Compte rendu : Gerd Krumeich, Als Hitler den Ersten Weltkrieg gewann. Die Nazis und die Deutschen 1921-1940, Fribourg-en-Brisgau, Herder, 2024, 347 p.

FRÉDÉRICK POULIN
Université du Québec à Montréal

Le dernier ouvrage de l’historien allemand Gerd Krumeich, spécialiste de la Première Guerre mondiale, s’inscrit dans la suite de ce qu’il avait déjà entamé quelques années plus tôt avec L’impensable défaite, qui traitait du « traumatisme collectif » du peuple allemand suite à la débâcle de 1918[1]. Dans ce nouveau livre, l’auteur argumente que la mémoire de la Grande Guerre joua un rôle déterminant à la fois dans les succès du NSDAP avant son arrivée au pouvoir, mais aussi dans la stabilité du régime d’Adolf Hitler après 1933. Krumeich fait ainsi une contribution remarquable à l’historiographie des conséquences de la Grande Guerre sur la République de Weimar en montrant de manière efficace comment Hitler et le NSDAP obtinrent un certain soutien populaire par leur récupération de la mémoire de la guerre.

Après un premier chapitre servant de mise en contexte (et qui reprend en partie le contenu de L’étrange défaite), Krumeich entame son argumentaire en analysant la place de certains thèmes liés à la Première Guerre mondiale dans les discours de Hitler entre 1925 et 1932. Les deux chapitres suivants sont ensuite consacrés aux questions mémorielles qui ressurgissent dix ans après l’armistice de 1918 et la manière dont le NSDAP se pose en mandataire (Sachwalter) de l’honneur des soldats du front. Les trois derniers chapitres font finalement le pont entre la période précédant l’arrivée au pouvoir des nazis et les premières années du régime, mettant en exergue certaines initiatives du NSDAP quant à la mémoire de la Grande Guerre.

Krumeich présente donc l’évolution de l’emploi de certains thèmes spécifiques liés à la Grande Guerre dans les discours de Hitler entre 1925 et 1932, avec une attention particulière sur la période 1929-1932, où le NSDAP est en mutation vers un « parti populaire de contestation » (p. 75). Cette approche synchronoptique (synchronoptisch) montre ainsi comment, par exemple, l’évocation d’« août 1914 », rappelant le sentiment d’unité nationale du Burgfrieden au début de la guerre, thème omniprésent entre 1929 et 1931, cède ensuite la place à l’« expérience de la guerre » (Kriegserlebniss) et l’« héroïsme des soldats du front ».

Une autre thématique récurrente employée par Hitler est celle du « coup de poignard ». Cette expression fait référence à la supposée « trahison » du gouvernement civil qui aurait conclu l’armistice en 1918 sans que l’armée allemande n’ait été défaite sur le champ de bataille. Ainsi, l’armée invaincue aurait été « poignardée dans le dos » par le gouvernement de la nouvelle république émergeant des révolutions de novembre 1918. Alors que cette théorie circule dans les milieux nationalistes et conservateurs, les nazis y ajoutent un élément antisémite en soutenant que « les juifs » ou les « judéo-bolchéviques » auraient tiré les ficelles de cette « trahison ». La position de Krumeich à ce sujet mérite ici d’être précisée. S’il rejette l’ajout tardif de l’élément antisémite à la thèse du « coup de poignard », Krumeich croit que celle-ci comporte néanmoins quelques éléments de vérité (l’armée aurait pu tenir quelques mois de plus; les révolutions de novembre ont permis aux puissances de l’Entente de durcir les conditions de l’armistice). Ainsi, des deux expressions habituellement employées dans l’historiographie allemande, soit « mensonge du coup de poignard » (Dolchstoßlüge) et « légende du coup de poignard » (Dolchstoßlegende), Krumeich préfère la seconde, car « les légendes ont généralement un fond de vérité ou sont proches de la réalité » (Legenden haben ja meistens einen wahren oder realitätsnahen Kern) (p. 30)[2]. Krumeich tire cette conclusion en adoptant une démarche qui place le chercheur au cœur du point de vue des contemporains. Si le « coup de poignard » se retrouve à de nombreuses reprises dans les discours du chef du NSDAP entre 1925 et 1929, elle demeure plutôt implicite par la suite, n’étant évoquée que lorsqu’il est question de la défaite de 1918. Hitler lui donne cependant une nouvelle signification en octobre 1932, en se présentant cette fois-ci comme la victime d’un nouveau « coup de poignard », alors qu’il se voit refusé la chancellerie, malgré ses « 14 millions d’électeurs et d’électrices » (p. 80).

