un restaurant. Tous ces menus actes où l’enfant apprendra à se procurer par le seul secours de l’argent qu’elle aura en poche ce dont elle aura besoin, développeront en elle, en même temps que l’initiative, le sens de la personnalité. Vers l’âge de treize ans, on lui fera faire seule de petits voyages à pied ou à bicyclette dans la campagne, pour lesquels on l’habituera à trouver son chemin en se servant d’une carte. Il sera alors indispensable d’habiller l’enfant en garçon et de la munir d’un revolver dont, naturellement, elle aura appris à se servir.[40]

Ainsi, selon Madeleine Pelletier, les mères doivent éduquer leurs filles aux dangers de la ville avant de s’effacer pour que celles-ci réalisent leurs propres expériences du dehors. Madeleine Pelletier considère que le revolver donne aux jeunes filles le courage d’affronter le monde et les agresseurs potentiels. Quelques autres féministes partagent ce point de vue. Jane Doria, dans un article sur les femmes et le duel, affirme que « la femme sans armes est impuissante devant la brute aux poings énormes, mais avec la jolie aiguille claire qui est l’épée de combat, avec le mignon joujou précis qu’est le pistolet, elle peut mettre en échec la force bestiale d’un “arrêt” en pleine figure, ou d’une balle dans l’aine »[41]. Bien que partagée par quelques féministes, cette idée n’en reste pas moins perçue comme radicale et dans le même article, la journaliste se demande si elle n’est pas « trop féministe[42] », trop radicale donc. Des hommes écrivent également sur les pratiques d’auto-défense féminines. En 1900, Charles Pherdac, ancien commissaire de la ville de Paris, publie Défendez-vous Mesdames ! Manuel de défense féminine[43]. L’ouvrage contient quatre-vingt-huit gravures qui illustrent diverses méthodes permettant aux femmes de se débarrasser d’un importun, d’échapper à une étreinte ou d’immobiliser un homme. Pour se défendre contre les hommes malintentionnés, suiveurs en tête, il y est question que les femmes donnent des coups de coude dans le creux de l’estomac, qu’elles cassent leur nez, qu’elles donnent des coups sur l’épiglotte, qu’elles écrasent leurs orteils ou qu’elles retournent leurs poignets. Toutefois, cette pratique d’autodéfense décrite dans Défendez-vous Mesdames ! Manuel de défense féminine ou dans d’autres manuels d’autodéfense reste « principalement circonscrite à des techniques rudimentaires, succinctement décrites ou difficilement incorporables»[44]. Par ailleurs, l’ouvrage s’intègre dans un débat plus général autour de la capacité des femmes à s’approprier des techniques de self defense, une nouvelle pratique qui connaît alors un certain engouement, sans exclure tout de même son lot de critiques et de moqueries[45]. Ainsi, les publications de Madeleine Pelletier, de Jane Doria et de Charles Pherdac donnent à voir que la proposition n’est pas unique en son genre. Pour autant, une distinction doit être faite entre des propositions d’auto-défense féministes et féminines. Dans le deuxième cas, dont l’ouvrage de Charles Pherdac est un exemple, « les femmes doivent certes pouvoir accéder à la culture physique, bénéficier de ressources prophylactiques leur permettant de se maintenir en bonne santé, voire apprendre quelques techniques de protection, mais à la condition qu’elles demeurent des “femmes”, c’est-à-dire tout de même, au fond, des corps sans défense »[46].

Par ailleurs, sans parler de défense physique et de maniement des armes, l’idée d’habituer les femmes aux espaces publics se retrouve chez d’autres féministes. Dans le numéro du 15 août 1891 de La Citoyenne[47], la féministe Hubertine Auclert revient sur la séparation des wagons de chemins de fer, d’omnibus ou de tramways. En effet, des wagons séparant les femmes des hommes sont expérimentés à partir de 1963 par les différentes compagnies de chemin de fer, afin d’œuvrer à la protection des jeunes femmes[48]. Seulement, pour l’autrice, les jeunes femmes sont rarement de celles qui en profitent, ces wagons étant davantage occupés par des femmes souvent plus âgées. Outre le fait que les intéressées n’en profitent pas toujours, cette mesure peut être à leur désavantage. En effet, selon l’autrice, les wagons mixtes permettent aux jeunes femmes d’« apprendre en petit la société, le monde »[49] et les dangers dont elles peuvent être les victimes avant de se rendre seules dans la rue. Pour Hubertine Auclert, cela revient à « élever les filles sous globe »[50] plus qu’à les protéger ou à les éduquer.

2. Les résistances aux violences dans les espaces publics

Malgré les conseils dispensés et les normes inculquées aux jeunes filles et aux femmes, leur pleine sécurité reste difficile à assurer. Les femmes occupent les espaces publics et, à ce titre, peuvent se trouver confrontées à des expériences de violence dans les espaces publics. Or, certaines ont pu tenter de résister. Les réponses directes à des expériences de victimation revêtissent de multiples facettes.

2.1 Le harcèlement de rue, une violence courante

Les femmes ont pu, à de nombreuses reprises, faire face à des interactions sexistes, voire à des agressions dans les espaces publics parisiens. La violence de genre la plus couramment expérimentée par les femmes, du moins celle qui a laissé le plus de traces dans les archives judiciaires et journalistiques, est celle du harcèlement de rue. Cette pratique, qui ne se nomme pas ainsi à cette période, est largement documentée dans les sources de la presse ou dans les sources littéraires. Le harcèlement de rue ne porte pas ce nom à la fin du XIXe siècle, les sources donnent généralement à voir un duo composé d’un suiveur et d’une femme suivie. Ainsi, le choix de l’appellation « harcèlement de rue », qui est en soi une forme d’anachronisme, a été fait pour traduire les rapports de domination entre hommes et femmes. Ceux que l’on appelle les suiveurs sont des hommes qui suivent des femmes dans le but, le plus couramment, de les séduire. Ils semblent être issus de tous les milieux sociaux. D’après les journaux de l’époque, leur âge est variable. Selon lenuméro du 17 décembre 1892 du journal mondain Le Fin de Siècle,il semblerait que « de la prime jeunesse jusqu’au dernier rôle, les hommes suivent les femmes ou les petites filles »[51]. La tranche d’âge semble donc assez large, même si les articles mentionnent plus généralement des jeunes femmes.

