JÉRÔME LUSSIER et AUDREY ST-ARNAULT
Université du Québec à Montréal

En 2002, Michèle Riot-Sarcey et al. lancent la discussion sur les utopies en publiant le Dictionnaire des Utopies[1], et dix ans plus tard, celle-ci est enrichie par une collaboration entre Le Monde et La Vie qui génère le numéro hors-série Atlas des Utopies (2012)[2]. Plus récemment, le collectif Histoire des Utopies : 3000 ans de rêves pour changer le monde (2024) s’est hissé dans l’arène historiographique afin de réactualiser les réflexions sur le sujet. Sous la direction de Laurent Testot, spécialiste français de l’approche historique globale, l’ouvrage rassemble les contributions de plus d’une vingtaine d’auteurs de divers horizons : journalistes, essayistes et historiens universitaires. À la croisée des histoires intellectuelle et sociale, l’ouvrage se donne pour objectif ambitieux de fournir au lectorat des clés de définition et d’analyse du concept protéiforme d’utopie : ses origines, ses antécédents et ses applications concrètes d’hier à demain. Segmenté en trois parties, l’ouvrage mobilise une approche multidisciplinaire en vue de réfléchir au rôle social et politique de l’utopie, à la fois comme reflet de son contexte d’émergence et comme laboratoire d’émancipation.
La première partie de l’ouvrage effectue un survol historique de projets utopiques notoires depuis l’Époque moderne. Ainsi, de Twin Oaks à la Silicon Valley, on y explore successivement les aspirations de la République des Lettres et les promesses réformatrices des Lumières, les expérimentations socialistes du XIXe siècle (owénisme, cabétisme, fouriérisme), les mouvances religieuses états-uniennes, l’élan contestataire des années 1960-1970 et les cultures numériques actuelles (hackerspaces, fablabs, intelligence artificielle). À travers ce portrait, les interventions de Michel Lallement, Michèle Riot-Sarcey, Ninon Bouchart et L. Testot problématisent, circonscrivent et définissent l’utopie comme objet de recherche.
D’abord, les auteurs établissent que les discours et les pratiques utopiques doivent être appréhendés comme des produits des contextes sociohistoriques dans lesquels ils prennent forme et évoluent.
Ensuite, ils illustrent la multiplicité des formes et des échelles des utopies concrètes : alors que certains microcosmes restent tapis dans les « plis du social » (p. 56), d’autres configurations vont jusqu’à piloter des États-nations. L. Testot brosse d’ailleurs un bref tour du monde des États sans existence légale, tels que le Flower Power et le Sealand.
Enfin, ils distinguent les spécificités de l’utopie par rapport à d’autres cas, par exemple le mythe de l’Âge d’or et le messianisme. Le chapitre de Cyrille J.-D. Javary (« Comment dit-on utopie en chinois ? ») propose une brève enjambée, en démontrant que même si le terme d’utopie est souvent associé exclusivement à l’Occident, la tradition littéraire chinoise « abonde en manifestations d’un idéal utopique » (p. 109).
Dans la seconde partie de l’ouvrage, « Les rêves modernes », les auteurs concentrent leurs réflexions sur le point d’origine du concept d’utopie et ses caractéristiques saillantes. Tout en consacrant Thomas More comme le père de l’utopie, les réflexions du collectif nous invitent à considérer le penseur et son œuvre non pas comme des points de rupture, mais comme des pivots. En effet, Utopia (1516) a surtout donné un souffle moderne à un genre littéraire déjà existant et a ouvert la voie à un élargissement des significations de l’utopie.
D’ailleurs, la contribution préalable de Ninon Bouchart (« Au commencement était l’âge d’or »), qui étudie les penseurs gréco-romains préutopiques et le phénomène des préutopies populaires médiévales, nous rappelle que, malgré l’apparition du néologisme au XVIe siècle dans le monde académique, la « graine de l’utopie » (p. 87) a été plantée bien avant More et a continué de grandir bien après lui.
Les auteurs analysent des cas historiques concrets d’incarnation d’utopies entre les XVIe et XXe siècles : le mythe d’Eldorado, la Révolution française, la Commune de Paris, l’œuvre de Mandeville, les républiques d’enfants, Auroville, ainsi que les « rêves et cauchemars » communistes (p. 10). Grâce à ces exemples, ils illustrent l’essence éminemment politique de l’utopie, qu’ils revendiquent comme moteur de transformation, et comme outil de résistance et d’émancipation.
Comme le résument Sophie Wahnich (« La Révolution, un rêve à reconstruire »), Thomas Bouchet (« Vivre l’utopie au 19e siècle ») et Marie Horassius (« Auroville, société idéale ? ») dans leur contribution respective, l’utopie articule intrinsèquement trois éléments : une narration réflexive critique, qui questionne et conteste le modèle culturel réel (croyances, institutions, etc.) ; un principe d’espérance projectif, qui imagine un futur idéal ; et un programme politique élaboré en contrepoids, qui tente de baliser des alternatives et de tracer des voies pour atteindre un monde autre. Cette thèse, qui transparaît dans tout l’ouvrage, le distingue d’une tradition historiographique qui a eu tendance à favoriser les deux premiers éléments.
