Compte rendu : Melchisedek Chétima et Paul E. Lovejoy (dir), Boko Haram, Islamic Protest, and National Security, Trenton, New Jersey, AWP, 2024, 300 p.

ELIAS BANESÉ BETARÉ
Université du Québec à Montréal

L’ouvrage collectif intitulé Boko Haram: Islamic Protest and National Security, codirigé par Melchisedek Chétima, Professeur au département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal et Paul E. Lovejoy, Professeur émérite à York University de Toronto, apporte une contribution substantielle aux études contemporaines sur les problématiques d’extrémismes violents. Plus précisément, il éclaircit la compréhension du terrorisme islamiste en Afrique de manière générale et aux pourtours du bassin du lac Tchad en particulier. Avec 316 pages, l’ouvrage adopte une approche scientifique pluridisciplinaire et rigoureuse, combinant des perspectives historique, sociologique, anthropologique et géopolitiques (p. xii-xiii). De plus, la posture épistémique « par le bas » privilégiée permet de transcender les analyses sécuritaires classiques enclines à l’immédiateté pour explorer les profondes dynamiques historiques (p. 6). Dans ses treize articulations, l’ouvrage soutient que l’émergence du mouvement Boko Haram est la manifestation brutale d’un phénomène historique latent (p. 19-20). Ce positionnement novateur déconstruit la lecture réductrice qui assimile le groupe terroriste à une simple expression spontanée d’extrémisme religieux en Afrique subsaharienne (p. 3-5).

D’entrée de jeu, les chercheurs s’inscrivent dans une double approche critique de l’historiographie existante (p. 3). D’une part, ils soulignent le manque de profondeur historique des travaux, qui privilégient généralement les aspects immédiats, tels que les attentats, les prises d’otages et les affrontements armés (chapitres 10 et 11, p.191-232). En effet, de nombreux des chercheurs s’attardent exclusivement sur la critique des réponses militaires des États[1]. Certains mettent en exergue la question de la pauvreté, de l’exclusion sociale et du manque de services publics dans le nord-est du Nigeria[2]. D’autres pensent qu’une stratégie efficace contre Boko Haram repose sur une approche intégrée qui combine intervention militaire, gouvernance inclusive et renforcement du tissu social local[3]. Adisa W[4]. décrit par exemple Boko haram comme étant une secte islamiste dont l’objectif est d’instituer une société régie par la charia. Ces analyses présentent les aspects imminents du phénomène Boko Haram, en minimisant les origines profondes de l’insurrection.

Pour combler cette lacune, Paul Lovejoy et Abubakar Babajo Sani répondent dans les deux premiers chapitres (chap. I et II) en retraçant la trajectoire des mouvements djihadistes dans la région, notamment les confréries, telles que le Quadriyya et le Mahdisme (p. 20; p. 35). Il en ressort que la région du bassin du lac Tchad a été, depuis plusieurs siècles, le terreau d’une violence séculaire qui se renouvelle et s’adapte au gré des enjeux (p. 20-21). Ainsi, plusieurs contributeurs rattachent les origines de Boko Haram aux formes les plus anciennes de protestations islamiques au Sahel, alléguant leurs liens avec des révolutions jihadistes du XVIIIe et XIXe siècles (p.20; p.35). Cette approche permet de comprendre que Boko Haram n’est pas cette étrangeté que prétendent expliquer certains présentistes (journalistes, historiens du présent, géostratèges et politistes), mais plutôt l’adaptation locale de pratiques historiques de résistance à l’autorité perçue comme corrompue, donc à éradiquer (p. 5-6).

D’autre part, ils se démarquent par leur ancrage empirique en étudiant le mouvement insurrectionnel tant du point de vue politique que sécuritaire (chapitres 5, 7 et 8), tout en établissant une analyse sociologique détaillée (p. 69–85). Ce cadre sociologique éclaire la manière dont l’idéologie du groupe s’articule autour des griefs postcoloniaux, notamment la misère, la marginalisation économique et la faillite des États riverains, en l’occurrence le Nigéria (p. xiii-xiv). Dès lors, l’avènement du groupe apparaît non pas comme ce choc brutal présumé, mais plutôt en tant que sédimentation d’un processus de violence historique, de désintégration sociale et politique tant local que régional (p. 12).

Dans cette avenue, la perspective sociologique de l’ouvrage met en exergue la manière dont Boko Haram exploite les vulnérabilités structurelles des sociétés locales pour en faire son crédo de mobilisation contre l’ordre étatique de type moderniste (Chapitres 3, 4 et 5). En effet, les auteurs notent que le groupe a canalisé la colère d’une jeunesse désillusionnée, exclue du système économique mondialisé et abandonnée par les politiques publiques (p. xiii). Ainsi, la mise en évidence de l’idéologie anti-occidentale par Boko Haram, notamment le rejet de l’éducation occidentale, est interprétée aussi bien comme un positionnement idéologique, qu’une déviance sociale à l’encontre de l’ordre politique étatique (p. 1-2; 33-34; 68-69). Cette approche apporte une profondeur analytique dans l’historiographie sur les groupes islamistes armés en Afrique, prisonnière de schémas simplificateurs, calqués sur des théories parachutées (p. 3).