De plus, les thèmes concernant la guerre dans les discours sont souvent réinterprétés à la lumière des événements de politique intérieure. Ainsi, l’« esprit du front » de la Grande Guerre sert à tisser un lien entre les soldats morts dans les tranchées et les membres de la SA morts dans les combats de rue (p. 81). Pour Krumeich, la grande crédibilité de Hitler lorsqu’il aborde la guerre repose sur le fait qu’il fut lui-même l’un des millions ayant été au front, en plus d’avoir été blessé et décoré de la croix de fer, première classe, pour « courage personnel extraordinaire » (p. 13). Hitler est d’ailleurs représenté comme un blessé de guerre sur certaines affiches du NSDAP, notamment lors de la campagne présidentielle de 1932 (p. 157).

L’auteur se penche ensuite sur les manières dont les nazis « mettent en scène » la Grande Guerre, par exemple lors du congrès du NSDAP de 1929 à Nuremberg, où les activités incluent la lecture publique d’un texte de Hitler rappelant l’unité des Allemands lors des « journées d’août 1914 » (p. 128). De plus, la description des feux d’artifice de clôture du congrès, disponible dans le programme des célébrations, évoque les combats de la Grande Guerre : « feu partout avec crépitement des fusils », « feu croisé de missiles » et, en guise de conclusion, « deux grands éclats d’obus géants » (p. 131). À peine quelques jours plus tard, le NSDAP présente un autre spectacle pyrotechnique similaire, cette fois sous le titre L’enfer de Verdun (p. 137). Pour Krumeich, ces mises en scène visent à rappeler l’unité du peuple allemand de 1914, unité que seul le NSDAP se targue de pouvoir renouveler, car il ne promeut pas « d’intérêts de classe ou d’intérêts particuliers » (p. 123).

Krumeich affirme également que l’offre culturelle des nazis, une fois arrivés au pouvoir, est double, une partie étant destinée aux « nazis convaincus », par exemple les romans de Hans Zöberlein ou les textes du collectif Die Mannschaft, et une autre destinée aux Mitläufern, soit les personnes suivant le mouvement, mais se sentant moins interpellées par les idées de race, de sang et d’antisémitisme extrême (p. 15). Cette dernière offre s’inscrit dans un courant déjà entamé avant 1933 avec la vague de littérature militaire publiée en réponse au livre d’Erich Maria Remarque, Im Westen nichts Neues (1929),qui a été rééditée durant la période nazie avec peu, ou pas, de modifications. Par exemple, Gespenster am Toten Mann (1931), de Coelistin Ettighoffer, raconte, dans un style « détaché et factuel », la « normalité » quotidienne de la mort au front. Contrairement aux soldats de Remarque, ceux d’Ettighoffer ne sont pas « brisés par la guerre », mais « demeurent des héros malgré la défaite, leur sacrifice pour la patrie étant le fondement de la future communauté allemande » (p. 186). Krumeich souligne que l’édition de 1937 du livre d’Ettighoffer, publiée sous le régime nazi, conserve la phrase : « Le plus grand crime contre l’humanité est la guerre » (p. 186)[3].

Un autre exemple est celui de Werner Beumelburg, un ancien combattant de la Grande Guerre qui ne rejoint jamais le NSDAP, mais dont le roman Die Gruppe Bosemüller (1930), racontant la vie d’une unité dans les tranchées de Verdun et qui se voulait une réponse directe à Remarque, atteint des ventes d’environ 250 000 exemplaires entre 1930 et 1942. Après 1933, le livre est même distribué dans les écoles, et ce malgré les critiques émises par certains dignitaires nazis, dont Joseph Goebbels, qui y déplorait l’absence de lien clair entre la « communauté du front » et la Volksgemeinschaft (p. 183). Ainsi, pour Krumeich :

la politique culturelle nazie ne voulait pas compromettre le soutien des millions de soldats du front, qui insistaient pour que leur expérience de la guerre et son traitement littéraire restent authentiques et ne soient pas reformulés selon les principes nazis (p. 184).