Concernant les manières de suivre, la méthode la plus courante est celle de suivre les femmes à quelques mètres de distance. Les suiveurs attendent alors que celles-ci s’arrêtent, pour observer la vitrine d’une boutique par exemple[52]. Une fois leur mouvement arrêté, ces derniers peuvent tenter d’entamer une discussion. Des variantes s’additionnent à cette méthode présentée dans la presse comme la plus courante et, au-delà de cette seule pratique, les hommes développent une myriade de techniques leur permettant de créer le premier contact avec une femme. Certains proposent de partager leur parapluie les jours pluvieux[53]. D’autres glissent une carte avec leurs coordonnées et une proposition de rendez-vous dans la manche des femmes comme l’explique le dessinateur et graveur Henri Boutet  dans un ouvrage consacré aux suiveurs qu’il publie sous le pseudonyme de La Mésangère[54]. Des articles de presse vont jusqu’à proposer une typologie des suiveurs. Les praticiens sont souvent scindés en deux catégories regroupant respectivement les « audacieux » et les « timides »[55]. Les suiveurs de cette première catégorie engagent rapidement la discussion avec la femme qu’ils suivent. Les seconds prennent en revanche plus de temps avant d’accoster la femme, voire ne l’accostent jamais. En ce qui concerne le lieu, plusieurs journalistes avancent que les suiveurs n’agissent que dans les grandes villes[56], voire seulement dans « certaines rues très mouvementées du centre où les magasins ont une clientèle exclusivement féminine »[57].

2.2 Les réactions des femmes face au harcèlement de rue

Ainsi, les femmes sont souvent confrontées aux suiveurs « qui abondent sur le pavé de la bonne ville de Paris »[58]. Pour les éviter ou pour mettre fin à cette interaction non désirée, certaines développent des techniques ou réagissent sur l’instant. Avant tout, afin d’éviter même d’être en contact avec ces hommes, de la même manière qu’il est indiqué dans les manuels de bonne conduite, il est conseillé aux femmes de ne pas laisser paraître qu’elles puissent être intéressées. Pour cela, elles doivent marcher droit[59], ne guère trop s’arrêter aux vitrines des magasins ou ne pas trop faire bouger le bas de leur robe[60]. En outre, les femmes concernées par les attentions de ces suiveurs peuvent également essayer de se dérober pour mettre fin à l’interaction. La journaliste Gabrielle Cavellier explique que « trop heureuse est la victime si elle peut sauter à temps dans un fiacre et se dérober par la fuite aux commentaires du public »[61]. Elles peuvent également changer de trottoir ou tenter de semer leur poursuiveur[62]. D’autres encore, se déplacent à bicyclette afin de laisser moins de prise à ces contacts potentiels[63]. Par ailleurs, les femmes suivies peuvent également témoigner leur mécontentement. Dans l’un des romans de Colette, Claudine à Paris, l’héroïne s’interroge au cours de son voyage : « Vais-je enfin savourer la convoitise des « vieux messieurs » suiveurs, tant célébrés ? Nous verrons ça plus tard ; à présent j’ai affaire »[64]. Quelques pages plus tard, Claudine est finalement suivie, elle est en proie à une « jubilation intérieure[65] ». Puis le pas de l’homme se rapproche et se fait plus oppressant. Au bout de trois quarts d’heures, ce dernier la dépasse et lui pince les fesses. En réponse, Claudine lui donne un coup de parapluie sur la tête, ce qui n’est pas sans faire écho à un fait-divers advenu dans le quartier Montparnasse en décembre 1901[66]. Une jeune femme sort avec une amie dans un café-concert. Trois hommes les remarquent et tentent vers elles une approche. Les deux femmes se défont d’eux en se fondant dans la foule de spectateurs et de spectatrices. À la sortie du café-concert, les trois hommes les retrouvent et les suivent. L’une d’elles se retrouve seule suivie par ces trois hommes, son amie étant arrivée chez elle. Les trois hommes se rapprochent d’elle, l’encerclent et l’un d’eux la prend par la taille. La femme lui donne un coup de parapluie qui arrive par accident dans l’œil de ce dernier avant d’atteindre son cerveau. L’homme meurt, et après plusieurs interrogatoires, la femme profite d’une ordonnance de non-lieu. Pour autant, malgré ces différentes stratégies d’évitement, les femmes n’arrivent pas toujours à assurer leur intégrité morale et parfois physique. Le recours à la police peut dans certaines situations leur permettre d’assurer leur sécurité.