Du point de vue religieux, l’ouvrage clarifie deux temporalités : il opère un distinguo entre l’islam traditionnel, dont l’ancrage régional est avéré, et les nouvelles formes radicalisées, dont sont porteurs des groupes extrémistes comme Boko-Haram (p. 11-12). Selon l’ouvrage, le mouvement Boko Haram représente une césure significative avec la tradition soufie établie dans le nord du Nigeria ; on en veut pour preuve, l’adoption d’une vision salafiste extrémiste et millénariste des leaders (p. 12; 19-21 et 33-34). Ainsi, le livre déconstruit les amalgames entre Islam africain et radicalisme jihadiste, en mettant en lumière les tensions internes propres aux communautés musulmanes (Introduction, p.11; Chapitres 1 et 2). Cette lecture novatrice des dynamiques religieuses locales s’avère précieuse. Elle permet de comprendre pourquoi Boko Haram affronte l’État, mais également la logique qui gouverne l’inimitié envers certains chefs religieux et traditionnels de la région (p. 34-36).

Un autre aspect pertinent de l’ouvrage réside dans sa critique du « sécuritarisme » dominant dans l’analyse du phénomène Boko Haram (p. 8-9; p. 16). Les chercheurs dénoncent la prépondérance d’une approche strictement militaro-répressive, qu’ils estiment non seulement peu efficace, sinon contre-productive, pour juguler une insurrection profondément ancrée dans des réalités socio-économiques (Chapitres 5, 8, 12 et 13). Selon eux, les opérations militaires, fréquemment entachées de violations des droits humains, ne font qu’accentuer la rhétorique victimaire de Boko Haram et, par ricochet, favoriser son enrôlement massif (p. 181-182; 204-205). Dans cette même logique critique, l’ouvrage fustige l’échec patent des politiques de déradicalisation et la timidité des efforts de réintégration sociale, incapables d’offrir une alternative crédible aux jeunes (p. 14). En outre, les auteurs appellent à un changement de paradigme : seule une approche intégrée, combinant progrès socioéconomique, réformes de la gouvernance locale, promotion de la justice sociale et dialogue intercommunautaire, pourrait construire une paix durable dans la région (p. 7; 152; 165-168).

De plus, la dimension transnationale du conflit est soigneusement disséquée (p. xii; 180). Plusieurs contributions analysent les liens étroits entre Boko Haram et d’autres groupes jihadistes tels que l’État islamique en Afrique de l’Ouest, tout en exposant la perméabilité dramatique des frontières dans le bassin du lac Tchad, facteur aggravant de l’instabilité (p. 15). Pour les auteurs, Boko Haram a évolué pour devenir une entité hybride, mêlant insurrection religieuse et criminalité transnationale organisée (p. 14-15; 46-47; 119-120). Face à ce constat, l’ouvrage insiste sur l’urgence d’une coopération régionale renforcée entre États africains (p. 17 ; conclusion). Toutefois, il prévient qu’il faut éviter les écueils de reproduction des schémas militaristes importés, souvent incompatibles avec les réalités locales et incapables d’apporter des solutions permanentes (p. 152-53; 216-217).

En tout état de cause, les chercheurs proposent une nouvelle avenue dans cet ouvrage de référence. Ils ont combiné rigueur empirique, profondeur historique et sensibilités scientifiques à l’aune des réalités sociales locales pour produire un ouvrage qui échappe aux écueils habituels du sensationnalisme et de la sur-sécurisation épistémique habituelle (p. 6; p. 16). L’ensemble des travaux forme un percutant plaidoyer pour une compréhension nuancée de l’Islam politique africain contemporain et partant de tout mouvement sociopolitique violent sur le continent.  Ainsi, au moment où les discours sur le terrorisme tendent à se standardiser et à se simplifier, Boko Haram: Islamic Protest and National Security rappelle avec force que la compréhension de phénomènes aussi complexes que Boko Haram exige une approche historico-sociologique profonde, une posture scientifique critique et décentrée (p. 5-6; p. 17). Toutefois, on peut tout de même noter une certaine homogénéité, voire un consensus, dans les contributions. 


[1] Voir Olubukola Tella, « Boko Haram terrorism and counter-terrorism: The soft power context », Journal of Asian and African Studies, vol. 53, n° 6, 2017, p. 815-829.

[2] Lawrence Uchenna Odo, « Boko Haram and insecurity in Nigeria: The quest for a permanent solution », African Research Review, vol. 9, n° 1, 2015, p. 47-61. https://doi.org/10.4314/afrrev.v9i1.5. Également Michael Onyebuchi Nwankpa, « The political economy of securitization: The case of Boko Haram, Nigeria », Economics of Peace and Security Journal, vol. 18, n° 1, 2015, p. 20-30.

[3]  Voir Ike Innocent, Georgios A. Antonopoulos et Ranjit Singh, « Community perspectives of terrorism and the Nigerian government’s counterterrorism strategies: A systematic review », SAGE Open, vol. 15, n° 1, 2022, p. 1-15.

[4] Voir Wale Adisa, « Transnational organized crime, terrorist financing and Boko Haram insurgency in Nigeria », Journal of Transnational Security, vol. 3, n° 2, 2021, p. 45-62.