Le chapitre de Nicolas Celnik (« Le rêve communiste à l’épreuve de l’histoire »), qui étudie les rêves communistes du dernier siècle (Russie soviétique, Chine maoïste, Cambodge de Polpot), met en exergue l’écart qui a tendance à se creuser entre la pensée utopique et l’utopie en actes. Il démontre qu’en dépit de ces exemples aux résultats destructeurs, l’utopie persiste néanmoins à travers le temps.
Le questionnement central de la troisième partie se tourne vers la projection de la société dans le futur. On tente de faire le pont entre les utopies d’aujourd’hui et les utopies de demain, de là le titre d’un chapitre de L. Testot : « À quoi pourrait ressembler 2050 ? ». Cette dernière section de l’ouvrage réfléchit à trois branches de l’utopie montrant chacune des manières de visualiser le futur.
Dans un premier temps, le collectif met en exergue ces idées utopiques à la mode qui révolutionnent les modes de vie à l’échelle individuelle, en fonction des valeurs personnelles. En effet, les trois sociologues Marianne Celka (« Faire des animaux nos égaux »), Sébastien Dalgalarrondo et Tristan Fournier (« Redevenir sauvage ou le monde rêvé du chasseur-cueilleur ») soulignent la promotion de mouvements comme l’ensauvagement, le véganisme ou encore l’animalisme.
Dans un deuxième temps, le collectif mentionne les réflexions utopiques qui sous-tendent une implication mondiale. Les auteurs abordent des idées susceptibles d’apporter des changements radicaux aux structures sociales globales : impôt planétaire, paix démocratique généralisée ou perspective transhumaniste de l’être humain.
Dans un troisième temps, la dernière section, sortant des concepts et des mouvements, aborde la question de l’émancipation. Dans son chapitre « Internet, un idéal virtuel », Jonathan Bourguignon analyse la vocation émancipatrice de l’utopie par l’entremise du cyberespace. Il le présente comme un outil de transformation sociale concrétisé et manié par tous, où l’intelligence artificielle est de plus en plus active, et qui évolue à l’image des conditions politico-économiques. Sans en aborder les facettes sombres, l’auteur nous donne un bon aperçu des enjeux que ce miroir du monde physique alimentera pour les années à venir, qu’il s’agisse des réglementations autour de la cryptomonnaie ou de la protection des données personnelles. On en retient que les idées utopiques sont nombreuses à vouloir révolutionner la pensée collective, mais elles sont également fragmentées. L’idée qu’une société soit unanimement en accord sur une résolution est en soi synonyme d’utopie.
N’imposant pas de définition statique, l’ouvrage accorde au lectorat une liberté d’interprétation et d’association. Tout en rendant hommage aux nombreuses disciplines des sciences humaines, le format compartimenté ainsi que le contenu vulgarisé de l’ouvrage le rendent accessible à tous types de public et permettent de scruter une quantité impressionnante de sujets, parfois sensibles, tels que les revendications identitaires.
Toutefois, soulignons la lacune suivante, qui est d’avoir eu une vision eurocentrée de l’utopie. En effet, le collectif accorde une importance privilégiée, voire exclusive, au triangle que forment l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud. Cela est sans doute lié à la fois au point de vue situé des auteurs, à leur choix de More comme épicentre et point de départ des réflexions, à l’homogénéité des sources auxquelles ils se réfèrent et à l’édification d’une bibliographie essentiellement européenne et francophone.
Éventuellement, il serait constructif d’élargir la focale, afin d’englober des espaces géographiques laissés de côté : l’Afrique, l’Asie et l’Océanie. Pour l’instant, nous nous demandons si la prétention au traitement mondial évoquée par le titre de l’ouvrage est pleinement réalisée.
Récusant toute posture simpliste qui se borne à magnifier les vertus affranchissantes ou à dénoncer les usages totalitaires de l’utopie, le collectif réussit à articuler comment « […] la pensée utopique, bien qu’elle ait revêtu au fil du temps des costumes variés, est restée [et restera] un laboratoire de l’émancipation » (p. 12), rejoignant ainsi la pensée de Fredric Jameson (2007 et 2021)[3]. En somme, ce livre démontre l’utilité d’une approche nuancée pour mieux juger l’impact des utopies sur le monde social. Un point d’orgue apporté par L. Testot en entrevue avec Alexandre Duyck en mai 2024 consolide cette appréhension de l’utopie : « s’imaginer d’autres mondes et d’autres sociétés »[4] est un besoin humain fondamental.
[1] Michèle Riot-Sarcey, Thomas Bouchet et Antoine Picon (dir.), Dictionnaire des Utopies, Paris, Larousse, 2002, 284 p.
[2] Franck Nouchi, Jean-Pierre Denis et al., « L’Atlas des Utopies : 200 cartes, 25 siècles d’histoire », Le Monde, Hors-Série, 2012, 186 p.
[3] Fredric Jameson, Archéologies du futur : le désir nommé utopie et autres sciences-fictions, Paris, Éditions Amsterdam, 2021, 560 p.
[4] Alexandre Duyck, « Nos sociétés sont animées d’utopies », L’information immobilière, n° 144, 2024, p. 30.