2.3 Faire appel à un tiers ou à la police

La sécurité des femmes face aux violences de genre dans les espaces publics peut également être assurée par la police, qui peut être témoin d’un acte de violence, être appelée par la femme elle-même ou par des témoins. Les répertoires judiciaires de la police de Paris mentionnent certaines agressions et témoignent dès lors de l’intervention policière. En 1901, par exemple, le répertoire judiciaire du quartier aisé des Champs-Élysées[67] regroupe quatre faits d’« outrage public à la pudeur », ayant eu lieu aux abords du théâtre des Guignols. Nous qualifierons ces « outrages » d’agressions sexuelles pour, à l’instar du harcèlement de rue, traduire les rapports de domination entre hommes et femmes. Toutes ces agressions sont le fait d’hommes et concernent des hommes, des femmes et une petite fille. Parmi ces agressions, l’une d’elles, qui a lieu le 9 juin 1901, est décrite avec davantage de détails[68]. Le répertoire mentionne qu’une femme, Madame Blum, porte plainte au nom de sa domestique qui s’est fait agresser. L’événement a eu lieu au niveau de l’avenue Marigny. Mme Blum a envoyé son enfant et sa domestique âgée de quatorze ans, Léonie Lorenzi, au spectacle du théâtre des Guignols. Quelques instants après, lorsqu’elle les rejoint, elle voit un homme s’appuyant contre la domestique, la main gauche dans son pantalon. Il est alors en train de se masturber en se frottant contre la femme après s’être frotté à la petite fille. Madame Blum a fait arrêter l’auteur des faits, Joseph Dardillac. Les répertoires judiciaires peuvent également faire état des tentatives de viol ou des viols[69] commis dans les espaces publics, bien qu’il s’agisse de cas rares. Sur les vingt-deux répertoires étudiés, moins d’une dizaine de cas ont été relevés. En 1899, le répertoire judiciaire de la Chaussée d’Antin fait état de ce qui pourrait être interprété comme une tentative de viol mais qui est qualifié par les policiers de «  violences et voies de fait ».

Le Sr Blanchard a voulu emmener la Née Chaunel sous prétexte qu’elle aurait déjà couché avec lui. L’a brutalisée et traitée de « putain ». La née Chaunel dit ne pas le connaître.[70]

Les conditions dans lesquelles les policiers sont intervenus, ainsi que l’heure et le lieu précis de l’événement, ne sont pas précisés dans le répertoire. Rien ne peut indiquer que Maria Chaunel ne connaît pas Étienne Blanchard, ni même qu’elle ne s’est pas livrée à des activités prostitutionnelles. Toutefois, le répertoire laisse supposer qu’Étienne Blanchard tente d’imposer une relation sexuelle à Maria Chaunel qui n’y consent pas dans la mesure où il est dit qu’il l’a brutalisée parce qu’elle n’a voulu qu’il l’emmène. Il s’agit d’une des rares mentions de ce qui pourrait être lu comme une tentative viol de femme adulte dans les répertoires judiciaires étudiés. Toutefois, il n’est pas possible d’arriver à une conclusion définitive. La source ne mentionne pas la question du consentement et ne donne guère plus d’informations. De plus, la notion de consentement reste un ressenti intime et pluriel. Il est « […] implicite, muet et, entre mimique et silence, les interprétations vont bon train [ou] inversement, il peut être acté, ou prouvé par des marques et des signes, des gestes et des mots »[71]. Ainsi, il est possible pour des femmes d’être défendues par l’intervention d’un tiers ou de la police lorsqu’elles subissent une violence, ce qui laisse des traces dans les archives de polices. Ces violences peuvent également laisser des traces lorsque les femmes portent plainte.

3. Porter plainte ou rendre visible l’atteinte

Ainsi, parmi les femmes qui subissent des actes des violences, certaines peuvent porter plainte contre les agressions qu’elles ont subies. Porter plainte permet de rendre visible et critiquable, voire condamnable, l’atteinte subie, pourtant, toutes ne le font pas.

3.1 Une procédure qui décourage les plaintes

Avant tout, les femmes peuvent ne pas porter plainte, car la procédure peut leur sembler opaque et décourageante ou difficile à mener à son terme. Par ailleurs, des négociations infra-judiciaires et para-judiciaires peuvent également expliquer que certaines affaires ne soient pas portées devant la justice[72]. Les négociations infra-judiciaires sont des procédures qui impliquent les deux parties concernées avec l’intervention d’un tiers, individuel ou collectif, qui statue sur le règlement de l’affaire. Les négociations para-judiciaires quant à elles renvoient à des « procédures privées, sans intervention active d’un tiers, qui se concrétisent soit par des arrangements soit par des vengeances, lesquels ont finalement les uns et les autres le même but, qui est de rétablir un équilibre social préalablement brisé par une transgression (comme l’infra-justice, par conséquent, mais par des moyens différents) »[73]. Ces négociations sont difficilement accessibles à l’historien·ne. À ces premières difficultés s’ajoutent celles liées au genre. Dans les affaires de viol, par exemple, la définition qui est faite de cet acte est restrictive. La victime doit être de sexe féminin et doit avoir été pénétrée par l’organe génital d’un homme, écartant de facto nombre de viols n’ayant pas été commis selon ce schéma et qui correspondent à la définition plus large adoptée a posteriori. En outre, c’est à la plaignante d’apporter la preuve qu’il y a eu un rapport sexuel imposé par un homme usant de violence. À titre d’exemple, les quelques affaires de viol de femmes adultes qui sont portées à la justice sont celles traitant de viols ayant eu lieu à l’extérieur et avec des témoins. Les femmes qui témoignent ont généralement été agressées alors qu’elles rentraient d’une fête ou d’un bal, du marché ou du travail[74]. Ce sont donc des femmes qui peuvent disposer de témoins et donc avoir plus de chance d’être déclarées victimes. En effet, lorsque qu’une femme déclare avoir été violée, ceux qui mènent l’affaire vont « évaluer la réalité du coït, en observant l’état de l’hymen et les traces éventuelles de violence. Puis regarder du côté de la persévérance de la résistance, chercher à savoir si la victime a crié, interroger sa réputation et la suspecter d’avoir consenti si des preuves flagrantes n’émergent pas.[75] » Ainsi, les femmes n’ont pas toujours intérêt à porter plainte. Le déroulement du procès est un moment difficile pour les victimes dont la conduite est analysée et parfois remise en question. Les plaignantes doivent répondre à de violentes attaques visant leur conduite et leur vertu. La justice part du principe que les femmes peuvent se défendre et qu’un homme ne peut, à lui seul, violer une femme[76]. Les marques de violences comme des blessures ne suffisent donc pas nécessairement à prouver le crime de viol. C’est ce qu’avancent certains médecins, comme Joseph Briand et Ernest Chaudé qui indiquent en 1879 dans leur ouvrage Manuel complet de médecine légale[77] que de telles blessures ne justifient rien dans la mesure où elles auraient pu être préméditées par les victimes[78]. Enfin, le verdict, rarement en faveur des victimes, peut avoir sur elles de lourdes conséquences. Dans le cas où la justice statue sur un acquittement mais qu’il a été avéré qu’il y a eu un rapport sexuel, la honte retombe sur la victime[79] et sur sa famille[80]. L’ensemble de ces difficultés que peuvent rencontrer les plaignantes explique en partie le faible nombre de plaintes pour viol.