Krumeich met également en exergue la « relative retenue » du NSDAP quant à l’utilisation de symboles nazis sur les monuments commémoratifs de la Grande Guerre (p. 15). Il note, par exemple, que les esquisses d’un gigantesque arc de triomphe réalisées en 1925 par Hitler évitaient déjà les symboles nazis (p. 215). Même une fois au pouvoir, lors d’une cérémonie commémorative à la Neue Wache de Berlin, ce n’est qu’une simple croix de bois que les responsables du NSDAP ajoutent au monument du soldat inconnu, et non une croix gammée (p. 215-216). Cette retenue est pour Krumeich un facteur important qui contribua à susciter l’enthousiasme pour Hitler et le national-socialisme (p. 15).

Finalement, si Hitler réussit à séduire une partie du peuple allemand, c’est que ses discours ne parlent pas d’une nouvelle guerre, mais de la paix en Europe (p. 15). De plus, s’il y a une chose qui unit l’opinion publique allemande, c’est la haine du traité de Versailles (p. 242). Ainsi, les succès en politique étrangère de Hitler en lien avec la révision du traité de 1919, notamment la victoire référendaire en Sarre (1935) ou le réarmement de la Rhénanie (1936), sont reçus avec enthousiasme par les Allemands, incluant les non nazis (p. 245). Pour Krumeich, jusqu’en 1938, les succès en matière de politique étrangère de Hitler sont perçus par la population comme un triomphe de l’Allemagne, et non pas comme des « réussites nazies » (p. 249-250).

En outre, ces succès se déroulent parallèlement à une série de rencontres franco-allemandes rendant hommage aux soldats tombés lors de la Grande Guerre. Ainsi, il ne s’agit pas pour Hitler d’attiser la haine des soldats français, mais plutôt de rejeter la culpabilité de la guerre telle qu’elle fut imposée par le traité de Versailles. En effet, dès 1933, le rejet de la responsabilité de la guerre est progressivement intégré dans les programmes scolaires (p. 263).

Cependant, peu de place dans l’ouvrage est réservée à la rhétorique antisémite nazie. Par exemple, lorsque Krumeich souligne que, dans les discours de Hitler de 1929 à 1932, il n’a « pas une seule fois » relevé le caractère exclusif propre à la définition nazie de la Volksgemeinschaft, il « allait de soi » que les juifs en étaient exclus (p.85). Ainsi, l’interprétation des non-dits est parfois laissée de côté au profit d’une analyse restreinte à ce qui est explicitement communiqué par le NSDAP.

Mais, Krumeich met également en exergue, indirectement, l’échec de la politique mémorielle de la République de Weimar. En effet, l’absence d’une politique nationale cohérente quant aux monuments commémoratifs (p. 202-203), l’équivalence juridique des blessés de guerre et des personnes victimes d’accidents du travail (p. 46) et les tentatives de commémorations sous le drapeau noir-rouge-or, alors qu’aucun soldat ne s’est battu pour ces couleurs (p. 206), ne sont que quelques exemples de cet échec. En évitant la mise en place d’une politique mémorielle solide par crainte de raviver les débats sur la défaite et la responsabilité des partis de la jeune république, le gouvernement de Weimar créa un vide mémoriel qui amena de « l’eau au moulin de ses ennemis » (p. 46), ouvrant la voie à Hitler pour mener le combat mémoriel jusqu’au bout avec « l’effacement final » de Versailles, en juin 1940.


[1] Gerd Krumeich, L’impensable défaite. L’Allemagne déchirée, 1918-1933, Paris, Alpha, 2022 [édition originale allemande 2019], p. 22.

[2] Voir Krumeich, Als Hitler, p. 30-36; et Krumeich, L’impensable défaite, p. 219-250.

[3] Krumeich souligne dans une note que cette phrase a été reformulée ainsi dans l’édition de 1967 : « Le plus grand crime contre l’Allemagne, voire contre l’humanité tout entière, est cette guerre. » Or, cette formule se retrouve déjà dans certaines réimpressions de 1937. Voir Paul Coelestin Ettighoffer, Gespenster am Toten Mann, Gütersloh, C. Bertelsmann [exemplaires 121 000 à 140 000], 1937, p. 319. Krumeich utilise de son côté une copie provenant du tirage des exemplaires 261 000 à 290 000 de la même édition.