La situation est, toutefois, différente en ce qui concerne les mineurs. La sensibilité concernant les violences sexuelles envers les plus jeunes est accrue[81]. La pédocriminalité[82]est perçue comme un crime contre nature, qui abaisse les hommes qui le commettent au rang d’animal[83]. La répression quant à elle est de plus en plus forte surtout à partir de la décennie 1890. Cette répression est également permise par les différents articles qui mettent à part les affaires impliquant des mineur.e.s[84]. C’est au cours du XIXe siècle que la sensibilité vis-à-vis de ces crimes sexuels s’accroît et ce, particulièrement dans les zones urbaines où les refus d’arrangements sont plus nombreux[85]. La hausse des plaintes pour des affaires d’ « attentat sur mineurs » est révélatrice d’un accroissement d’un intérêt plus marqué et d’une vigilance accrue pour les enfants. Les affaires de violences sexuelles sur mineur.e.s restent encore marquées par le sceau du tabou[86]. En effet, les termes et les expressions de « viol » ou d’« attentat à la pudeur » ne sont presque jamais utilisés dans la presse pour désigner des agressions commises sur des enfants. Il convient donc de relever certains indices comme l’agression d’un enfant par un homme ou l’absence de violence par exemple.

3.2 Des difficultés à faire reconnaître une violence de genre

Certaines femmes ont pu, pour autant, porter plainte, ou du moins tenter de faire reconnaître les violences qu’elles ont vécues. Au cours du processus, elles ont pu faire face à des difficultés en cherchant à faire reconnaître leur préjudice. Elles peuvent porter plainte, protester contre un jugement et faire connaître leur avis sur l’événement. Une note, rédigée par la femme de lettres et militante féministe, Héra Mirtel, évoque cette difficulté à faire reconnaître un type précis d’atteinte, l’arrestation arbitraire[87]. Son texte est une tentative de faire reconnaître ce dommage. Héra Mirtel, de son vrai nom Louise Grouès, est une femme de lettres et une féministe de la Belle Époque, fondatrice du journal L’Entente. Sa note « Pour une fois » n’a pas été publiée, mais il est possible qu’il s’agisse d’un brouillon qu’elle destinait à la publication. Elle y raconte comment une dénommée Mlle Le Plard a décidé de protester contre son arrestation illégale par deux policiers. Selon son récit, cette femme est suivie par un homme qui a usé d’une technique particulière et désignée dans sa note comme étant commune à certains suiveurs. Cette technique consiste à glisser une pièce ou un bijou dans le mouchoir, la manche, l’ombrelle ou le parapluie de la passante suivie. Si celle-ci résiste à ces avances et en appelle à la police ou à un tiers passant, l’homme peut déclarer qu’il a préalablement payé cette femme. La femme est alors associée au milieu prostitutionnel et sa défense, vis-à-vis de son poursuivant, est dès lors plus difficile à assurer. Mlle Le Plard qui est suivie se rend auprès de deux agents qui croient son poursuivant plutôt qu’elle et qui l’arrêtent sous prétexte qu’elle se prostitue. Une fois relâchée, cette dernière accompagnée d’un avocat bénévole décide de porter plainte contre les deux agents qui bénéficient finalement d’une ordonnance de non-lieu. Héra Mirtel mentionne les conséquences négatives de cette arrestation arbitraire et le caractère inhabituelle de la démarche de Mlle Le Plard, qu’elle qualifie de « singulière et bien exceptionnelle »[88], soulignant du même coup l’existence d’un chiffre noir des femmes arrêtées mais restées silencieuses. En effet, des femmes ont pu être arrêtées pour prostitution illégale alors même qu’elles n’exerçaient pas cette activité et être inscrites dans les répertoires judiciaires comme prostituées. Si elles ne protestent pas et n’entament pas une démarche semblable à celle de Mlle Le Plard, il n’est pas possible de distinguer dans les archives leur cas de celui des femmes qui se prostituent réellement et qui sont également arrêtées par la police parisienne.

3.3 Intégrer les femmes au sein du processus policier et judiciaire

Il est donc complexe pour une femme de porter plainte. Pour autant, quelques-unes le font et révèlent du même coup la difficile prise en charge par l’institution des « violences de genre ». Cette constatation amène certaines femmes à envisager des modifications possibles dans le processus policier et judiciaire.

Dans deux notes manuscrites conservées aux archives de la bibliothèque historique de la ville de Paris, la journaliste et militante féministe, Hubertine Auclert revient sur le manque de compréhension des policiers vis-à-vis des violences sexistes que peuvent subir les femmes dans les espaces publics parisiens. Dans l’une d’entre elles, Hubertine Auclert écrit :

Nombreuses fem’[femmes] ont été au moins une fois dans leur vie menacées d’être violée par un inconnu dans une rue de Paris si elles ne sont pas mortes de frayeur comme Mme Mercier[89] ont été victimes du bandit ou ont pu lui échapper se sont plaintes à la police elles n’ont rencontré qu’un accueil goguenard il faut des femmes à la préfecture de police.[90]

Hubertine Auclert formule ici l’idée que toutes les femmes qui arpentent les rues de Paris prennent le risque d’être violées. Certaines de ces femmes viennent quérir l’aide des policiers. Or, ces derniers ne leur offrent qu’un « accueil goguenard »[91]. La journaliste entend par là que les policiers ne prennent pas en compte sérieusement les femmes importunées et agressées dans les rues. Ils ne voient pas de harcèlement de rue, mais bien une entreprise de séduction. Or, elle n’est pas la seule à faire cette constatation. En mai 1889, Le Petit Troyen publie une « Lettre de Paris » qui contient les lignes suivantes :

On n’a encore rien prévu en France pour défendre les femmes contre les coureurs d’aventures. Et si par hasard une de ces persécutées allait se plaindre à un gardien de la paix des assiduités importunes d’un monsieur, il est fort probable que le représentant de l’autorité lui répondrait qu’il n’a pas de consigne pour empêcher un homme d’adresser la parole à une femme dans la rue.[92]

Hubertine Auclert s’interroge sur le risque encouru par les femmes et sur l’incapacité des autorités policières à comprendre l’ampleur du problème et donc de réagir de façon adéquate. Pour cela, elle propose une solution : « il faut des femmes à la préfecture de police »[93]. Cette idée devient concrète à partir de 1935. Cette avancée est toute relative. Elle n’est que locale puisque limitée à la seule ville de Paris et restreinte puisqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, seulement quatre femmes sont policières[94]. Avant cette date, certaines féministes réclament la présence de femmes dans la police, au même titre qu’elles souhaitent des femmes dans toutes les strates de la société. Dans une vision cumulative, tout droit obtenu conduit à la pleine citoyenneté[95]. Mais si Hubertine Auclert formule dans ses notes ce souhait de voir des femmes devenir policières, cette idée n’est pas partagée de tou.te.s. Plus encore, il s’agit davantage d’un impensé. Entre 1870 et 1914, le sujet des femmes policières est, en effet, très peu abordé dans la presse. Il arrive parfois que des journalistes s’emparent du sujet. Dans la Lanterne du 12 février 1907[96], un article intitulé « Les Propos du Lanternier », reprend d’un autre journal non-cité l’information selon laquelle un commissaire de police de Gand en Belgique a nommé sa belle-mère à la tête d’une brigade. Le journaliste s’interroge alors sur la généralisation de cette pratique. Pour lui, il n’y aurait rien de ridicule à cela. Le journaliste a déjà pris conscience du processus de féminisation de professions auparavant masculines. Cette innovation serait même selon lui louable. Quoi de mieux, à ses yeux, que de pouvoir demander son chemin à une « jolie femme, gracieuse, aimable, souriante », de se faire accompagner « doucement » et « moelleusement » par elle à la pharmacie en cas d’accident. Par ailleurs, leur autorité serait respectée car « quel cocher, si bourru soit-il, hésiterait à stopper devant le geste d’une “sergote” brandissant le petit bâton blanc ? »[97]. Malgré tout, le journaliste estime que ces femmes ne pourraient pas se charger de la surveillance nocturne de la ville et de la visite des habitations du fait du danger que cela représente. Dans Le Gaulois[98], le journaliste Arnolphe développe un raisonnement similaire. Il avance les mêmes stéréotypes sexistes selon lesquels la douceur des femmes apaiserait les tensions. Il est d’ailleurs intéressant de voir que, dans l’ensemble, le sujet est traité dans les articles de presse selon des stéréotypes de genre. Les hommes condamnent ou ridiculisent la possibilité d’avoir des femmes policières, les femmes étant à leur goût trop douces ou trop séductrices par exemple pour exercer cet emploi.

Plus généralement, au-delà de la seule profession de policière, les féministes entendent prendre place dans l’ensemble du système policier et judiciaire. C’est à ce titre, qu’elles tentent d’intégrer le barreau. Mais, les réticences sont fortes. En 1887, Jeanne Chauvin se voit refuser le droit de prêter serment pour devenir avocate. La Cour considère alors que la profession d’avocat doit être envisagée comme une fonction publique que ne peuvent exercer que ceux qui jouissent pleinement de leurs droits politiques, excluant les femmes[99]. Le journal féministe La Fronde défend activement la démarche de Jeanne Chauvin[100]. L’intérêt principal est sans doute lié à une volonté d’obtenir davantage de droits, de s’arroger l’accès à de nouvelles professions. C’est d’ailleurs la loi du 1 décembre 1900 qui permet aux femmes d’exercer l’avocature. Mais plus encore, cette volonté d’accéder aux fonctions policières et judiciaires est portée par l’idée que les femmes seraient mieux protégées, mieux défendues par d’autres femmes.

Finalement, la sécurisation des femmes dans les espaces publics est opérée sur trois niveaux. Premièrement, les femmes sont limitées dans leur accès aux espaces publics. Elles intègrent des normes qui régissent leur comportement et se voient, en parallèle, enseigner des manières de réagir à des violences. Deuxièmement, une fois qu’elles sont dans ces espaces, les femmes se protègent, certaines réagissent sur le coup à la violence qu’elles sont en train de subir. Mais, finalement, ces entreprises de sécurisation n’empêchent pas systématiquement les femmes de subir des violences. Dans un dernier temps, des femmes ont pu tenter de faire reconnaître ces violences aux yeux de la justice et donc, plus généralement, de la société. Ces différentes actions, lorsque que les femmes subvertissent, négocient ou habitent la norme, sont des preuves de leur agency. Elles témoignent également de leur volonté de s’approprier physiquement les espaces publics, de les conquérir presque. Ils représentent pour certaines des espaces de danger certes, mais également de liberté. Les écrits des féministes, comme ceux de Madeleine Pelletier, d’Hubertine Auclert ou de Héra Mirtel qui s’interrogent sur la place des femmes dans ces espaces, en témoignent. Ces dernières amorcent une réflexion sur la manière dont les femmes pourraient s’approprier ces espaces au-delà du danger qu’ils peuvent représenter pour leur intégrité morale et physique. Or, ces discours témoignent d’une conscience pleine ou partielle de l’existence d’un dimorphisme sexuel dans l’expérience de la violence qui s’exerce dans les espaces publics. Effectivement, leur prise de conscience tranche avec ce qui apparaît comme une majorité silencieuse des femmes. Pour autant, il invite à envisager que derrière l’apparent silence des femmes concernant leur vulnérabilité dans les espaces publics, celles-ci éprouvent, pensent et donnent du sens au sentiment d’insécurité. Ces témoignages féministes représenteraient alors l’irruption politique de ces questionnements dans l’espace public. Cette considération invite dès lors à envisager une construction préalable de la représentation de la vulnérabilité des femmes avant l’ample médiatisation du sentiment d’insécurité des femmes dans les espaces publics, bien plus tardive.


Notes

[1] Urbain Gohier, « Dans la rue », L’Aurore, 31 janvier 1901, p. 1.

[2] Dominique Kalifa, « Journalistes, policiers et magistrats à la fin du XIXe siècle : la question de l’insécurité urbaine », dans Christian Delporte (dir.), Médias et villes (XVIIIe-XXe siècle), Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2013, p. 119.

[3]Anne-Marie Sohn, Chrysalides : femmes dans la vie privée (XIXe-XXe siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996a ; Du premier baiser à l’alcôve : la sexualité des Français au quotidien (1850-1950), Paris, Aubier, 1996b ; « Les “relations filles-garçons” : du chaperonnage à la mixité (1870-1970) », Travail, genre et sociétés, n° 1, 2003, p. 91‑109.

[4] Juliette Rennes, Métiers de rue. Observer le travail et le genre à Paris en 1900, Paris, EHESS, 2022.

[5] Des manifestations de femmes ont lieu dans les années 1970 pour démontrer qu’il est impossible pour une femme d’occuper les espaces publics de nuit sans risque d’agression. D’après Marylène Lieber, « Le sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public : une entrave à la citoyenneté ? », Nouvelles Questions Féministes, n°21, 2002, p. 44.

[6] Chloé Buton, L’agency : un concept à penser avec le féminisme, mémoire de Master 2, université Paris 1, 2020, cité dans Fanny Gallot, « L’agency : un concept heuristique pour penser le genre et les classes populaires », Écrire l’histoire, nos 20-21, 2021, p. 35-42. 

[7] Ilaria Simonetti, « Violence (et genre) », dans Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, La Découverte, 2021, p. 830-840.

[8] Liz Kelly, Surviving sexual violence, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1988.

[9] Carole Gayet-Viaud, « Le harcèlement de rue et la thèse du continuum des violences », Déviance et Société, n°45, 2021, p. 59.

[10] Georg Simmel, « Les grandes villes et la vie de l’esprit », Philosophie de la modernité, Paris, Payot & Rivages, 1989, p. 233-264.

[11] Sébastien Roche, « Expliquer le sentiment d’insécurité : pression, exposition, vulnérabilité et acceptabilité », Revue française de science politique, n° 2, 1998, p. 274.

[12] Ibid., p. 275.

[13] Dominique Kalifa, L’Encre et le Sang : récits de crimes et société à la Belle Époque, Fayard, Paris, 1995 ; « Crime, fait divers et culture populaire à la fin du XIXe siècle », Genèses, n°19, 1995, p. 68-82 ; « Les lieux du crime. Topographie criminelle et imaginaire social à Paris au XIXe siècle », Sociétés & Représentations, n° 17, 2004, p. 131-150 ; Crime et culture au XIXe siècle, Paris, Perrin, 2005 ; Les bas-fonds : histoire d’un imaginaire, Paris, Seuil, 2013 ; loc. cit., 2013, p. 119‑136.

[14] Anne-Claude Ambroise-Rendu, Crimes et délits, une histoire de la violence en France de la Belle Époque à nos jours, Paris, Nouveau Monde, 2006 ; Anna Caiso et Anne-Emmanuelle Demartini (dir.), Monstre et imaginaire social, Paris, Créaphis, 2008.

[15] Anne-Marie Sohn, « Les attentats à la pudeur sur les fillettes et la sexualité quotidienne en France (1870-1939) », Mentalités, Violences sexuelles, n°3, 1989, p. 71-111 ; Georges Vigarello, Histoire du viol (XVIe-XXe siècle), Paris, Seuil, 2000 [1998]. Christine Bard, Frédéric Chauvaud, Michelle Perrot et Jacques-Guy Petit (dir.), Femmes et justice pénale (XIXe-XXe siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.

[16] Anne-Marie Sohn, op. cit., 1996a et b ; loc. cit., 2003.

[17] Claire Lemercier et Claire Zalc, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, La Découverte, 2008, p. 19-33.

[18] Les féminicides qui se déroulent dans la rue sont une forme de violence de genre. Seulement, le corpus de répertoires judiciaires ne comporte qu’un seul cas de féminicide : Archives de la préfecture de police de Paris (désormais APP), CB.32.21, « 395, affaire M. Gougé, tentative d’homicide volontaire », répertoire judiciaire du quartier Europe, 1906. Ce seul cas ne permet pas, dans cet article, d’étudier en profondeur ce type de violence. Pour autant, la menace de féminicides donne lieu à de nombreuses formes de stratégies d’évitement : Margot Giacinti, « S’émanciper au risque de se faire tuer. Féminicides et agentivité des femmes dans les archives judiciaires du Rhône (1838-1857) » dans Lydie Bodiou et Frédéric Chauvaud (dir.), Les archives du féminicide, Paris, Hermann, 2022, p. 175-195.

[19] Madeleine Pelletier, La femme en lutte pour ses droits, Paris, V. Giard et E. Brière, 1908, p. 16.

[20] Jean Seguin, « Les deux amours », La Revue Hebdomadaire, 29 août 1896, p. 110.

[21] Michel Murat, « Le Mercure de France, 1890-1930 : quarante ans de sujets orientaux », dans Daniel Lançon (dir.), L’Orient des revues (XIXe-XXe siècle), Grenoble, UGA, 2014, p. 73-92.

[22] Charles Merki, « Archéologie, voyage », Mercure de France, 1 mai 1899, p. 206-207. L’article de Charles Merkiprésente un ouvrage sur les femmes au Congo, intégré à une édition de l’ouvrage Vers le Nil français avec la mission Marchand de Charles Castellani publié en 1898 par la maison d’édition Flammarion.

[23] Michelle Perrot (dir.), Histoire de la vie privée, tome 4, Paris, Seuil, 1987, p. 446.

[24] Clarisse Juranville, Le savoir faire et le savoir vivre, Paris, Librairie Larousse, 1879,p.218.

[25] Marie Robert Halt, Suzette, livre de lecture courante à l’usage des jeunes filles : morale, leçon de choses, économie domestique, ménage, cuisine, couture, Paris, P. Delaplane, 1889, p. 264.

[26] Louise Sagnier, La fillette bien élevée : livre de lecture à l’usage des écoles de filles, Paris, Armand Colin, 1896, p. 164.

[27] Comtesse de Tramar, L’Étiquette Mondaine. Usages de la société moderne dans toutes les circonstances de la vie, Paris, Victor-Havard et Cie, 1905, p. 256.

[28] Clarisse Juranville, op. cit., p. 218.

[29] Comtesse de Tramar, op. cit., p. 256-257.

[30] Clarisse de Juranville, op. cit., p. 218 ; Marie Robert Halt, op. cit., p. 10 ; Comtesse de Tramar, op. cit., p. 256-257.

[31] Michelle Perrot et Georges Ribelli (dir.), Le Journal intime de Caroline B., Paris, Montalba, 1985, cité dans Dominique Kalifa, Paris, une histoire érotique, d’Offenbach aux Sixties, Paris, Payot, 2018, p. 45.

[32] Comtesse de Tramar, op. cit., p. 244.

[33] Michelle Perrot, « Le genre de la ville », Communications, vol. 65, 1997, p. 154-157.

[34] Anne-Marie Sohn, loc. cit., 2003, p. 100.

[35] Madeleine Pelletier, L’éducation féministe des jeunes filles, Paris, Syros, 1914.

[36] Bérengère Kolly, « Du féminisme dans et par l’éducation. Regards sur L’éducation féministe des filles de Madeleine Pelletier (1914) », Le Télémaque, n°1, 2013, p. 132

[37] Madeleine Pelletier, op.cit., p. 91.

[38] Ibid., p. 92.

[39] Ibid.

[40] Ibid., p. 93.

[41] Jane Doria, « Les femmes et le duel », La Fronde, 16 mars 1899, p. 5-6.

[42] Ibid., p. 5-6.

[43] Charles Pherdac, Défendez-vous Mesdames ! Manuel de défense féminine, Paris, J. Rueff, 1900.

[44] Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, Zones, 2017, p. 60.

[45] Ibid.

[46] Ibid, p. 61.

[47] Hubertine Auclert, « Wagons de dames seules », La Citoyenne, p. 1-2.

[48] Germain Paala, Dictionnaire législatif et réglementaire des chemins de fer, Paris, Marchal et Billard, 1894, p. 448.

[49] Ibid., p. 1-2.

[50] Ibid.

[51] Manon, « Confidence. Les suiveurs de femmes », Fin de siècle, 17 décembre 1892, p. 1.

[52] Charles Monselet, « Les suiveurs », La Petite République, 22 mars 1890, p. 1 ; Montjoyeux, « Huit à dix », Gil Blas, 13 août 1886, p. 1 ; Remy de Gourmont, « Fin de promenade », Le Journal, 14 novembre 1893, p. 2.

[53] Antonin Palliès, « Chronique », Le Petit Provençal, 10 mai 1889, p. 3.

[54] Pierre de la Mésangère, Les petits mémoires de Paris. Carnet d’un suiveur, Paris, Librairie chez Bourdon l’aîné, 1909, p. 91.

[55] Zadig, « Dédié aux suiveurs », Le Voltaire, 3 juillet 1885, p. 1 ; Auteur anonyme, « Les suiveurs londoniens », Le Phare de la Loire, 4 juillet 1885, p. 3 ; Auteur anonyme, « Chronique judiciaire. Suiveurs attention ! », Le Petit Caporal, 5 juillet 1885, p. 3 ; Georges Meusy, « Dédié aux suiveurs », L’Intransigeant, 8 juillet 1885, p. 3 ; Auteur anonyme, « Renseignement divers », Courrier de Saône-et-Loire, 9 juillet 1885, p. 2.

[56] Fantasia, « Choses et autres », La Presse, 19 mai 1897, p. 4 ; Gabrielle Cavellier, « Les Messieurs qui suivent les femmes », L’Écho nogentais, 12 juin 1910, p. 5.

[57] Antonin Palliès, loc. cit., p. 3.

[58] Henri Second, « La chasse aux femmes », L’Événement, 14 août 1900, p. 1.

[59] Auteur anonyme, « Les suiveurs », Le Petit Quotidien, 6 juillet 1885, p. 1.

[60] Auteur anonyme, « Un monsieur qui suit les femmes », La Patrie, 2 août 1884, p. 3.

[61] Gabrielle Cavellier, « Petite chronique féminine. Les Messieurs qui suivent les femmes », L’Écho Nogentais, 12 juin 1910, p. 2.

[62] César Castelli, « Dans l’autre », Le Radical, 22 janvier 1910, p. 5 ; Léon Chavignaud, « Fille soumise », Gils Blas, 14 avril 1902, p. 2.

[63] Yseult, « La semaine théâtrale », La Caricature, 14 octobre 1893, p. 6.

[64] Colette, Oeuvres complètes. 1. Claudine à l’école. Claudine à Paris. Claudine en ménage, Centenaire, Paris, Flammarion, 1973 [1900], p. 253-254.

[65] Ibid.

[66]Auteur anonyme, « À travers Paris. Coup de parapluie mortel », Le Matin, 13 décembre 1901, p. 2.

[67] APP, CB.34.24, répertoire judiciaire du quartier Chaussée d’Antin, 1899.

[68] APP, CB.29.35, « 767, affaire Mme Blum, outrage public à la pudeur », répertoire judiciaire du quartier Champs-Elysées, 1901.

[69] Dans le Code pénal de 1810, seul l’article 331 mentionne ouvertement le viol : « Quiconque aura commis le crime de viol, ou sera coupable de tout autre attentat à la pudeur, consommé ou tenté avec violence contre des individus de l’un ou de l’autre sexe, sera puni de la réclusion ». Il ne le définit toutefois pas. 

[70] APP, CB.34.24, « 1671, affaire Étienne Blanchard, violences et voies de fait », répertoire judiciaire du quartier Chaussée d’Antin, 1899.

[71] Geneviève Fraisse, Du consentement, Paris, Éditions du Seuil, 2007, p. 26.

[72] Benoît Garnot, « Justice, infrajustice, parajustice et extra justice dans la France d’Ancien Régime », Crime, Histoire & Sociétés, vol. 4, n°1, 2000, p. 103-120.

[73]Ibid.

[74] Georges Vigarello, op.cit., p. 176 ; Anne-Claude Ambroise-Rendu, « Un siècle de pédophilie dans la presse (1880-2000) : accusation, plaidoirie, condamnation », Le Temps des Médias, n°1, 2003, p. 31.

[75] Maëlle Bernard, Histoire du consentement, Paris, Arkhê, 2021, p. 130.

[76] Laurent Ferron, « Prouver le crime de viol au XIXe siècle », dans Bruno Lemesle (dir.), La preuve en justice : de l’Antiquité à nos jours, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015 [2003], p. 211‑219.

[77] Joseph Briand, Ernest Chaudé, Manuel complet de médecine légale, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1879, p. 146, cité dans Laurent Ferron, « Déconstruction des discours des manuels de médecine légale sur les femmes violées », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 84, 2001, p. 29.

[78] Maëlle Bernard, Histoire du consentement, Paris, Arkhê, 2021, p. 131.

[79] Laurent Ferron, loc. cit., p. 218.

[80] Arrêt de la cour de cassation du 25 juin 1857, n° 240  : « Il appartient au juge de rechercher et de constater les éléments constitutifs de ce crime d’après son caractère spécial et la gravité des conséquences qu’il peut avoir pour les victimes et pour l’honneur des familles […] ».

[81] Georges Vigarello, op. cit., p. 178.

[82] Le terme « pédophile » n’apparaît qu’à la fin du XIXe siècle et celui de « pédophilie » au XXe siècle. Bien qu’inventée au XIXe siècle, la notion de « pédophile » reste longtemps imprécise pour les juristes comme pour les médecins. Le terme de « pédocriminalité » n’est quant à lui que très récent, mais nous choisissons de l’utiliser pour ne pas mettre en avant l’idée d’amour ou d’attirance, mais plutôt la dimension criminelle de l’acte.

[83] Anne-Marie Sohn, op. cit., 1996b, p. 78.

[84] Il s’agit des articles 332 et 333 du Code Pénal de 1810. Ils sont complétés par des lois comme celle du 13 mai 1863 qui passe l’âge du consentement à 13 ans.

[85] Georges Vigarello, op. cit., p. 178.

[86] Ce tabou est d’ailleurs d’autant plus accentué dans les affaires d’inceste comme ont pu le montrer les travaux d’Anne-Marie Sohn ou d’Anne-Emmanuelle Demartini.

[87] Bibliothèque Marguerite Durand, Ms 344, Héra Mirtel, « Pour une fois : une femme proteste contre son illégale arrestation sur la voie publique ».

[88] Héra Mirtel, op. cit., feuillet 3. 

[89] Il est possible que Hubertine Auclert fasse ici référence au meurtre de Mme Mercier dont le cadavre a été retrouvé dans la rue d’Yvette à Bourg-la-Reine dans le Sud de Paris en 1902.

[90] Bibliothèque historique de la ville de Paris (désormais BHVP), Ms fs 15, o553, feuillet 58.

[91] Ibid.

[92] Lacervoise, « Lettre de Paris », Le Petit Troyen, 6 mai 1889, p. 2.

[93] BHVP, Ms fs 15, o553, feuillet 58.

[94] Geneviève Pruvost, De la « sergote » à la femme flic, Paris, La Découverte, 2008, p. 35.

[95] Ibid., p. 36.

[96] « Les Propos du Lanternier », La Lanterne, 12 février 1907, p. 1.

[97] Ibid.

[98] Arnolphe, « Note d’un vieux garçon. Du roman à la réalité », Le Gaulois, 22 juillet 1910, p. 1.

[99] Anne Boigeol, « Les femmes et les cours. La difficile mise en œuvre de l’égalité des sexes dans l’accès à la magistrature », Genèses, n° 22, 1996, p. 108.

[100] Laurence Klejman et Florence Rochefort, L’égalité en marche, Le féminisme sous la IIIe République, Paris, PFNSP/ des femmes, 1989, p. 132.